France

Pierre Mauroy, vrai socialiste et vrai homme d'Etat

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 07.06.2013 à 11 h 47

Sa place dans l'histoire est d'avoir été le premier Premier ministre d'un gouvernement d'Union de la gauche et d'avoir crédibilisé la gauche de gouvernement.

Pierre Mauroy, en juillet 1989.  REUTERS/Philippe Wojazer

Pierre Mauroy, en juillet 1989. REUTERS/Philippe Wojazer

Avec Pierre Mauroy disparaît un monument du socialisme à la française. Socialiste et républicain: on dirait aujourd'hui social-démocrate. Sa place dans l'histoire est d'avoir été le premier Premier ministre d'un gouvernement d'Union de la gauche. Et qui n'a pas vécu ces moments ne peut pas mesurer le choc que cela a représenté dans l'histoire politique du pays.

En cette qualité, on lui doit aussi d'avoir, avec Jacques Delors, convaincu François Mitterrand de prendre le tournant de la rigueur de 1983. Alors qu'une partie de la gauche plaidait auprès du Président pour le «socialisme dans un seul pays».

De ce tournant de 1983 date la transition de l'économie française vers l'économie de marché, la politique de désinflation compétitive qui devait porter ses fruits pendant une bonne quinzaine d'années, et l'ancrage européen qui s'est depuis consolidé.

La «vieille maison» SFIO

Dans la première partie de sa vie, avant ce tournant historique, Pierre Mauroy n'était pas séparable de la vie du parti. Il était un homme de parti, d'appareil issu de la «vieille maison» SFIO dont il fut le gardien (notamment à la tête des Fédérations Léo-Lagrange issues du Front populaire) en même temps qu'il conduisit celle-ci à s'agréger au nouveau Parti socialiste créé autour de François Mitterrand à l'occasion du Congrès d'Epinay en 1971.

Dans la bataille qui précéda la victoire de mai 1981 et qui connu son épisode le plus difficile à l'occasion du Congrès de Metz en 1979, Pierre Mauroy fit équipe avec Michel Rocard car l'un et l'autre prônaient une vision réaliste en économie et décentralisatrice qui heurtait de front l'étatisme et le jacobinisme qui étaient le ciment de l'alliance entre François Mitterrand et Jean-Pierre Chevènement.

Mais alors que la bataille faisait rage entre mitterrandistes et rocardiens, Pierre Mauroy se tenait aussi en parfait médiateur qu'il était, à égale distance et suffisamment en confiance avec François Mitterrand pour que ce dernier lui laisse entendre très tôt qu'il serait son Premier ministre en cas de victoire.

La rigueur et l'école privée

Une fois en charge du gouvernement, il pilota consciencieusement l'application du programme du candidat Mitterrand au point de se focaliser sur l'énoncé qu'il aimait à faire de la réalisation des 110 propositions, et ce alors même que l'économie s'approchait du mur, avant de s'y fracasser... Mais il sut aussi mettre toutes ses forces pour opérer ce fameux tournant de la rigueur.

Non sans une erreur politique majeure: il avait en effet considéré qu'ayant à tourner le dos aux engagements de campagne il fallait donner en échange à un électorat qui ne manquerait pas d'être déçu une compensation idélologique. Ce fut la grande affaire du service public unifié de l'Education nationale qui consistait à agréger à celle-ci les écoles privées.

La levée en masse qui suivit pour la défense de l'école privée encadrée par Jacques Chirac alors maire de Paris et leader de l'opposition et le cardinal Jean-Marie Lustiger conduisit François Mitterrand à abandonner son projet et à sacrifier Pierre Mauroy au mois de juillet 1984.

Plusieurs années plus tard, l'évocation de ce départ et de l'accolade qu'il échangea avec le Président provoquait toujours chez lui la plus vive émotion. Mais il savait qu'il avait su crédibiliser une gauche de gouvernement. Et ce d'autant plus que Pierre Mauroy, qui fut pourtant au temps de son gouverment moqué, villipendé, décrié bien au-delà de ce que subit aujourd'hui Jean-Marc Ayrault, avait su s'entourer de façon très remarquable. Au point que son cabinet fut une véritable pépinière de talents qui essaimèrent soit en politique (notamment Michel Delebarre qui est dans le paysage socialiste la personnalité la plus proche dans l'idéologie et le comportement de ce que fut Pierre Mauroy) soit dans l'entreprise (Jean-Cyril Spinetta sauveur et modernisateur d'Air France, Jean Peyrelevade sauveur du Crédit Lyonnais en son temps)... et tant d'autres.

L'intérêt général avant l'intérêt partisan

Pierre Mauroy est aussi identifié à une certaine idée de la vie publique et bien sûr à sa ville de Lille dont il fut le «grand maire». Au plus fort de la bataille que menait de front François Mitterrand et Jacques Chirac, alors alliés objectifs contre Valéry Giscard d'Estaing, et où, comme d'habitude, s'élevait des rangs du Parti socialiste l'expression d'un sectarisme de parti, Pierre Mauroy mit un point d'honneur à recevoir dans sa bonne ville de Lille le président Giscard d'Estaing, par conviction républicaine bien sûr, mais aussi pour montrer que la gauche saurait respecter les institutions si elle venait à gouverner.

Depuis son beffroi de Lille, Pierre Mauroy conserva toujours un oeil sur le Parti socialiste et son destin. Quitte à se fourvoyer comme Michel Rocard ou Laurent Fabius avant que le couple Lionel Jospin, Premier ministre, et François Hollande, premier secrétaire, ne remette de l'ordre dans la maison.

A Lille, il avait longuement mûri et préparé sa succession au bénéfice de Martine Aubry. C'est ainsi qu'un jour, il me confia qu'avec François Mitterrand ils avaient conçu un destin lillois pour Martine Aubry dans l'espoir de voir celle-ci s'imposer dans la course à l'Elysée.

«Après l'alternance, m'avait-il dit, nous devons être ceux qui les premiers permettront à une femme de devenir présidente de la République.»

A ce stade, ce projet est encore inachevé. Mais il montre une des qualités de Pierre Mauroy qui fut toujours de considérer un intérêt général avant un intérêt partisan.

Tout laisse à penser qu'il ne pouvait être qu'en adhésion avec la politique conduite par François Hollande et Jean-Marc Ayrault. Et si Jean-Marc Ayrault est devenu Premier ministre, c'est entre autre parce que François Hollande considérait qu'il avait des qualités proches de celles que Pierre Mauroy avait mise au service de François Mitterand et de la France.

Jean-Marie Colombani

Jean-Marie Colombani
Jean-Marie Colombani (173 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte