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La «spirale de la mort» du Pôle Nord

Phil Plait, mis à jour le 06.08.2013 à 10 h 23

Les compagnies pétrolières sont prêtes à se jeter sur les effets bénéfiques –pour eux– du changement climatique. Quand nous aurons l'image satellite d'un Pôle Nord sans banquise, là, peut-être, l'opinion publique évoluera. A ce moment-là, il sera trop tard.

Fjord de Svalbard, en Norvège en juin 2012. REUTERS/Balazs Koranyi

Fjord de Svalbard, en Norvège en juin 2012. REUTERS/Balazs Koranyi

LES DISPARITIONS DU GRAND NORD [5/5]

Pour mes lecteurs réguliers, le fait que je sois assez préoccupé par le changement climatique n'aura rien de surprenant. Mon inquiétude est double: premièrement, elle porte sur les conséquences réelles et mondiales du changement climatique planétaire; deuxièmement, elle concerne la manipulation flagrante de la réalité dont se rendent coupables ceux qui voudraient nier ce changement.

Ces deux questions sont quasiment inextricables quand on en vient aux glaces de l'océan Arctique. Ces glaces entourant le Pôle Nord sont en train de disparaître, et elles le font à une vitesse alarmante. Je ne parle pas ici du cycle annuel de fonte en été et de glaciation en hiver, même si cela a aussi son importance; non, je parle de la fonte tendancielle et à long terme de la banquise.

Deux méthodes sont possibles pour déterminer cette évolution: soit en mesurant l'étendue de la banquise (en gros, la surface océanique recouverte par de la glace, même si, en détail, la chose est un peu plus compliquée) soit en s'intéressant à son volume, et donc à l'épaisseur de la glace. Dans les deux cas, la banquise fond. C'est un fait.

Evidemment, les faits sont des petites choses malléables pour les négationnistes climatiques. L'un de leurs arguments favoris, c'est que l'étendue des glaces en Arctique serait plus élevée ces dernières années qu'en 1989, ce qui contredit l'idée d'une fonte générale.

C'est faux, odieusement faux, et on a du mal à croire que quelqu'un puisse encore défendre cet argument en gardant son sérieux. Mais ils y arrivent, à l'instar de Lawrence Soloman (surprise!) dans une tribune pour le Financial Post (qui, comme le Wall Street Journal, est un refuge pour les négationnistes climatiques). La bêtise de Soloman a été facilement démontée par Tamino sur son blog. On retrouve aussi l'argument chez Harrison Schmitt. Isoler les données qui vous intéressent est très facile, mais quand vous faites de la vraie science, c'est juste pas possible.

Quand vous regardez les moyennes, la tendance, c'est que la glace fond, fond, fond. Au fil du temps, il y en a de moins en moins.

Mais combien exactement? La question m'a récemment interpellée, car sur la plupart des graphiques que je croise, on retrouve ce que les scientifiques appellent des «anomalies», soit des écarts par rapport à la moyenne. Si les gens mesurent en moyenne 180 cm et que vous en faites 182, votre «anomalie de taille» sera de +2cm. Si vous mesurez 173 cm, elle sera de -7 cm. Simple et efficace quand vous traitez d'effets physiques, mais pas très parlant en termes d'impact émotionnel. Si vous entendez parler de quelqu'un dont l'anomalie de taille est de +15 cm, vous vous direz «oui, OK, c'est intéressant», mais si vous croisez cette personne dans la rue, là vous comprendrez qu'elle est vraiment  très grande.

Même chose avec la banquise. Les graphiques nous montrent que les glaces diminuent au fil du temps, mais ils le font avec des pourcentages ou une déviation par rapport à une période antérieure quelconque. C'est bien pour vous donner une idée de la situation, mais cela ne vous dit pas réellement combien il reste de banquise.  

Quelle est donc l'étendue de la fonte annuelle des glaces?

La réponse: elle est considérable, vraiment énorme. Même en étant familier des chiffres, j'ai été abasourdi par ce graphique montrant l'évolution de la surface de la calotte glaciaire au fil du temps.

La couverture des glaces en 2013 s'approche de son record de 2012. Graphique par NSIDC. Cliquez pour agrandir.

La grosse ligne noire représente la quantité annuelle moyenne de banquise, entre 1979 et 2000. La ligne pointillée représente les données de 2012, et la petite ligne marron, celles de cette année, jusqu'en juillet. Comme vous pouvez le voir, nous sommes bien partis pour faire aussi bien que l'an dernier – soit déjà très en-deçà des moyennes. Cette modélisation vient du National Snow and Ice Data Center et ils en ont aussi une version interactive sur laquelle vous pouvez ajouter ou retrancher des années spécifiques. Vous pouvez voir qu'on se dirige tout droit vers de gros problèmes, et vite. En termes de surface, les dix minima mesurées par satellite l'ont toutes été ces dix dernières années.  

A l'évidence, la banquise arctique grossit chaque hiver et fond chaque été. En mars 2013, les glaces de l'Arctique ont atteint leur surface maximum, soit la sixième mesure la plus basse jamais observée (on note quelques fluctuations naturelles d'année en année, mais la tendance est ostensiblement à la baisse). C'est en septembre qu'elle atteint sa surface minimum, une quantité minimale qui elle aussi diminue au fil du temps.

Reprenez le graphique, au bas de l'axe des ordonnées. Cette ligne arrive à 0, zéro banquise, soit en réalité rien d'autre que de l'eau liquide autour du Pôle Nord; ce graphique vous donne donc une échelle absolue. Notez maintenant que l'an dernier, le minimum ne représentait que la moitié des glaces moyennes entre 1979 et 2000. Si vous cliquez sur les années antérieures pour les ajouter au graphique, vous verrez qu'au cours de la dernière décennie, en gros, nous avons eu des minima de banquise très bas; ce qui correspond, en termes de températures, aux années les plus chaudes jamais mesurées.

Et ce n'est pas fini. Si vous observez le volume de la banquise, les chiffres diminuent encore plus vite qu'avec la superficie. Cette vidéo effrayante démontre  à l'aide d'un graphique très malin combien de banquise nous perdons, précisément, chaque année.

De plus, à mesure que les années passent, le volume de banquise diminue de plus en vite; la glace devient de plus en plus fine. Ce qui est un très mauvais signe, vu qu'une banquise plus fine fond plus facilement. Personne ne peut dire quand nous aurons notre premier été sans banquise arctique –extrapoler peut être très difficile– mais une chose sur laquelle nous pouvons d'ores et déjà parier, c'est qu'il arrivera bien plus tôt que 2100, comme on l'avait initialement prévu, voici à peine quelques années. Peut-être même avant trente ans. Et même si certains négationnistes prétendent que la fonte en Arctique est compensée par une augmentation des glaces en Antarctique, comme d'habitude, c'est tout simplement faux.

Evidemment, les compagnies pétrolières sont d'ores et déjà sur les rangs pour forer un Pôle Nord sans glaces. L'ironie est manifeste, car si beaucoup d'argent fossile est derrière une bonne partie du négationnisme climatique, ils sont pourtant prêts à se jeter sur les effets bénéfiques – pour eux – du réchauffement climatique.

Les négationnistes vont sans aucun doute à nouveau s'en donner à cœur joie, en me traitant de catastrophiste et en sortant de leur chapeau encore davantage de données isolées et de graphiques trompeurs. Mais le fait est que la Terre se réchauffe. La banquise fond, aux deux pôles, et augmente le niveau de la mer. Chaque année, nous larguons toujours des gigatonnes de dioxyde de carbone dans les air, et les quantités ne cessent d'augmenter, à un niveau régulier et mesurable. Nous nous réchauffons à cause de ce CO2.

Arrêter les négationnistes est sans doute une tâche aussi ardue qu'arrêter le réchauffement. Quand nous aurons l'image satellite d'un Pôle Nord sans banquise, là, peut-être, l'opinion publique évoluera. C'est une honte de devoir en arriver là. Et ce qui me préoccupe encore plus, c'est qu'à ce moment-là, il sera trop tard.

Phil Plait

Traduit par Peggy Sastre

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