Culture

Vingt ans après, que signifie «Do The Right Thing»?

Slate.com, mis à jour le 06.07.2009 à 10 h 43

La musique dans le message de Spike Lee.

«1989, a number, another summer, sound of the funky drummer» - Public Enemy, «Fight the Power»

Une des images les plus mémorables de l'été 1989 reste pour moi le clip de «Fight the Power», le morceau phare du grand classique de Spike Lee, Do the Right Thing, qui fête son vingtième anniversaire ce mois-ci.

Dans le clip réalisé par Spike Lee, les chanteurs de Public Enemy (entourés de gardes du corps de Fruit of Islam), parcourent le quartier de Bed-Stuy à Brooklyn, au milieu d'une foule de jeunes Noirs brandissant des pancartes. Tout le clip est une version moderne, et fictionnelle, de la Marche sur Washington organisée autour de Martin Luther King en 1963.

 

Et comment oublier la première séquence du film, où la danseuse Rosie Perez, alternativement en tenue de boxe et combinaison de lycra, réalise une compilation spectaculaire de toutes les danses noires américaines? Cadrée devant les briques sombres de Brooklyn, la danse de Perez - hachée, anguleuse, puissante, masculine et sexy - évoquait toutes les contradictions de la nouvelle génération.

Le film faisait irruption en plein milieu du débat sur la redéfinition de l'identité noire après les victoires dans la lutte pour les droits civiques. Dans ce cadre, la capacité de Spike Lee à aborder les problèmes aussi variés et complexe que la pauvreté, la brutalité policière, l'embourgeoisement des quartiers populaires, l'amour entre Blancs et Noirs, la violence dans le combat des Noirs, le déclin des commerces possédés par des Noirs, le culte de la célébrité, la violence contre les femmes et le racisme, révélait une sophistication à laquelle très peu de réalisateurs pouvaient prétendre.

Avec Do the Right Thing, Spike Lee donna le rythme à toute une génération d'écrivains, d'intellectuels, d'artistes et de musiciens. Mais aussi à deux jeunes gens brillants à peine sortis de leur prestigieuse université : Barack Obama et Michelle Robinson, qui auraient vu le film lors de leur premier rendez-vous.

Vu d'aujourd'hui, le film anticipait le meurtre de Yusef Hawkins, un jeune Noir de Brooklyn abattu en 1989 dans le quartier italo-américain de Bensonhurst, mais aussi l'élection de David M. Dinkins, le premier afro-américain à devenir maire de New York.

Comme on pouvait s'y attendre, de nombreux critiques firent des lectures erronées du film. La National Review l'accusa de « profiter des tensions communautaires » et le journaliste Joe Klein affirma dans les colonnes du magazine New York que le film allait provoquer des émeutes.

Do the Right Thing s'inspire bien sûr de faits réels, comme l'agression de Howard Beach, en 1986, qui entraîna la mort accidentelle de Michael Griffith, la mort en détention de Michael Stewart (1983), le meurtre d'Eleanor Bumpurs (1984), abattue par la police lors d'une descente, et les accusations de viol lancées par la jeune Tawana Brawley (1987). Déjà, Spike Lee était à la pointe de la critique du racisme dont sont victimes les Noirs américains. Mais il serait injuste de réduire le film à cet unique aspect.

Pour Spike Lee, le message a toujours été intimement lié à la musique. Et son génie, comme l'immense influence culturelle qu'il exerce encore aujourd'hui, viennent en partie de sa capacité à puiser dans la tradition musicale noire, en couvrant un spectre très large, de «go-go» et «Da Butt» dans School Daze, au jazz de Mo' Betta Blues, en passant par Stevie Wonder et Prince dans Jungle Fever et Girl 6.

Le père de Spike, Bill Lee, était bassiste de jazz et sa sensibilité musicale a beaucoup influencé les premiers films de son fils. Mais Do the Right Thing marque une rupture par rapport à She's Gotta Have It. Lee quitte le jazz et s'oriente vers des musiciens plus populaires, comme Guy, Take 6, le groupe de reggae Steel Pulse et, bien sûr, Public Enemy. Ainsi, le film commence par une version instrumentale de «Lift Every Voice and Sing», qui bascule brusquement vers les premières mesures de « Fight the Power ». Spike Lee avait rencontré le hip-hop.

S'il va plus tard prendre ses distances avec ce courant musical (Bamboozled, 2000), Spike saisit en 1989 l'importance des bouleversements suscités par le hip-hop dans la culture noire. Un an après la sortie de l'album It Takes a Nation of Millions to Hold Us Back, Public Enemy est au sommet de sa gloire, au point que le «Do the Right Thing» de Redhead Kingpin, qui devait être la chanson du film, sera remplacé par «Fight the Power», nettement plus offensif.

1989 était une année de transition, au cours de laquelle Public Enemy et le «black radical chic» pouvaient cohabiter avec l'innocence un peu artificielle de De La Soul, dont le «Me Myself and I» constituait une critique du communautarisme noir. Quant aux Anglais Jazzie B et Soul II Soul, leur succès marquait la naissance du premier véritable cosmopolitisme noir.

Mais «Fight the Power» restera le témoignage le plus fort et le plus authentique du changement générationnel qui prenait alors son essor. On entend des passages du morceau une bonne dizaine de fois dans le film, et c'est peut-être pour cela qu'on s'en rappelle encore aujourd'hui. Mais je pense plutôt que cette chanson est parvenue à saisir et retranscrire des idées et des sensations présentes de manière latente dans l'inconscient collectif de cette période. Quoi qu'il en soit, Do the Right Thing et «Fight the Power» devinrent le cri de ralliement de la génération post-droits civiques. Une génération qui voulait crier la vérité au visage du pouvoir, mais aussi s'adresser directement à la communauté noire.

Vingt ans après, la position des Noirs dans la société américaine n'est pas moins difficile, elle l'est peut-être même davantage. Mais le film de Spike Lee, et la musique qui lui donne sa force, nous ont préparé à affronter ces difficultés.

Mark Anthony Neal a écrit plusieurs livres, dont «Soul Babies: Black Popular Culture and the Post-Soul Aesthetic». Au premier semestre 2009, il donnera à la Duke University un cours intitulé «Spike Lee and the New Black Aesthetic».

Cet article de Mark Anthony Neal, traduit par Sylvestre Meininger, a été publié sur The Root le 22 juin.

(Photo: Spike Lee dans Do The Right Thing, Allocine)

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