Partager cet article

Pourquoi Tsonga ne doit pas gagner Roland-Garros

Jo-Wilfried Tsonga vient de se qualifier en pour les demi-finales de Roland-Garros en éliminant Roger Federer, le 4 juin. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Jo-Wilfried Tsonga vient de se qualifier en pour les demi-finales de Roland-Garros en éliminant Roger Federer, le 4 juin. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Jo, fais ça pour nous, fais ça pour toi.

Voilà 25 ans que la France attend un Français en finale de Roland-Garros et 13 ans qu’elle espère voir l’un des siens triompher porte d’Auteuil, 30 ans sans voir un homme brandir la Coupe des mousquetaires. Mais Jo-Wilfried Tsonga ne doit pas se formaliser de ne pas gagner sur la terre battue de la Porte d’Auteuil. Bien au contraire. Et nous lui disons même pourquoi il vaut mieux qu’il perde.

1. Roland-Garros, c’est de la gnognote

Il faut que les Français cessent de croire une bonne fois pour toute que Roland-Garros est le tournoi le plus important du monde. Arrêtez avec ça, les gens! Wimbledon reste la référence suprême, indépassable, indémodable, le lieu là où il est impératif de s’imposer un jour.

Bravo à Amélie Mauresmo d’y avoir triomphé en 2006 et d’avoir toujours, non pas lamentablement, mais brillamment échoué sur la terre battue parisienne en ne prenant pas la peine d’atteindre une fois les demi-finales –Amélie a su s’épargner des efforts inutiles et avoir des priorités (comme Richard Gasquet qui, astucieusement, ne gaspille jamais son énergie au-delà des huitièmes de finale). Roland-Garros affiche une statistique humiliante dans l’épreuve masculine. Dans l’ère open (depuis 1968), le tournoi a consacré 13 joueurs qui n’ont jamais triomphé ailleurs dans le Grand Chelem comme si leur triomphe relevait du coup de bol. A titre de comparaison, ils sont quatre seulement à Wimbledon. Au palmarès parisien, entre autres, Andres Gomez, Albert Costa (Albert Costa!) et Gaston Gaudio (Gaston Gaudio!!).

Jo-Wilfried, tu ne mérites pas de côtoyer ces nazes. David Ferrer a beaucoup plus le profil que toi. Et puis ne pas s’imposer à Roland-Garros comme Pete Sampras, John McEnroe, Jimmy Connors, Stefan Edberg, Boris Becker et Richard Gasquet, la classe!

2. Gagner, c’est la déprime assurée

Yannick Noah aurait beaucoup de choses à dire à te dire, Jo-Wilfried sur les méfaits d’une victoire à Roland-Garros, sur les excès qui l’accompagnent en termes de sollicitations et sur les envies mortifères qui peuvent en découler. En 1983, six mois après son triomphe sur le central, Noah, qui avait bu une vodka orange de trop ce jour-là, avait donné une conférence de presse dans laquelle il avait évoqué ses envies inquiétantes survenues un soir sur un pont parisien. Histoire de prendre l’air, il avait alors mis le cap sur New York où personne ne le connaissait afin de se fondre dans l’anonymat.

Et puis si tu gagnes, Jo, gagne, il se pourrait qu’on te gonfle pendant 30 ans sur tes souvenirs de 2013. Que tu doives radoter ta victoire en 2023, 2033 voire même en 2043. Franchement, t’as envie que quelqu’un live-tweete ta victoire dans 30 ans?

Pour finir de te convaincre, nous te rappelons aussi que Mary Pierce, sacrée en 2000 sur le central 33 ans après Françoise Dürr, s’est perdue depuis dans des bondieuseries et s’est retrouvée au bord de finir dans les ordres du côté de l’île Maurice. Gagner Roland-Garros quand t’es Français, ça craint vraiment, tu sais…

3. L’assurance d’une fin d’année pénible

Si tu gagnes Roland-Garros, tu dois le savoir, Jo: tu n’échapperas pas au titre de sportif français de l’année, alors que si tu triomphes à Wimbledon, le trophée reviendra évidemment à Sébastien Loeb à qui on trouvera bien un prétexte pour fourguer la timbale pour la 29e fois même s’il ne court plus.

Etre élu sportif de l’année par tous les medias, c’est l’assurance de recevoir des trophées moches qui t’embarrasseront jusqu’à la prochaine poubelle, d’être invité à des émissions décorées de sapins de Noël et de répéter à l’envi des phrases genre «c’est vrai que c’est une année inoubliable» «j’ai encore des étoiles plein la tête», «je n’oublierai jamais l’ovation du central», «j’ai toujours des frissons en y repensant», «le public m’a donné une force incroyable» ou «je suis fier d’avoir donné du rêve aux gens». Franchement, le plateau de Stade 2, ça te tente en décembre?

4. Les trolls ne le manqueront pas

Déjà quelle idée de vouloir gagner avec un entraîneur australien comme si un Français ne pouvait pas l’affaire. Evidemment, à peine la balle de match en poche, il y en aura certains, voire beaucoup, pour regarder la grosseur de ton chèque et te reprocher de vivre en Suisse en évitant de participer à l’effort national en ces temps difficiles. Alors que t’es parti là-bas pour la tranquillité et le bon air des alpages. Mais bon, tu le sais bien, ressurgira l’éternelle polémique sur ton exil fiscal qui n’a d’ailleurs pas attendu ton hypothétique victoire pour être réactivée.

Dès ton succès sur Roger Federer en quarts de finale, les trolls étaient de sortie. Et à fond la caisse. Roland-Garros, c’est pas le bon moment, Jo, pour passer incognito de ce point de vue. Wimbledon, pendant le Tour de France, c’est plus discret aux yeux du grand public. Rappelle-toi cet autre coup de génie d’Amélie Mauresmo, victorieuse à Wimbledon, alors que tout le pays attendait, le lendemain, la finale de la Coupe du monde de football entre la France et l’Italie à Berlin.

Personne n’a embêté Amélie parce qu’elle habitait Genève tout simplement parce que personne ne s’est aperçu qu’elle avait remporté un truc important. Enfin, autres trolls redoutés si tu gagnes Roland-Garros: tous ces gens qui font de «l’humour» avec Kinder Bueno. C’est déjà très lourd, tu sais.

Après ton quart de finale, le Huffington Post a déjà fait la synthèse des «meilleurs» tweets sur le sujet. Tu vois dans quelle merde on est si tu gagnes.

5. Il faut protéger Jo-Wilfried de lui-même

On termine sur une note un peu personnelle, Jo. On sait pas trop comment t’amener le truc, sans trop te froisser, parce qu’on te sait un peu susceptible, mais bon, on y va. On trouve que t’as déjà un peu «le boulard» et on s’inquiète un peu de savoir quelle ampleur prendra le melon si tu gagnes Roland-Garros. Ben ouais, t’es quand même assez sûr de toi dans l’ensemble, non? Comme disait Jacques Chirac, tu te prends pas «pour la moitié d’une boîte d’allumettes». C’est vrai que tu peux te la jouer cool, sympa, souriant, on va pas discuter là-dessus, mais on a lu le dernier Tennis Magazine, et whaou, la tronche.

On te cite:

«Gagner en Grand Chelem, moi, en tout cas, j’aspire à ça et j’y crois. Après, est-ce que je crois qu’un autre joueur français va en gagner un? Non, je ne crois pas.»

C’est chaud là non? Et surtout un peu dur pour Richard, tu ne trouves pas? Bon, tu vas nous rétorquer qu’il n’y a que des Français pour critiquer quelqu’un qui a de l’ambition.

Mais on te rappelle une chose: la France, c’est actuellement la lose à tous les niveaux et Roland-Garros est le cimetière de nos illusions perdues. On ne profane pas un cimetière dans lequel on aime se recueillir chaque année au mois de mai, comme à l’heure d’une Toussaint sportive. Alors merci d’ajouter quelques pelletées de terre battue sur les espérances de ceux qui te voient gagner.

Et tu verras, ça t’évitera un bon mal de (grosse) tête.

Yannick Cochennec

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte