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Football: les «barras bravas», la mafia des stades argentins

Léo Ruiz, mis à jour le 24.06.2013 à 10 h 02

Solidement installés au cœur des tribunes et des clubs de foot argentins, ces groupes de «supporters» fonctionnent comme n’importe quelle mafia: trafics, extorsion d’argent, violence, menaces et complicité avec le pouvoir.

Des supporters de Boca Juniors, le 19 septembre 2010, REUTERS/Marcos Brindicci.

Des supporters de Boca Juniors, le 19 septembre 2010, REUTERS/Marcos Brindicci.

Antoine est Grenoblois. En stage à Buenos Aires et frustré d’avoir manqué le grand classique du football local entre Boca Juniors et River Plate, il a découvert la passion des fans argentins la semaine suivante, lors du match qui opposait Independiente à San Martin de San Juan:

«Honnêtement, c’est la plus belle expérience de stade de ma vie. L’ambiance est incomparable avec chez nous.»

Installé dans la Popular Norte, la tribune locale la plus bouillante, Antoine était au cœur du spectacle. Car si le football proposé sur les pelouses argentines est de plus en plus faible, les tribunes, elles, sont animées.

A Independiente, au stade Libertadores de América, elles sont aussi pacifiées, ce qui fait du club d’Avellaneda un cas unique en Argentine. Si aujourd’hui Antoine peut se rendre au stade sans se faire de soucis, c’est avant tout grâce au combat d’un homme: Javier Cantero, président du club depuis un an et demi.

Un général, des colonels et des soldats

En cette fin d’année 2011, tout va mal pour Independiente. Sportivement, l’équipe est à la dérive, financièrement, les dettes s’accumulent. Mais comme la plupart des clubs professionnels du pays, Independiente est surtout pourri de l’intérieur par sa barra brava, sorte de mouvement ultra local, violent et mafieux. Ce groupe de «supporters» réclame de l’argent aux joueurs et entraîneurs, soi-disant pour aller encourager l’équipe lors de ses déplacements, pour la conception de banderoles ou pour tout type d’aide de ce genre.

A l’origine, les sommes récoltées étaient effectivement utilisées à ces fins. Aujourd’hui, il s’agit clairement d’extorsion d’argent, ce à quoi Antonio Mohamed, alors entraineur du club recordman des victoires en Copa Libertadores (l’équivalent de la Ligue des champions en Amérique du Sud), avait osé s’opposer. Résultat immédiat: il est démis de ses fonctions, après une première étape classique d’insultes et de menaces. Il résume ainsi son départ du club:

«Qui est-ce qui m’a viré? La barra brava. Pourquoi? Parce que je refusais de leur donner tout cet argent qu’ils me demandaient. C’est pas plus compliqué.»

Et révélateur du pouvoir qu’ont acquis les barras bravas au sein des clubs argentins. Lassé par la situation, le reste du stade s’était alors décidé à agir. «L’affaire Mohamed, c’était la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase, se souvient Demian, membre de la Popular Norte, mais pas de la barra, depuis huit ans. Un mercredi soir, on jouait contre San Martin. On s’était tous donnés rendez-vous en face, dans la tribune Sud, pour isoler la barra dans la Nord. On chantait contre eux et Comparada [le président de l’époque qui les finançait, ndlr], et d’un coup ils ont débarqué avec des couteaux dans notre tribune pour nous faire taire. La violence et la peur, voilà leur mode de fonctionnement.»

Quand Javier Cantero se présente à la présidence du club, il fait une promesse: mettre dehors les chefs de la barra. Et couper la vanne à pesos qui liait la direction à ces derniers.

Un discours qui lui permet d’obtenir plus de 60% des voix des socios et de mettre en place sa politique. Un an et demi plus tard, c’est une réussite, même si rien n’est définitivement acquis.

El Bebote Alvarez et Loquillo Rodriguez, les deux leaders de la barra, ont disparu du stade. Comment? En leur claquant la porte de la direction au nez et en les inscrivant sur les listes de droit d’admission, l’équivalent de l’interdiction de stade en France.

«Après cela, El Bebote est allé vivre un moment à l’étranger, dans une villa qu’il s’est acheté à Ibiza. L’été dernier, je l’ai croisé à Mar del Plata [la principale station balnéaire argentine, ndlr], il a fait comme s’il ne m’avait pas vu», assure Demian.

Javier Cantero, qui reconnait être «menacé de mort et en danger», détaille:

«On croit que les barras sont des gens plutôt pauvres, mais ils ne le sont pas. Les chefs ont tous des belles maisons, des grosses voitures, des yachts. Avec ce trafic, ils gagnent jusqu’à 40.000 dollars par mois.

La barra brava s’organise autour d’un général, qui possède plusieurs colonels et de nombreux soldats. Ces derniers sont souvent des gamins pauvres, qui trouvent en leur chef une figure paternaliste. Le chef de la barra les protège des agressions et leur donne à manger, et parfois de la drogue.»

«Tout arrangé, évidemment»

Etre entraîneur ou joueur de football professionnel aujourd’hui en Argentine n’est donc pas qu’une partie de plaisir. «Il faut lutter pour être payé en temps et en heure, résister à la pression constante des barras bravas, regrette Gerardo Martino, le charismatique entraineur de Newell’s Old Boys, qui vient d'être sacré champion à une journée de la fin et est peut-être la meilleure équipe du continent sud-américain. Ce n’est plus seulement jouer, disputer un match, gagner et t’en aller. Tu as cinq ou six fronts différents. Les conditions ne sont pas réunies pour qu’un joueur ne pense qu’à jouer au football.»

D’autres décident au contraire de profiter de la situation, la proximité entre effectifs professionnels et barras permettant à certains joueurs ou entraineurs en difficulté d’acheter l’appui du public. Incroyable mais vrai.

D’un côté, l’extorsion et les petits arrangements avec les joueurs, de l’autre, la complicité des dirigeants. Le nœud du problème. Dans leur lutte contre les barras, Javier Cantero et son Independiente sont bien seuls en Argentine.

Gustavo Oberman était capitaine d’Argentinos Juniors jusqu’à l’année dernière. Epuisé par les pressions des barras, il a rejoint le club de Quilmes cette saison. «Lors d’un entraînement, ils étaient venus une énième fois nous harceler, raconte-t-il. A force, je les connaissais tous. Et comme par hasard, ce jour-là, il n’y avait aucun dirigeant, alors que d’habitude ils sont toujours là. C’était tout arrangé, évidemment. Pour s’en sortir, il faudrait généraliser le travail de Cantero pour couper définitivement les liens entre les dirigeants et les barras

Pour écarter celle d’Independiente, le président aux faux airs de François Hollande a organisé son travail en deux étapes. Premièrement, leur faire passer un message:

«Je leur ai dit d’entrée qu’avec moi, ils ne toucheraient plus un peso du club, qu’il n’y avait plus d’argent à se faire sur le dos d’Independiente».

Deuxièmement, inscrire les noms «du chef et de ses bras droits, plus tous ceux ayant des antécédents» sur les fameuses listes de droit d’admission, que les présidents de clubs devaient rendre aux autorités en début de saison, et qu’ils peuvent compléter au fur et à mesure. «Sauf que tous les autres présidents ont rendu des listes de quelques noms seulement, et encore, il s’agissait souvent de personnes qui n’avaient rien à voir avec le football», regrette-t-il.

Les dirigeants de club comme employeurs

Les petits trafics entre dirigeants de clubs et barras bravas ne datent pas d’hier. Déjà, à la fin des années 1960, les présidents Julian William Kent à River Plate et Alberto Jacinto Armando à Boca Juniors (dont le stade porte désormais le nom) se servaient des barra bravas récemment fondées pour mettre la pression sur l’effectif en cas de mauvais résultats. Ce phénomène s’est accru et généralisé avec les considérables sommes d’argent qui se sont mises à circuler dans le football, au point de devenir un business très lucratif pour les barras.

Leaders mondiaux dans l’exportation de joueurs de foot, juste devant leurs homologues brésiliens, les clubs argentins se sont spécialisés dans la vente à prix d’or de leurs meilleurs éléments, la plupart du temps vers l’Europe. Mais parmi ces millions de dollars qui entrent dans les caisses des clubs, une partie à tendance à disparaitre dans la nature.

C’est ce qu’il s’est passé par exemple à River Plate sous la présidence de José María Aguilar, à la tête du club entre 2001 et 2009. Au début des années 2000, le deuxième club le plus populaire d’Argentine faisait partie des tout meilleurs et vendait une ribambelle de grands joueurs: Javier Saviola (pour 25 millions d’euros au FC Barcelone en 2001), Pablo Aimar (24 millions d’euros au FC Valence en 2001), Martín Demichelis (4,5 millions d’euros au Bayern Munich en 2003), Javier Mascherano (13 millions d’euros aux Corinthians en 2005), Lucho Gonzalez (3,6 millions au FC Porto en 2005) ou Gonzalo Higuain (12 millions d’euros au Real Madrid en 2006).

De quoi voir venir, a priori. Sauf qu’Aguilar laisse à la fin de la décennie un River criblé de dettes, qui finira par descendre en deuxième division pour la première fois de son histoire en 2011. La faute à un bel enrichissement personnel, à une série de fausses commandes à des entreprises fantômes et aux milliers de dollars versés mensuellement aux Borrachos del Tablón, la barrabrava du club de Nuñez.

Le principe est simple. Les chefs de la barra sont des mercenaires à la disposition des dirigeants. Sans aucune idéologie politique, les barras ne sont guidés que par l’argent.

Contre un bon paquet de pesos et quelques privilèges, ils exécutent les ordres: faire passer un message dans les tribunes, faire taire toute opposition, pousser un joueur ou un entraineur dérangeant vers la sortie à coups de menaces physiques et/ou verbales. Une sorte de milice.

Après les malheurs de River Plate, c’est Boca Juniors, le club rival, qui se retrouve aujourd’hui sous les feux des projecteurs. Pas pour ses résultats sportifs, plutôt mauvais, mais parce qu’un juge, Manuel De Campos, a décidé de faire le ménage dans la Doce, l’une des barrabravas les plus puissantes du pays.

A l’origine, un meurtre, celui d’Ernesto Cirini, à Buenos Aires, en août 2011. Battu à mort pour une simple merde de chien par Mauro Martin, le leader de la Doce, et Maximiliano Mazzaro, le numéro deux. En janvier dernier, le juge De Campos, en charge de l’enquête, a fini par faire arrêter le premier, mais le deuxième est actuellement en fuite.

C’est donc Pablo Migliore, gardien du club de San Lorenzo, ancien joueur et supporter de Boca et très proche des chefs de la barra, qui a à son tour été arrêté, en plein stade, le 31 mars dernier. Accusé d’avoir aidé Mazzaro à fuir, ce qu’il a reconnu, Migliore aura passé 40 jours en prison avant de livrer au juge un tas d’information sur l’organisation de la Doce, et notamment sur les liens étroits entre cette dernière et les dirigeants du club.

Complicité politique, silence médiatique

Résultat, le 23 mai, à la sortie d’un match de Copa Libertadores contre Newell’s, 51 barras bravas et un dirigeant de Boca, Carlos Mechetti, chef du bureau des socios, sont arrêtés et auditionnés. Le juge De Campos enquête sur un probable «délit d’association illégale» entre les deux parties.

En clair, Mechetti fournirait des faux abonnements à la barra, qui permettraient de faire entrer à chaque match des touristes prêts à payer très cher pour assister au spectacle. Nestor, membre de la Doce depuis plus de 30 ans, confesse:

«Cela fait des années que ça fonctionne comme ça. Dans la Doce, il y a 80% de socios actifs, tout le reste des abonnements sont pour les touristes, et peuvent être vendus individuellement jusqu’à 1.000 pesos [150 euros] par match. La barra gère aussi avec l’aval des dirigeants et de la police tous les stationnements autour du stade, y compris sur la voie publique, faisant payer 50 pesos par voiture, ainsi que 95% des ventes de boissons et de sandwichs, dans et autour du stade.»

Voilà pour les privilèges. Désormais, c’est Daniel Angelici, président du club, qui a dû s’expliquer devant la justice. Des interpellations qui pourraient finir par sérieusement inquiéter Mauricio Macri, principal opposant de la présidente Cristina Kirchner, maire de Buenos Aires, ancien président de Boca et proche d’Angelici.

La politique, c’est le dernier échelon du problème. «J’ai pu voir au fur et à mesure des années à quel point les barras se sont installés, occupant de plus en plus de place dans les tribunes, dans les clubs et dans la société en général, explique Fabian Casas, écrivain argentin et supporter de San Lorenzo depuis son enfance. Si on veut, en deux minutes, on fait disparaitre tout ça. Tout le monde sait comment ça marche. Sauf qu’en désarmant les barras bravas, on ferait tomber trop de monde dans le milieu de la politique, d’où l’impasse actuelle

Après avoir montré leur efficacité dans les clubs de foot, les barras ont été embauchés de la même manière par les partis politiques, par exemple pour animer ou mettre le désordre dans les manifestations. Pendant la dernière dictature militaire, la barra du club de Quilmes, avec à sa tête El Negro Thompson, mort en prison quelques années plus tard, était l’une des milices du pouvoir.

A la fin de la période, le leader de cette barra avait même eu comme mission de se rendre au Mondial espagnol pour faire taire les exilés argentins. La démocratie a fait son retour il y a trente ans, mais cette relation entre politique et barras bravas n’a pas disparu, au contraire, elle s’est accentuée. D’où l’impunité dont jouissent la plupart des chefs de barra et leurs hommes de main.

Les médias locaux n’aident pas non plus à mettre au grand jour cette réalité. Les articles se lamentant de la violence, des agressions et parfois des morts dans le football local se succèdent, mais jamais, ou rarement, ceux qui financent tout cela sont mis en cause. Le championnat argentin se termine, Newell’s est titré et Independiente vient d’être relégué en seconde division pour la première fois de son histoire, mais malheureusement, là n’est pas l’essentiel.

Léo Ruiz

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