Lyon, capitale de l'extrême droite la plus radicale

Membres du groupuscule d'extrême droite Jeunesses nationalistes à Paris lors d'une manifestation contre le Mariage pour tous. REUTERS/Pascal Rossignol.

Membres du groupuscule d'extrême droite Jeunesses nationalistes à Paris lors d'une manifestation contre le Mariage pour tous. REUTERS/Pascal Rossignol.

Les mouvements lyonnais à la droite du FN se sont créés une réputation nationale en surfant sur la vague de contestation contre le mariage pour tous. Influents, violents, leur ancrage dans la 3e ville de France n'est pas dû au hasard. Enquête.

Dernier coup médiatique: une banderole «Hollande démission», dressée en marge de la «manif pour tous», sur la terrasse du siège du Parti socialiste, rue de Solferino à Paris le 26 mai par Génération identitaire. De son côté, Alexandre Gabriac, leader des Jeunesses nationalistes enchaîne les reportages télé et devient une star de l'extrémisme de droite. Le premier groupe est ethnorégionaliste, ne verrait pas forcément d'un mauvais œil un rapprochement avec le FN, l'autre est pétainiste et critique la République. Leur point commun, outre leurs positions xénophobes? Lyon. Le siège de Génération identitaire, la Traboule, se situe dans le centre historique, celui des Jeunesses nationalistes dans le quartier populaire de la Guillotière.

Et la liste peut s'allonger. L'organisation pseudo-étudiante, le GUD-Lyon, reformée en septembre 2011, l'organisation Terre et peuple et sa branche politique Europe identité, païens défendant les «racines européennes», ont aussi leur QG à Lyon, sans compter la présence de hooligans de OL ou de plusieurs universitaires comme par exemple Bruno Gollnisch (Front national) qui ont longtemps fait de l’université de Lyon-III leur bastion. Une commission fut d'ailleurs créée en 2001 par le ministère de l'Education pour mener une enquête sur la présence de racisme et de négationnisme dans l'université. Elle a rendu le «Rapport Rousso» en 2004.

Alexandre Gabriac qui a acquis une certaine notoriété quand il fut exclu du Front national fin mars 2011 à la suite de publications de photos le représentant faisant le salut nazi, n'a aucun doute sur l'influence politique des mouvements lyonnais. «Les ordres partent de Lyon», rappelle-t-il depuis l'immense salle à demi-vide de la brasserie Georges, dans un luxe quelque peu passé que les serveurs en costume noir tentent tout de même de raviver. C'est «un centre névralgique du nationalisme», assure le conseiller régional dont le mouvement est l’organisation de jeunesse de l'Oeuvre française d'Yvan Benedetti.

Le spécialiste de l'extrême droite Stéphane François ne dit pas le contraire:

«Lyon est considéré comme un haut-lieu du négationnisme. Outre les enseignants de Lyon-III qui participèrent au jury de la thèse négationniste d’Henri Roques, nous avons Robert Faurisson qui fut enseignant à Lyon-II ainsi que l’éditeur Jean Plantin, dont la maison d’édition, Akribeïa, la principale en France en ce qui concerne le négationnisme, est sise dans les Monts du Lyonnais à Saint-Genis-Laval.»

Et de noter que, «à Paris, il y a bien des universités considérées comme “droitières”, Assas par exemple, mais elles n’ont pas ce nombre impressionnant de militants». C'est ce qu'entend Alexandre Gabriac par «centre névralgique». C’est cet aimant qui l'a décidé à quitter Grenoble. «La chance à Lyon est d'être moins proche du pouvoir. Il est plus simple d'agir ici», assure-t-il.

Violences, agressions

Une telle concentration de partis, d'organisations d'extrême droite radicale bouleverse la quiétude de Lyon. Bien que ces mouvements manifestent souvent ensemble contre le mariage pour tous, soutiennent le «printemps français», ils ne sont pas moins en concurrence. «Cette concurrence pousse à la surenchère tant idéologique que militante, chaque groupe cherchant à attirer les personnes les plus radicales/extrémistes. Et ce sont les groupuscules les plus radicaux dans les faits et dans les discours qui récupèrent ces personnes», soutient l'historien Stéphane François.

Alexandre Gabriac compte d'ailleurs, d'après ses propres calculs, «plus de 300 heures de garde à vue» depuis un an et demi. Il est en ce moment sous contrôle judiciaire pour s'en être pris violemment au siège du PS lyonnais le 17 avril.

Le collectif Vigilance 69, qui s'oppose à la montée de ces extrêmes et regroupe des organisations aussi diverses que les anarchistes ou les socialistes en passant par des syndicats, MJC ou encore des associations d'habitants, a répertorié 40 agressions physiques entrainant 500 jours d'ITT depuis 2010 pour la seule ville de Lyon.

La nuit, des individus en bande, sans que leur appartenance à tel ou tel groupe soit toujours identifiée, s'en prennent aux personnes qu'ils jugent étrangères ou au look trop «gauchisant». Deux membres du GUD attendent par exemple leur procès pour violences en réunion à caractère raciste. Le 18 mai dernier à 3 heures du matin, deux couples rentrent chez eux en Velo'V. Pour avoir répondu «En quoi ça te regarde?» à un groupe qu'il leur demandait «t'es Français?» ou reprochait d'être ami avec «un asiatique», les deux hommes du groupe se font passer à tabac. L’un a perdu deux dents et l’autre a un poignet cassé.

Ce même GUD-Lyon est suspecté d'avoir vandalisé la permanence parlementaire du rapporteur de la loi sur le mariage pour tous, Erwann Binet à Vienne, dans l’Isère voisine.

Les bars connus pour être de gauche sont aussi des cibles de choix. «Ils veulent casser du gaucho, “des crasseux” comme ils nous appellent», explique le membre d'un bar géré en coopérative qui veut rester anonyme. Il raconte les vitrines brisées à coups de battes de base-ball «4 fois les 8 derniers mois», les clients qui reçoivent un coup de boule après s'être vus demander s'ils étaient de gauche. Pour ce seul bar, ces agressions physiques ont eu lieu «2 ou 3 fois» ces 4 derniers mois. Tout en allant servir des pressions, le membre de la coopérative explique les difficultés à être entendu par les autorités.

Du Vieux-Lyon aux campagnes

Tous les mouvements d'extrême droite radicale ont fait du Vieux-Lyon, où les agressions sont multiples, leur lieu de rendez-vous préféré. Il suffit de jeter un coup d'œil aux murs pour apercevoir des autocollants xénophobes. Les commerçants se rappellent encore de la marche des cochons en mai 2011 et les saccages de restaurants kebabs qui ont suivi, sans parler des terrasses vandalisées, d'antifascistes frappés, de pressions sur un bar à chicha pour le forcer à la fermeture...

Le collectif Vigilance 69 pointe du doigt le local de Génération identitaire, La Traboule, dont les membres assurent être «une MJC indépendante» et revendiquent 300 membres. Le visiteur sera accueilli dans le local par un punching-ball, un bar. Un casque romain trône sur une cheminée médiévale. Une pièce annexe est dédiée à la musculation. Génération identitaire est «une communauté de combat» comme ses membres se qualifient eux-mêmes sur leur site Internet.

Le collectif Vigilance avait organisé une manifestation pour exiger la fermeture du local le 16 février. 1.800 personnes selon la police, 3.000 selon les organisateurs avaient défilé dans les rues de Lyon.

Les mouvements d'extrême droite ne se cantonnent pas à la seule ville de Lyon et essaiment dans les campagnes avoisinantes, en particulier dans les Monts du Lyonnais depuis une dizaine d'années. Génération identitaire et les Jeunesses nationalistes y cherchent de nouveaux militants. Alexandre Gabriac regrette malgré «un fort potentiel» les difficultés à faire venir les nouvelles recrues sur Lyon.

Le maire de Thurins sans étiquette, Roger Vivert, note aussi la présence de tracts et d'autocollants du GUD. Même cause, même effet. La région a connu des agressions, les bals tournaient parfois en affrontements où étaient impliqués des personnes appartenant à l'extrême droite la plus radicale. Mais selon le maire, ces dernières années sont plus calmes:

«Il semble qu'ils essayent de convaincre sans passer à l'acte. Ils sont plus dans la théorie que l'exaction.»

Cette extrême droite radicale lyonnaise ne vient pas de nulle part. Elle puise dans une histoire riche en conservatisme. Comme le note le spécialiste Stéphane François, «il existe dans le Lyonnais une forte implantation de catholiques traditionalistes depuis la Révolution française». La ville abrite le Primat des Gaules, aujourd’hui le cardinal Barbarin qui s'est distingué par son opposition au mariage homosexuel.

Si le général de Gaulle décerna à Lyon le titre de «capitale de la résistance», elle fut aussi un haut lieu de la collaboration et du collaborationnisme. Il y eut Jean Moulin (arrêté à Caluire non loin de Lyon) mais aussi Paul Touvier qui dirigea localement la milice ou encore Francis André, dit «gueule tordue», membre du Parti populaire français qui a reconnu plus de 120 assassinats dans la région. «A la Libération, Lyon fut aussi un lieu d’épuration, avec un grand nombre d’exécutions sommaires (environ 270) et de règlements de compte. Des enfants d’épurés, ayant gardé les mêmes idéaux que leurs parents, furent d’ailleurs recrutés par les instances de Lyon-III», remarque Stéphane François.

La droite réactionnaire lyonnaise réapparaît lorsque le contexte s'y prête. Dans les années 1970, certains «combattaient les “fascistes” tandis que d'autres cherchaient à endiguer par la violence le “péril communiste”», note Stéphane François. Aujourd'hui la crise économique, un gouvernement de gauche ne font que raviver cette extrême droite avec pour point culminant l'opposition au mariage pour tous. «Ils sont parvenus à se réapproprier la rue comme ils le souhaitaient», regrette un membre du collectif.

Le silence du maire du Lyon

Le président de SOS-Racisme Rhône, Thomas Rigaud, a l'impression «d'un retour en arrière». Il explique que le collectif était arrivé depuis peu à faire interdire des manifestations de l'extrême droite radicale auprès de la préfecture. Mais les différents groupes ont su «profiter» des défilés contre le mariage pour tous.

Une aubaine. Alexandre Gabriac soutient que ces 3 derniers mois les Jeunesses nationalistes ont enregistré plus 35% d'inscriptions que l'année précédente. Son mouvement serait fort de 1.500 adhérents «dont environ 500 à Lyon». «Même si ces chiffres sont peut-être exagérés, remarque Thomas Rigaud, cela démontre bien qu'il y a eu une politisation de jeunes. C'est vrai pour tous les mouvements pourquoi pas celui-ci».

Le conseiller régional Armand Creus, de Gauche unitaire (Front de gauche), aussi actif au sein du collectif, constate «un mouvement vers la droite» et que la loi votée et promulguée clôt un cycle sans que les conséquences des évènements des derniers mois ne soient prévisibles.

Armand Creus critique le manque de prise de position du maire Gérard Collomb (PS) et de la préfecture. Les interpellations du collectif Vigilance, début avril, sont selon lui toujours d'actualité. La mairie de Lyon se réfugie dans le silence. Contactée, elle n'a pas souhaité s'exprimer «pour ne pas faire de la publicité» aux mouvements d'extrême droite et ne pas «gêner le travail de la sécurité» tout en assurant «qu'un travail de fond avec la préfecture» est en cours.

Indirectement, le Parti socialiste pousse pourtant Gérard Collomb à prendre position. Le président du conseil régional, Jean-Jack Queyranne (PS), avait lui pris une position ferme et demandé à Manuel Valls, ministre de l'Intérieur de dissoudre les «groupes néo-nazis ou nostalgiques du fascisme». «Notre pays ne doit pas craindre d’utiliser le droit face à ceux qui font foi de leur aversion pour le régime républicain et incitent à la haine et à la discrimination, par le biais d’actions violentes qui prétendent défier la légalité», a-t-il déclaré en séance plénière du conseil régional le 30 mai. Pas certain que Gérard Collomb puisse encore demeurer discret sur ce thème alors que la campagne municipale est lancée.

Jean-Baptiste Mouttet

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