Monde

Iran: Internet fait aussi taire les activistes

Farhad Manjoo, mis à jour le 30.06.2009 à 12 h 02

Que s'est-il passé mercredi sur la place Baharestan ? Selon une femme appelant CNN, les forces de sécurité iraniennes ont fait preuve d'une inimaginable brutalité contre quelques centaines de manifestants rassemblés dans le centre de Téhéran. «Ils frappent une femme si sauvagement qu'elle baigne dans son propre sang, et son mari, qui assiste à la scène, vient juste de s'évanouir» crie l'anonyme à l'autre bout du fil. «C'était - c'était très exactement un massacre. Vous devez arrêter ça. Vous devez arrêter ça. Vous devez aider le peuple iranien qui demande la liberté. Vous devez nous aider».

Les images de cet appel ont rebondi un peu partout sur le web et sur les chaînes de télé câblées. Le message a été confirmé sur Twitter où un post de @persiankiwi donnait d'horribles nouvelles de la place Baharestan: «nous avons vu la milice avec des haches taillader les gens comme de la viande - du sang partout -comme des bouchers-  Allah Akbar». Les journaux du monde entier parlaient d'une répression brutale -un Tiananmen iranien.

Mais au même moment, d'autres sources suggéraient que la manifestation avait été beaucoup plus calme. Dans un commentaire sur le Lede blog du New York Times, un lecteur disait que la manifestation avait été dispersée par les forces de sécurité dans un minimum de violence. Le blog du Conseil irano-américain, qui suit de près toutes les nouvelles provenant de Téhéran, a publié le compte-rendu d'une «source fiable» disant que si la manifestation était «tendue», elle ne correspondait pas aux descriptions de l'appel de CNN. «Dès que nous nous rassemblions en un endroit, ils venaient nous disperser», disait cette source. «J'ai vu beaucoup de gens avoir les yeux bandés et être arrêtés, mais ce n'était pas un massacre pour autant».

La confusion comme baillon

Ces deux dernières semaines, ceux qui croyaient au pouvoir de transformation de la technologie ont pris l'Iran comme un test grandeur nature -la première fois qu'un régime répressif rencontrait des réseaux sociaux, la première révolution poussée par Twitter. Mais dès les premiers jours d'émeutes, ce scénario tenait plus du rêve que de la réalité, comme l'a montré Jack Shafer de Slate, parmi tant d'autres. Et depuis la semaine dernière, quand l'État a commencé à systématiquement contrôler les journalistes et tous les moyens de communication sortant du pays, il est devenu de plus en plus difficile de croire en ce rêve.

Les compte-rendus contradictoires sur ce qui s'est passé sur la place Baharestan prouvent que la répression médiatique iranienne fonctionne. Chercher à connaître les événements en Iran est synonyme de confusion -tous les jours, les questions sont plus nombreuses que les réponses sur ce qui se passe réellement, sur qui gagne et qui perd, sur ce qui va suivre. La surprise, ce n'est pas voir que la technologie a offert aux manifestants une nouvelle façon de se faire entendre, c'est de voir qu'ils ont été efficacement bâillonnés, et ce malgré toutes les nouvelles technologies.

Plus facile pour l'Iran que pour la Stasi

La répression en Iran montre que, pour des régimes cherchant désespéremment à survivre, il n'est pas impossible d'écraser une dissidence électronique. A de nombreux points de vue, les outils de communication modernes sont plus faciles à contrôler que les méthodes structurantes du passé. Selon le Wall Street Journal, l'Iran possède les réseaux de surveillance parmi les plus avancés du monde. Grâce à un système installé l'an dernier (et construit, entre autres, par Nokia et Siemens), le gouvernement achemine tout le trafic numérique du pays vers un unique point d'étranglement. Grâce au DPI (Deep Packet Inspection ou inspection en profondeur et systématique du trafic), le régime accède à l'omniscience -il possède la capacité technique de contrôler chaque e-mail, chaque tweet, chaque article de blog, et même chaque appel téléphonique passé en Iran.

Comparez cela à la RDA, où la Stasi avait réussi, au maximum, à enregistrer 100 000 lignes téléphoniques -une tâche gargantuesque qui nécessitait  2000 techniciens à plein temps pour surveiller les appels. La force vive de la Stasi comprenait 100 000 officiers, et selon certaines estimations, son réseau de citoyens informateurs s'élevait à un demi-million de personnes. A l'âge numérique, l'Iran peut surveiller ses citoyens grâce à un appareil de sécurité bien moindre. Ils peuvent écouter tout ce que les individus disent -et faire taire tout ce qu'ils considèreraient comme gênant- en appuyant simplement sur un interrupteur.

Nous avons vu ces derniers jours les effets de ce contrôle. Evidemment, quelques images et vidéos ont réussi à passer les filtres du réseau iranien. Mais ce sont des exceptions ; nous n'avons aucun document sur pratiquement tout ce qui se passe depuis le début de la semaine. Comme le montre le Lede, la plupart des vidéos aujourd'hui postées sur Youtube ont d'abord été publiées la semaine dernière, avant que l'Iran ne ferme ses connections avec le monde extérieur. Parce qu'il n'y avait plus de vidéos récentes, les gens ont changé les dates d'anciennes vidéos afin que l'indignation créée par la répression policière reste vive.

Internet pas anonyme

La disette de nouvelles images n'est pas surprenante. Internet n'est pas anonyme; dans des lieux comme l'Iran ou la Chine, tout ce que vous faites sur Internet peut être pisté jusqu'à votre ordinateur. Les hackers et les activistes ont trouvé plusieurs moyens intelligents de contourner un tel contrôle, mais pour la grand majorité des habitants, poster des vidéos ou même tweeter ce qu'ils ont vu reste extrêmement périlleux.

Il y a un autre problème quand on attend qu'une protestation digitale renverse des gouvernements répressifs. Structurer les communications virtuelles -utiliser des outils tels les SMS, Facebook et Twitter- demande d'être socialement confiant, un confort rare dans des Etats policiers. Même aux Etats-Unis, nous avons déjà assisté à des remous visiblement puissants sur le Net faire pschiiit dans le réel (Cf. Howard Dean).

Imaginez la difficulté supplémentaire de vivre à Téhéran: vous tombez sur un tweet qui vous informe l'après-midi d'une manifestation sur la place Baharestan. Vous voulez y aller, mais votre tête commence à tourner de peur. «Et s'ils sont en train de me surveiller? Est-ce que cette manifestation a vraiment lieu -ou est-ce de la désinformation? Et si je suis le seul à m'y rendre, que m'arrivera-t-il?»

Désinformation et crowd-sourcing

En plus d'essayer de fermer plusieurs parties d'Internet, nous ne savons pas précisément ce que font les forces de sécurité iraniennes pour contrer le mouvement de protestation en ligne. Ce n'est pas clair: se servent-il d'Internet pour faire de la désinformation ou pour tracer ceux qui sont à l'origine de la publication des vidéos et des images?

Plusieurs fois ces dernières semaines, des rumeurs ont submergé le Web disant que le gouvernement savait très bien se servir de Twitter pour embrumer la protestation avec des fausses informations. Voilà un parfait exemple de cette répression psychologique propre à tous les régimes autoritaires -la peur constante, l'impossibilité de faire confiance à qui que ce soit- et de la façon dont elle peut se renforcer dans un environnement virtuel.

Et en voici un autre. Mercredi, un lecteur a alerté le Lede sur l'existence d'un site créé par le gouvernement iranien, Gerdab.ir, sur lequel les autorités postaient des images de manifestants et demandaient à la population de les aider à identifier les activistes. Et oui -le régime utilise maintenant le crowd-sourcing, le nec plus ultra de la structure du Web 2.0, contre ses opposants. Mais si vous réfléchissez, cela n'a rien de surprenant. Qui a a dit que seulement les gentils avaient le droit d'utiliser à leur avantage la puissance du Web?

Farhad Manjoo

Cet article, traduit par Peggy Sastre , a été publié sur Slate.com le 25 juin 2009

(Photo: capture d'écran du site Picfog, agrégateur d'images envoyées par Twitter)

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