Culture

Harry Potter, Dieu de Londres (et du tourisme)

Katie Roiphe, mis à jour le 18.06.2013 à 12 h 26

Il faut voir «Harry Potter» bien plus comme une religion que comme un simple livre. Plongée dans le tourisme Harry Potter, où les pèlerins sont des adultes.

The making of Harry Potter / Karen_roe via Flickr CC License by

The making of Harry Potter / Karen_roe via Flickr CC License by

Lors d'un récent voyage à Londres, ma fille de 9 ans, Violet, a voulu visiter les lieux qui constituent ce qu'elle appelle «le vrai Harry Potter». En réalité, il s'agit d'une véritable industrie –avec ses circuits en bus, en taxi ou en bateau– faite de sites sacrés, issus des livres et des films, et dédiés aux pèlerins comme ma fille. Des pèlerins qui, pour la plupart, n'ont plus 9 ans depuis longtemps.

Des adultes partout

Par exemple, à la gare de King's Cross, il y a un mur en brique qui est (ou qui prétend être) le quai 9¾. Celui qu'Harry Potter et ses amis traversent avec leurs chariots à bagages pour monter dans le train magique et arriver à leur école, Poudlard. Une femme déguisée en conductrice y prend des gens en photo: avec leurs écharpes aux couleurs de Gryffondor, ils poussent un chariot à moitié enfoncé dans le mur du quai.

Un spectacle qui confirme une idée que j'avais déjà commencé à me faire: la queue des gens attendant pour se faire photographier à côté du mur magique n'est quasiment pas composée d'enfants. Il s'agit d'adultes, de jeunes adultes, venus de tous les pays du monde, Angleterre y compris. 

A priori, les touristes et les fans saisissent que le monde d'Harry Potter n'est pas réel, sans pour autant être complètement irréel. Une autre manière de le formuler, c'est de comprendre que lorsque vous avez lu un livre dix fois, pour vous, il devient probablement plus réel qu'un sandwich quelconque que vous avalez sans y penser.

Une vénération pour Harry Potter

Chez mes étudiants, j'ai remarqué à plusieurs reprises une certaine vénération pour Harry Potter qu'ils n'ont pas vraiment pour d'autres références. Une fois, alors que nous recherchions l'exemple d'une personne s'aventurant trop loin dans des territoires sacrés, l'un d'entre eux m'a parlé d'une critique de J.K. Rowling la disant anti-asiatique ou ne respectant pas assez les asiatiques (Oui, bon, je n'en sais rien).

L'argument de mon étudiant, c'était que vous pouviez critiquer n'importe quoi, mais s'en prendre à J. K. Rowling c'était...voilà, c'était aller trop loin. Un autre avait dit: «lLunivers des livres a beaucoup joué sur mon développement personnel. J'ai rêvé d'Harry Potter, mais ce n'était pas Harry le sujet de mes rêves, c'était moi».

Chez beaucoup de mes étudiants, j'ai remarqué un lien affectif très fort à Harry Potter, un que ne peuvent pas réellement saisir ceux qui n'ont pas grandi avec; leur enfance s'est fondue avec celle d'Harry Potter et ce n'est pas comparable avec notre admiration pour Le Seigneur des Anneaux ou La Guerre des Étoiles.

Des pèlerins face à des reliques

Les fans les plus fanatiques veulent lire de vrais numéros de La Gazette du sorcier, toucher des baguettes magiques, avoir en main tous les éléments de leur univers imaginaire. En cela, ils sont très proches des hordes de pèlerins qui s'amassent autour d'un bout de tissu qu'aurait, ou non, porté la Vierge Marie.

Le bric-à-brac de l'univers Potter les intéresse autant que les pèlerins s'intéressent aux reliques. Leur soif dépasse l'action du consumérisme ou du désir de voir son imagination concrétisée en bouts de plastique. Ils sont sous l'emprise d'un besoin bien plus profond, bien moins matériel. Plus j'y réfléchis, plus je me dis qu'il faut voir Harry Potter et la passion qu'il suscite bien plus comme une religion que comme un simple livre.

Et j'ai l'impression que le phénomène est assez unique. Après tout, des générations ont été subjuguées par les Chroniques de Narnia ou Le Magicien d'Oz sans vouloir pour autant les toucher.

Un imaginaire enfantin éternel

Rowling a su clairement puiser dans l'imaginaire enfantin éternel, celui des gosses bizarres qui réussissent enfin à se faire comprendre quelque-part. Le monde ordinaire (moldu) les néglige, les ignore, il n'arrive pas à voir les points forts de leur bizarrerie. Ils entrent ensuite dans un monde magique où toute ces étrangetés trouvent leur explication et sont considérées comme des dons.

C'est au final ce qui les distingue des Moldus – s'ils sont excentriques, esseulés, c'est parce qu'ils ont des pouvoirs magiques (et qu'ils sont donc puissants). L'idée est très séduisante et continue à l'être bien après la fin de l'enfance.

Pour vous faire une idée des confins les plus zélés de cette culture, vous pouvez regarder les vidéos étrangement fascinantes de grangerdanger16, dans lesquelles (certaines font plus de 90.000 vues) une fan d'une vingtaine d'années déballe et décrit avec amour divers objets Harry Potter qu'elle a achetés ou fabriqués.

Il y a aussi la charmante et très adulte TessaROXX, qui, avec la cicatrice en forme d'éclair d'Harry Potter dessinée sur le front, vous liste les 100 trucs à faire quand vous n'êtes pas à Poudlard. Ou encore écouter Save Ginny Weasley From Dean Thomas d'Harry and the Potters –un groupe bien mignon, même si son talent musical est somme toute discutable.

Juste sous la surface du monde ordinaire

Le génie de J.K. Rowling, c'est d'avoir réussi à créer un monde luxuriant de magie et qui se trouve juste sous la surface du monde ordinaire et familier, qui continue à tourner sans en avoir conscience. D'où la notion, implicite dans Harry Potter, d'un monde magique à portée de mains, à portée de pieds sous une bouche à incendie, une cuvette de WC, une cabine téléphonique rouge vif et typiquement londonienne, derrière un mur en briques de la gare de King's Cross...

Les portails d'accès sont là, ils vous appellent, il vous faut juste les trouver. C'est après ce sentiment irrésistible que les fans courent: un monde magique, débordant de vie et palpable, inaccessible que de quelques centimètres. 

Les studios Warner Bros

A Londres, le clou de notre circuit Harry Potter se niche chez Warner Bros, dans les studios où les films ont été tournés, où les costumes et les accessoires ont été conçus pour la première fois. Là encore, l'âge moyen des hordes de visiteurs m'interpelle.

Il y a des écoliers, des petits touristes de l'âge de Violet, mais il y a aussi des adultes d'une vingtaine d'années, en couple ou en groupe. Ils se pressent dans les laboratoires de potions magiques, arpentent le Chemin de Traverse ou grimpent dans le Magicobus, refuge des sorciers en déroute.

Violet prend sa visite des studios très au sérieux. Elle n'est pas là pour rigoler. Elle photographie tout comme le ferait un reporter. On aurait pu se dire qu'une telle visite allait être décevante avec son envers du décor: le réfectoire des Gryffondor, le lit où dort Harry, le placard sous l'escalier.

On aurait pu s'imaginer que les coulisses allaient rompre le charme, mais ce n'est pas vraiment le cas. Les accessoires et les costumes, les numéros du Chicaneur, les souaffles du quidditch, les cartons d'invitation au Bal de Noël sont si méticuleusement décrits, si tendrement matérialisés qu'ils donnent l'impression et même la sensation d'appartenir au monde qu'elle a dans sa tête.

Un monde aussi puissant qu'expressif

La rumeur voudrait que des gens aient passé onze heures dans les studios. On y reste plus de trois, même si Violet, elle, n'aurait pas rechigné à y rester onze.

Elle boit la bièraubeurre que boivent Harry et ses amis. Elle prend place dans le side-car que pilote Harry quand il quitte les Dursley pour la dernière fois.

Ce que je peux dire, c'est que plus nous restions là, à errer dans les studios et à arpenter leurs vieux décors remplis de babioles aux détails incroyables, plus la ligne se brouillait entre le monde de Rowling et cette chose qui, j'en étais encore sûre, s'appelle réalité.

On peut penser ce qu'on veut de J.K. Rowling et de ses talents littéraires, mais une chose est sûre: elle a su créer un monde aussi puissant qu'expressif, un monde qui par son charisme et sa truculence, surpasse de loin et pour beaucoup le nôtre.

Depuis notre retour, Violet s'est mise à relire la série pour la septième fois, si je compte bien. Parfois, j'aimerais la voir avec un autre livre dans les mains, mais pour reprendre les mots de son instituteur: «Elle y trouve toujours quelque chose dont elle a besoin».

A mon avis, pour son onzième anniversaire, elle espère à moitié recevoir la lettre d'admission de Poudlard («Chère Violet, Nous avons le plaisir de vous annoncer que vous avez été acceptée au collège Poudlard, École de Magie et de Sorcellerie»). Et qui suis-je, moi, pour dire si ce souhait se réalisera ou non?

Katie Roiphe

Traduit par Peggy Sastre

Katie Roiphe
Katie Roiphe (8 articles)
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