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Le Paris d'Anne Hidalgo: les bobos, c'est fini, voici les sosos

Anne Hidalgo sur le Bassin de la Villette en septembre 2012 REUTERS/Jacky Naegelen

Anne Hidalgo sur le Bassin de la Villette en septembre 2012 REUTERS/Jacky Naegelen

Oubliez Paris la ville-musée. La capitale sera une open-space city agrémentée de circulations douces, et d'espaces végétalisés et connectés, le vivre-ensemble en cadeau. Voilà l'avant-programme «soft socialiste» de la candidate PS aux municipales.

Avant d’être une doctrine, l’hidalgisme est d’abord un style. Et une certaine idée du plaisir collectif. Dans une tirade mémorable, Anne Hidalgo a ainsi expliqué au Journal du dimanche, à propos du nouveau quartier nord-ouest de Paris, Clichy-Batignolles, en pleine rénovation:

«Ce quartier doit tisser le lien entre Clichy et les quartiers parisiens voisins [...] J'ai beaucoup insisté pour qu'il y ait, en plus des panneaux photovoltaïques, un maximum de terrasses végétalisées accessibles au public. Certains architectes se sont inspirés de New York, en proposant des potagers sur les toits [...] Enfin il y aura de l'art dans la rue: on organisera un concours artistique, avec la RATP, pour les nouvelles sorties de métro.»

La check-list de la langue néo-festive parisienne est respectée à la lettre:

  • 1. le lien social
  • 2. le développement durable
  • 3. New York, la ville qui fait fantasmer les Parisien(nes)
  • 4. le néo-jardinage urbain
  • 5. l’art dans rue
  • 6. la culture pour tous

Lors de son premier meeting de campagne, le 28 mai au Bataclan, la candidate municipale à Paris et ses soutiens ont à nouveau aligné les concepts d'intelligence collective, plateforme web, ville durable, followeurs, rencontres citoyennes, créativité collective, urbanisme joyeux, concertation, mobilité heureuse, etc. J’ai failli sortir une grille pour jouer au bullshit bingo citoyen.

«La ville 3.0», «Inventer la gouvernance», «Retrouver du sens»: le livre-programme d’Anne Hidalgo, Mon combat pour Paris, est lui aussi truffé de ces phrases passe-partout et de ces slogans qui font le miel des présentations d’urbanisme sur des maquettes 3D, et dont raffole tout décideur politique en campagne.

L’attaque de la technogauche

Si tout ce jargon masquait une absence de projet, on pourrait à la limite s’en contenter. Or Anne Hidalgo rêve de transformer Paris en open-space city, le modèle urbain qu’elle a contribué à mettre en place comme première adjointe du maire sortant.

Paris, 2020:

Partout, de jeunes entrepreneurs créatifs, mobiles et innovants portant baskets manipulerons de l'information, créeront de la valeur immatérielle et symbolique à coup de start-ups, d’espaces de co-working écoresponsables, d’intégration de la science, de la technologie et des métiers de la création.

Ils n’auront pas d’employés mais plutôt des «talents» travaillant en mode projet, eux-mêmes créatifs, mobiles et innovants, déjeunant dans des food trucks et allant au boulot en trotinette ou en Vélib (on nous promet un triplement des pistes cyclables ainsi que des Vélib électriques pour la mandature 2014-2020: le véritable chaînon manquant entre Vélib et Autolib dans le plan de «circulations douces» de la ville).

Dans l’inconscient hidalgien, la voiture et ses encombrants espaces de stockage –alias «parking»– n’existent d’ailleurs déjà plus, comme en témoigne son tract de meeting.

Anne Hidalgo a par exemple un ennemi: le diesel. Encore est-elle ouverte à la négociation, quand son ancien concurrent au PS Jean-Marie Le Guen proposait carrément de l'interdire à Paris. Un combat parisien très adapté à l'électorat local, qui est le seul en Ile-de-France à posséder majoritairement des véhicules essence (58% contre une moyenne de 48% dans la région et 40% en France métropolitaine).

Le Paris de demain d’Anne Hidalgo ne sera donc ni la ville-musée, ni la ville patrimoniale, mais bien une métropole-innovante-engagée-vers-les-défis-du-futur. Aujourd’hui, les responsables politiques sont acquis, au PS comme à l’UMP, au modèle métropolitain selon lequel la croissance ne pourra se développer sans l’intégration toujours plus intense de l’activité des grandes villes à l’économie globalisée. Paris est donc logiquement appréhendée comme une capitale de l’investissement, ce qu'explique la candidate dans son livre:

«Etre maire, disons-le, c’est créer un environnement à la fois favorable aux habitants et à l’activité ; c’est orienter et aider les créations d’entreprises, montrer aux entrepreneurs qu’ils sont les bienvenus et que l’on est attentif à leurs besoins ; c’est aussi veiller à ce que les différents talents puissent se rencontrer et travailler ensemble ; comprendre les nouvelles tendances –comme le travail à distance ou le bureau mobile– et aménager la cité en conséquence.»

Open-space city, on vous dit! Ca n’est même plus un pacte de compétitivité, c’est une annonce d’embauche de Cadre-emploi.fr. Mieux, un cluster d’innovations sociétalo-économiques. Paris, qui veut mettre le paquet sur la filière numérique, s'est d'ailleurs dotée de plusieurs incubateurs qui accueillent et soutiennent les projets de start-ups.

Hidalgo consacre une grande partie de son ouvrage aux start-ups françaises du numérique et des industries culturelles (pardon, créatives): Dailymotion bien sûr, mais aussi les studios de graphisme, les agences d’analyse comportementale de l’internaute (hum) et, bien sûr, le projet phare du numérique municipal, Sillicon Sentier, et son centre névralgique, la Cantine.

La candidate n’est pas peu fière de ce tournant numérique pris par la ville, qu’elle a largement accompagné:

«Avec Bertrand Delanoë et Jean-Louis Missika, nous avons fait le pari des start-up parce que Paris a vocation à devenir un centre mondial de création d’entreprises.»

La future maire d’open-space city n’oublie cependant pas l’économie sociale et solidaire, ce qui ravira les 9% d’actifs parisiens qui oeuvrent dans ce domaine. De sorte que le Paris rêvé par Anne Hidalgo est une sorte de ruche proudhonienne à la sauce numérique.

Les classes créatives à l’honneur

Le futur possible de Paris que dresse la candidate dans son livre, dans ses discours ou simplement par sa proximité avec de tels univers, est à vrai dire le parfait décalque du courant culturel des villes créatives développé par Richard Florida au début des années 2000 avec la notion de classe créative. Pour le chercheur chouchou des liberals branchés américains buveurs de late comme pour Hidalgo, «la nouvelle économie [parisienne en l’occurrence] naît de la rencontre entre artistes, chercheurs et entrepreneurs innovants et audacieux.»

Une vaste entreprise de «glamourisation» des villes est donc à l’œuvre un peu partout sur la planète pour s’attirer ces cerveaux à haut potentiel, puisqu’un environnement «cool et funky» est nécessaire pour séduire et retenir les investisseurs et travailleurs de cette économie de connaissance et d'innovation:

«Les chefs d’entreprise apprécient l’innovation sociale, environnementale, culturelle ou numérique de Paris. Installer leur siège ou un pôle de recherche et développement sur ce territoire leur confère une image dynamique bénéfique.»

«San Francisco est même devenue notre digital sister city», écrit Anne Hidalgo. C’était l’époque où son digital-master, Bertrand Delanoë «était revenu d’une visite dans la Sillicon Valley convaincu de la nécessité de créer sur Paris les conditions de la dynamique californienne: une interconnexion féconde entre universités, entrepreneurs et investisseurs».

Néolibéral dans le sens où la ville se pense et se comporte désormais comme une entreprise comme une autre, inscrite dans un marché concurrentiel dont les acteurs sont les autres capitales, ce discours n’est jamais mis en avant comme tel. Mais il est difficile pour la gauche de le nier.

D’ailleurs, Bertrand Delanoë ne manque jamais de rappeler à quel point les milieux entreprenariaux louent sa réussite. Lors du meeting de sa première adjointe et candidate, il s’est gargarisé du fait que le cabinet Deloitte ou la Harvard Business Review vantaient l’attractivité de la capitale français auprès des investisseurs…

Quand une conférence sur le web est organisée au CentQuatre, c'est un rêve hidalgien qui prend forme...

Ideopôle, la ville rêvée des socialistes

Cette convergence entre économie «propre» (dans la mesure où les externalités négatives –transport, logistique, datacenter, etc.– sont repoussées loin de Paris) et projet de gauche municipale tombe plutôt bien, puisqu’un tel écosystème postindustriel, centré sur les activités du tertiaire supérieur, de culture et de recherche est particulièrement favorable à la gauche en général et au PS en particulier. Ebauché par les essayistes John B. Judis et Ruy Teixeira au début des années 2000, le concept d'ideopolis, traduit en français par idéopôle, désigne «les métropoles concentrant les activités et les groupes sociaux typiques de l’économie post-industrielle et de la mondialisation», comme l’écrivent les deux chercheurs français Fabien Escalona et Mathieu Vieira dans une note de la fondation Jean-Jaurès. La soft technology y est reine, et une forme de soft socialisme s’y love admirablement bien.

C'est donc une certaine gauche entrepreunariale, plus friande de Montreuil et de l'Est parisien que des quartiers bourgeois et de son prolongement à l'Ouest, qui prend ses aises dans ce nouvel environnement, et qui est naturellement encline à soutenir la candidate socialiste.

De 1995 à 2007, écrivent les auteurs, les choix des électeurs des idéopôles montrent une évolution positive du vote PS. Avec 9,9 points d’augmentation du score de la gauche au second tour entre les deux élections, Paris connaît l’évolution la plus marquée… Et encore, l’étude s’arrête en 2007, quand l’UMP est, avec son candidat Sarkozy, encore –légèrement– majoritaire à Paris au second tour. Il n’en est plus ainsi depuis mai 2012, Hollande y ayant obtenu 55,6%, c’est-à-dire 4 points de plus que sa moyenne nationale.

Dans cet environnement d'où l'idée même de conflictualité a disparu depuis longtemps, le responsable politique ne nous vend plus que du divertissement, de la qualité de vie et du vivre-ensemble. En témoignent, jusqu'à la caricature gênante, les propositions «likées» par la candidate lors de la remise des travaux de sa plateforme collaborative Oser Paris, dont le principe même nous rappelle les heures les plus sombres du ségolénisme interactif.

Il y était question de «speaker's corners», des lieux inspirés de Londres où chacun peut s'exprimer librement «bien sûr avec des règles de respect» (ouf) ou de «social clubs», qui d'après la description faite évoquent dangereusement un croisement entre un Starbucks et une néo-épicerie Chez Jean («lieux intergénérationnels où chacun pourrait faire des rencontres, trouver des informations, un accès internet, lire la presse»). Sans oublier les «24 heures du Périphérique» qui s'annoncent comme un gigantesque festival du vivre-ensemble entre Paris et sa banlieue.

Vive le Grand Paris (mais de gauche)

«Je veux faire le grand Paris.» A la page 57 de son livre, Anne Hidalgo fait son premier coming out sarkozyste. Evidemment, son grand Paris n’est pas un mauvais grand Paris de droite, mais un gentil grand Paris qui loge tout le monde dans la métropole en «ne repoussant pas les habitants en deuxième couronne».

La première justification du projet, nous l’avons expliquée plus haut: si c’est l’intégration de la capitale dans l’économie mondialisée qui compte, alors le Grand Paris est certainement une bonne manière d’y parvenir. La deuxième raison est liée au logement. Si l’on en croit le fichier édité par Opendata.paris.fr et répertorié sur Data Publica, ce sont près de 55.505 logements sociaux pour 2.963 programmes qui ont été financés de 2001 à 2011 à Paris. Le seuil des 20% de logements sociaux devrait être atteint à la fin du mandat de Bertrand Delanoë.

Hidalgo souhaite aller au-delà, à 25%. Paris atteindra bientôt sa capacité maximale d’accueil de logements sociaux. La demande restante, «sociale» ou pas d’ailleurs, sera satisfaite à l’extérieur, en banlieue et au-delà, comme c'est très largement déjà le cas. Et cela vaudra aussi pour les «classes moyennes», un concept un peu étrange à Paris, je vous l’accorde.

La polémique atour de la place des «classes moyennes», qu'il faudrait «retenir», est absurde. Il y avait déjà 35% de cadres supérieurs à Paris en 1999. Dix ans plus tard, ils comptent pour plus de 42% de la population active (contre 15% en 2009 en France). 40% des familles parisiennes sont composées d'une personne de référence cadre.

Le «Vivre-ensemble», c'est bien

Et la belle histoire du logement social à Paris, si elle n’est pas dénuée de fondement, masque une autre réalité plus ambigüe pour la majorité de gauche sortante.

Rappelons que loin de l’image que l’on s’en fait parfois d’une ville socialement homogène, Paris abrite des situations de grande insalubrité, puisque par exemple près de 10% des logements ne possèdaient pas de salle de bain équipée d’une douche selon le recensement de 2010.

Or tout en créant du logement social, la mairie a poursuivi une politique d’embourgeoisement des quartiers démarrée sous Jean Tibéri. C’est ce qu’expliquent les chercheurs Anne Clerval et Antoine Fleury, deux spécialistes de la gentrification, dans un article publié par la revue Cybergeo.

Il devient alors intéressant de se pencher sur le fossé entre la communication très «logement pour tous» de la mairie et de la candidate, et la réalité des chiffres… D’abord parce que le logement social de droit construit ne suffit pas à compenser la baisse du logement social de fait, le privé dégradé. Une fois réhabilité, celui-ci n’est plus dans les prix des locataires ou acheteurs les plus pauvres. Mais faut-il vraiment critiquer une mairie qui retape des taudis? Non, bien sûr.

Ensuite, l’investissement dans l’amélioration du cadre de vie et de l’espace public est un puissant accélérateur de boboïsation gentrification.

Exemple parlant. Le déplacement des lieux de centralité nocturne et festif de Paris. Un déplacement qui se fait vers le Nord Est (Paris-Plage étendu au canal de l’Ourcq, création du 104 dans le XIXe arrondissement, Maison des Métallos dans le XIe) qui correspond aux zones encore gentrifiables —l’ouest et le sud parisien sont depuis longtemps hors de portée des classes moyennes supérieures. Ainsi les deux chercheurs notent dans leur article:

«Derrière des objectifs louables de valorisation de l’espace public, de faire connaître l’art contemporain ou encore d’offrir une plage à ceux qui ne partent pas en vacances, ces opérations contribuent à faire de ces quartiers de nouvelles centralités culturelles et ludiques.

Elles contribuent à un changement d’image et de fréquentation de ces anciens quartiers populaires, en y attirant des citadins venus du reste de Paris voire de toute l’agglomération, plus diplômés et plus aisés, et donc potentiellement gentrifieurs.»

D’ailleurs, reconnaissons à Anne Hidalgo qu’elle est consciente du problème. «Dans les réunions de quartier, l’expression “ville des très aisés et des très aidés” revient en boucle», écrit-elle dans son livre.  

Les exemples récents de cette impulsion par la municipalité d’un écosystème favorable aux nouvelles classes aisées progressistes sont innombrables. Récemment, on pense évidemment à la rénovation du cinéma d’Arts et d’Essais le Louxor dans le quartier populaire de Barbès, avec sa programmation exigeante (sans pub et sans pop-corn) et une brasserie qui doit ouvrir en face, gérée par l’équipe la plus branchée de Paris (à l’origine du Mansart dans le SoPi —South of Pigalle— et de Chez Jeannette): une offre surmesure pour le gentrifieur.

Ah, j’oubliais, Anne Hidalgo a aussi prévu de nous mettre le wi-fi haut-débit sur tous les trottoirs de la ville. Elle est pas belle notre open-space city?

Jean-Laurent Cassely

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