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L'OMS contre la tisane anti-paludisme

Brendan Borrell, mis à jour le 28.06.2013 à 7 h 07

Pour une fois qu’un remède à base de plante fonctionne, pourquoi les spécialistes de la malaria y sont-ils opposés?

© Brendan Borrell

© Brendan Borrell

Entebbe (OUGANDA)

Il est un peu plus de 9 heures à la ferme horticole Wagagai, et Robert Watsusi pédale sur sa bicyclette sur laquelle sont chargés deux bidons de 11 litres remplis d’une tisane chaude, noire et amère. A peine a-t-il franchi le coin que les ouvriers sortent de hangars horticoles aussi grands que des terrains de football pour prendre leur dose quotidienne de l’élixir qu’ils affirment les préserver de la malaria.

«Quand je vois les gens en boire, je suis content, dit Watsusi. C’est bon pour tout le monde.»

La tisane est faite avec des feuilles d’Artemisia Annua, ou armoise annuelle, une plante chinoise qui constitue la base des traitements anti-malaria les plus efficaces au monde, qui associe les dérivés de l’artémisinine avec une classe de médicament plus anciens. La plante peut également être cultivée dans les régions plus humides d’Afrique, et une année de stock ne revient qu’à quelques dollars.

Bien que la tisane elle-même n’ait été traditionnellement utilisée en Chine qu’en guise de traitement curatif, plutôt qu’aux fins de prévention, un essai randomisé contrôlé mené dans cette ferme a montré que les ouvriers qui en boivent régulièrement ont vu leur risque de souffrir d’épisodes multiples de malaria réduit d’un tiers. Une bénédiction pour cette population, autrefois victime quatre fois par an, voire plus, de cette maladie transmise par un moustique.

Les ravages de la malaria

Vous serez d’autant plus surpris, de ce fait, d’apprendre l’opposition de l’OMS et de la majorité des chercheurs à l’usage de cette plante. Pour être juste, il existe des raisons convaincantes de désapprouver l’emploi d’une tisane pour lutter contre un mal potentiellement mortel. Après tout, les médicaments conventionnels reposant sur une molécule unique sont chimiquement raffinés pour être plus sûrs, plus précis et plus efficaces que la plante source. Plus important, les experts de la malaria s’inquiètent de voir le parasite responsable de la malaria développer une résistance aux remèdes à base d’artémisinine du fait d’un usage incontrôlé de la tisane.

L’existence même de cette tisane et sa diffusion rapide remet en question la vision selon laquelle les traitements médicamenteux conventionnels sont la meilleure et la seule façon de résoudre le problèmes de santé en Afrique. Après tout, les experts de l’aide humanitaire parlent beaucoup de solutions durables, et quoi de plus durable qu’un médicament qui pousse sur un arbuste?

Sur toutes les maladies qui ont affecté l’humanité lors des derniers millénaires, peu ont laissé une marque aussi importante que la malaria, qui infecte 200 millions de personnes par an et en tue au moins 655.000, pour l’essentiel des enfants. Falciparum malaria –le type le plus répandu dans l’Afrique subsaharienne– commence par une fièvre incapacitante, qui peut dégénérer dans les cas les plus graves en convulsions, atteintes au cerveau et la mort. Dans cette partie du monde, il est pratiquement impossible de rester très longtemps à l’écart des parasites. Les adultes présentent généralement un niveau d’immunité minimum, qui rend les infections subséquentes douloureuses, mais généralement pas mortelles.

L’histoire de l’artémisinine démontre que le meilleur des traitements contre la malaria n’est efficace que si les gens qui en ont besoin y ont accès. A la fin des années quatre-vingt-dix, les parasites de la malaria en Afrique sont devenus résistants aux traitements standards comme la choloroquine, et les morts consécutives à la malaria en Ouganda ont doublé en dix ans.

Des médicaments en rupture de stock, ou contrefaits

Au début des années 2000, on avait trouvé une solution de rechange: les combinaisons thérapeutiques à base d’artémisinine (CTA). Pourtant, le fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et la malaria refusait systématiquement les demandes d’aide pour le financement de ces thérapies, préférant dans neuf cas sur dix financer des traitements inefficaces. En 2004, un groupe de scientifiques indignés prend sa plume et dans un article paru dans le Lancet qualifie ces décisions de «faute médicale».

Aujourd’hui, bien que les CTA soient largement subventionnées par la communauté internationale, les dispensaires locaux sont bien souvent en rupture de stock, et les Africains doivent se contenter de traitements sous-standard, inefficace, voire de médicaments contrefaits.

Bien avant que les CTA soient disponibles en Ouganda, les rumeurs sur les pouvoirs de l’Artemisia avaient commencé de se répandre. En 1998, une organisation allemande du nom d’Anamed (Action for Natural Medicine) a entrepris de distribuer des graines et des boutures d’Artemisia, dont un hybride très puissant nommé A3, dans 75 pays.

J’avais un jour rencontré dans la ville de Masaka une dynamique femme ougandaise du nom de Rehema Namyalo, fondatrice de l’avant-poste local d’Anamed, et gagnant sa vie en conseillant ses voisins et en vendant des traitements à base de plantes. Après une visite de son jardin médicinal, elle avait déroulé pour moi des affiches colorées: l’une indiquait la «Fabrication d’une tisane de feuilles d’A3 pour le traitement de la malaria chez un adulte de 50 kg ou plus». L’autre montrait en images l’espacement nécessaire à la plantation d’Artemisia.

Cependant, aucune organisation à ma connaissance n’a été aussi loin que la ferme horticole Wagagai, propriété d’une firme néerlandaise.

En 2005, les exploitants de la ferme étaient en difficulté: plus d’un tiers de leurs 1.500 ouvriers attrapaient la malaria chaque année. Le Jardin Botanique Tororo à Fort Portal leur fournit des semences d’Artemisia et les propriétaires entreprirent de distribuer gratuitement la tisane –pas aux fins de traitement, mais pour la prévention des crises de malaria. Peu après, Patrick Ogwang, chercheur auprès du ministère de la Santé ougandais avait constaté une baisse de l’incidence de la malaria chez près de 300 ouvriers consommateurs de la tisane, ce qu’allait confirmer l’essai randomisé contrôlé mené ensuite, démontrant l’efficacité de la tisane. Aujourd’hui, des ouvriers comme Peter Osire, contremaître chargé de l’irrigation, m’ont indiqué qu’ils n’avaient pas connu de crise depuis des années.

Paternalisme

La position des experts de la malaria est toutefois à l’opposé de l’enthousiasme affiché par les ouvriers. Quand Ogwang a tenté de faire publier les résultats de son étude dans le Malaria Journal, un relecteur, après avoir salué la qualité scientifique de l’étude, a néanmoins refusé de la publier, craignant que l’usage de la tisane n’affecte l’efficacité des CTA. Une décision remarquable par son paternalisme: une revue scientifique se doit de dissimuler aux Africains les découvertes les plus récentes, de peur qu’ils décident de se soigner eux-mêmes. Marcel Hommel, rédacteur en chef de la revue, défend la décision:

«Il est de la responsabilité d’un responsable éditorial de ne pas publier d’articles faisant la promotion d’interventions comportant un risque potentiel pour les patients.»

Ogwang a fini par publier ses recherches dans une revue moins prestigieuse.

On voit difficilement ce que serait le risque pour tel ou tel patient, sachant que bien des Ougandais utilisent déjà d’autres plantes non testées poussant chez eux, et que les programmes utilisant l’Artemisia existent depuis des années.

La tisane est à ce point répandue que, l’an dernier, l’OMS a publié une déclaration s’y opposant aussi bien pour le traitement qu’en prévention de la malaria, et qu’un sondage en ligne auprès d’experts de la malaria conclut qu’ils sont opposés à 71% à son utilisation en prévention. De leur point de vue, une prise continue à faible dose pourrait engendrer une résistance, ce qui serait un désastre. Mais on ne parle pas ici de bourrer des cochons d’antibiotiques inutiles. On parle de gens qui cherchent désespérément à vivre des vies normales. D’autre part, à Wagagai, après des années d’usage préventif, aucune résistance n’est apparue.

Pour Ogwang, cela s’explique peut-être par le fait que la tisane, comme bien d’autres produits à base de plantes, contient de nombreux composés actifs en plus de l’artémisinine. L’écorce de quinquina est toujours efficace, après des centaines d’années, alors que la choloroquine (un dérivé) ne l’est plus.

Les Chinois utilisent l’Artemisia depuis plus de 1.500 ans pour guérir un certain nombre de maladies, mais le seul endroit où l’on a pu constater des signes de résistance à l’artémisinine est la frontière entre Thaïlande et Cambodge, où l’on utilise avec désinvolture les médicaments conventionnels à l’artémisinine.

Si le but est effectivement de réserver ces médicaments de dernier recours pour le traitement plutôt que pour la prévention, pourquoi les médecins américains et européens prescrivent-ils avec empressement la Malarone –seule alternative à l’artémisinine dans certaines zones– pour la moindre balade en l’Asie du Sud-Est?

Quoi qu’il en soit, Ogwang tente à présent de vérifier si la tisane conserve ses effets préventifs si l’on y enlève l’artémisinine, une idée qui peut sembler farfelue, mais pourrait lever l’objection selon laquelle la tisane risque d’engendrer la résistance.

Une santé de «deuxième zone»?

Il est tentant de rêver d'une Afrique du futur dotée de toute la technologie et de toutes les ressources du monde occidental, et dégradant d’imaginer autre chose. On peut penser que la médecine par les plantes constitue une santé de deuxième zone et il serait irresponsable de prescrire un traitement à base de plantes lorsqu’il existe une alternative conventionnelle et à disposition.

La plupart des traitements traditionnels sont au mieux inefficaces, au pire dangereux, et ne font que retarder les démarches visant à obtenir un traitement médical adapté. Mais certaines plantes contiennent des composés médicalement actifs, même si c’est avec une efficacité variable, et les Africains se tournent vers ces solutions car ils savent que l’accès à ces médicaments ne sera pas interrompu par la guerre, la corruption ou l’incompétence bureaucratique. Les plantes ne sont pas nécessairement la stratégie adéquate, mais les données concernant ces interventions non conventionnelles doivent être partagées et discutées.

Dans le cas de la malaria, Anamed et d’autres soutiennent également qu’il est prudent de réserver les stocks de médicaments conventionnels aux enfants et aux cas graves. L’une des raisons du coût élevé des CTA est le coût de l’extraction de l’artémisinine, mais on suppute depuis un certain temps qu’utiliser un extrait plus grossier et moins coûteux contenant la plante entière pourrait être plus efficace et moins cher. Dans une étude conduite l’an dernier sur des rats, des chercheurs de l’université du Massachusetts ont comparé une dose unique d’artémisinine pure avec des feuilles entières séchées, et constaté que la plante entière détruisait avec plus d’efficacité le parasite de la malaria. En outre, bien qu’on dépense des millions à créer par génie génétique des bactéries capables de produire de l’artémisinine pure à moindre coût, encore faut-il la rendre accessible à ceux qui en ont besoin.

Quand on fabrique de la tisane dans une ferme horticole, il suffit d’un vélo pour passer de la cuisine aux plantations de chrysanthèmes.

«Docteur, docteur!», crie un homme de grande taille du nom de Bob Muteso. Il prend le gobelet en plastique que lui tend Robert Watsusi et d’un coup de tête en arrière en boit le contenu. Puis, il me regarde et sourit: «C’est notre docteur africain», me lance-t-il.

Brendan Borrell

Traduit par David Korn

Brendan Borrell
Brendan Borrell (5 articles)
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