Monde

Révolution sexuelle à l'iranienne

Foreign Policy, mis à jour le 13.06.2013 à 7 h 03

L'Iran connaît aujourd'hui une révolution sexuelle sans précédent. Peut-elle ébranler le régime?

A Téhéran, en juin 2011. REUTERS/Caren Firouz

A Téhéran, en juin 2011. REUTERS/Caren Firouz

Si on vous parle de l'Iran, qu'est-ce qui vous vient en tête? Les ayatollahs, le fanatisme religieux, les femmes voilées? Et pourquoi pas la révolution sexuelle? Eh oui, depuis trente ans, tandis que les médias occidentaux s'inquiètent du radicalisme politique de la République Islamique, le pays s'est embarqué sur la voie d'une transformation sociale et culturelle fondamentale.

Si elle n'est pas nécessairement positive ou négative, la révolution sexuelle iranienne est sans conteste un phénomène inédit. En quelques dizaines d'années, les comportements sociaux ont tellement changé que de nombreux représentants de la diaspora iranienne sont sidérés quand ils visitent le pays. «Aujourd'hui, Téhéran pourrait faire passer Londres pour une ville conservatrice» m'a récemment dit un ami anglo-iranien de retour de la capitale perse. En effet, en termes de mœurs sexuelles, l'Iran prend le chemin de la Grande-Bretagne et des États-Unis – et le prend vite.

Des données sérieuses sur les habitudes sexuelles des Iraniens sont difficiles à trouver, bien évidemment. On peut quand même en dénicher quelques-unes dans les statistiques officielles compilées par la République Islamique. La baisse du taux de natalité, par exemple, est le signe d'une acceptation bien plus diffuse des contraceptifs et autres formes de planification familiale – mais aussi d'une détérioration du rôle traditionnel imputé à la famille.

Ces deux dernières décennies, le pays a connu la baisse du taux de fertilité la plus rapide jamais mesurée dans l'histoire de l'humanité. Le taux de croissance annuel de la population a lui aussi plongé: de 3,9% en 1986, il est passé à 1,2% en 2012, et ce même si la moitié des Iraniens ont moins de 35 ans.

Parallèlement, c'est l'âge moyen du mariage chez les hommes qui a grimpé, passant de 20 à 28 ans en trente ans. Les femmes iraniennes se marient quant à elles entre 24 et 30 ans – soit cinq ans plus tard qu'il y a dix ans. Selon les statistiques officielles, environ 40% des individus en âge de se marier sont célibataires. Et le taux de divorce a lui aussi explosé. Entre 2000 et 2010, les chiffres ont triplé, passant de 50.000 divorces annuels enregistrés à 150.000.

A l'heure actuelle, la moyenne nationale est d'un divorce pour sept mariages, mais les chiffres sont bien plus élevés dans les grandes villes. A Téhéran, par exemple, le ratio est d'un divorce pour 3,76 mariages – une situation quasiment comparable à la Grande-Bretagne, où 42% des mariages se terminent en divorce. Et rien ne dit que la tendance aille en ralentissant. Ces six derniers mois, le taux de divorce a encore augmenté et celui des mariages a connu une baisse significative.

Des taux de divorce proches équivalents aux taux européens

Cette mutation des attitudes vis-à-vis du mariage et du divorce coïncide avec une transformation radicale dans la manière dont les Iraniens appréhendent le sexe et les relations amoureuses. Selon une étude, citée en décembre 2008 par un fonctionnaire très haut placé du ministère de la Jeunesse, la majorité des hommes interrogés admettait avoir eu au moins une relation avant leur mariage avec une personne du sexe opposé.

Qui plus est, environ 13% de ces relations «illicites» se sont soldées par des grossesses non-désirées ou des avortements – des chiffres qui, s'ils restent faibles, étaient tout bonnement impensables pour la génération précédente. Il n'y a donc rien d'extraordinaire à ce que le ministère de la Jeunesse ait mis en garde la population contre «les relations malsaines et la dégénérescence morale, principales causes de divorce parmi les jeunes couples iraniens».

Ces deux dernières décennies ont aussi vu une industrie sexuelle clandestine prendre son envol. Au début des années 1990, la prostitution était présente dans la plupart des villes moyennes ou grandes – en particulier à Téhéran – mais les travailleurs du sexe étaient pratiquement invisibles, obligés à la plus pure clandestinité. Aujourd'hui, dans de nombreuses villes du pays, il ne suffit que d'un clin d’œil ou d'un hochement de tête pour accéder à la prostitution. Dans certaines rues, il n'est pas rare de voir des prostituées attendre nonchalamment le client. Il y a dix ans, le journal Entekhab estimait à près de 85.000 le nombre de travailleurs du sexe, rien qu'à Téhéran.

Encore une fois, au niveau national, impossible de trouver de bonnes données sur le nombre réel de prostituées – le chef de l'organisme officiel chargé de la santé publique a récemment déclaré à la BBC que «Certaines statistiques n'ont aucune fonction positive sur la société, au contraire, elles ont un impact psychologique négatif. Mieux vaut donc ne pas en parler» –, mais les chiffres disponibles estiment entre 10 et 12% le nombres de prostituées mariées. Ce qui est tout particulièrement surprenant, compte-tenu des châtiments extrêmement sévères que la loi islamique réserve aux relations sexuelles hors-mariage – surtout pour les femmes. Un élément encore plus stupéfiant, c'est que les travailleurs du sexe en Iran ne sont pas tous des femmes. Un récent rapport confirme que des Iraniennes riches et d'âge moyen, mais aussi des femmes jeunes et éduquées à la recherche de relations sexuelles à court terme, font appel aux services personnels de prostitués. 

Évidemment, ce serait une erreur de croire que les valeurs traditionnelles ont complètement disparu. La culture patriarcale iranienne est encore très forte, et les valeurs orthodoxes sont toujours entretenues par les classes sociales traditionnelles, surtout dans les villes et les villages de province. Mais de la même manière, il serait erroné de croire la libération sexuelle uniquement limitée aux classes moyennes et urbaines.   

Une lumière sur la banqueroute idéologique et morale du régime

Quels sont donc les guides de la révolution sexuelle iranienne? Plusieurs explications sont possibles, y compris celles impliquant des facteurs économiques, l'urbanisation, les nouveaux outils de communication et l'émergence d'une population féminine très diplômée – chacun étant sans doute en partie responsable de ces mutations. Mais il faut bien voir que ces facteurs sont aussi à l’œuvre dans d'autres pays de la région et qu'ils ne connaissent pas d'évolution similaire. (Et d'ailleurs, une vague de conservatisme social est en train de balayer une grosse partie du Moyen-Orient, tandis que l'Iran prend la direction opposée). Qu'y-a-t-il de différent en Iran? Paradoxalement, c'est le puritanisme d’État – rigide, déconnecté des réalités et empressé à combattre le «vice» et à promouvoir la «vertu» – qui pourrait alimenter l'émergence de courants libéraux en Iran. 

Depuis la Révolution Islamique de 1979 et l'arrivée de l'Ayatollah Khomeini au pouvoir, le régime iranien a promu l'idée d'une moralité collective, en imposant de stricts codes de conduite et en effaçant totalement la frontière entre sphères publiques et privées. Le maintien du caractère islamique du pays a été l'une des principales sources de légitimité du régime et, en tant que tel, il n'y a quasiment aucune facette de la vie privée qui ne soit pas régie par ses interprétations de la loi islamique. (De fait, les religieux publient régulièrement des fatwas sur l'acceptabilité de tel ou tel scénario sexuel – parfois extraordinairement improbable). Mais voilà, depuis 34 ans, les successeurs de Khomeini ont échoué à faire advenir leur société utopique – une réalité qui jette une lumière crue sur la banqueroute idéologique et morale d'un régime endurant déjà une succession de crises économiques et politiques. 

Cette vérité qui dérange n'est pas restée lettre morte chez les jeunes Iraniens, où les changements sexuels relèvent désormais d'une sorte de résistance passive. En défiant les privations étatiques, les Iraniens remettent (consciemment et inconsciemment) la légitimé du régime en cause. Et pendant ce temps, avec sa contre-offensive pathétique – ses admonestations sur les «relations illicites», par exemple –, l’Etat ne fait que rebuter un peu plus ceux qu'il cherche à faire rentrer dans le rang. Lentement, mais sûrement, la révolution sexuelle iranienne est en train d'épuiser le zèle idéologique d'un Etat associé à l'idée grotesque d'une société utopique, elle-même fondée sur des principes aussi fondamentalistes que précaires.

A New York, une vie à la Sex and the City est peut-être d'une inoffensive banalité, mais en Iran, ses conséquences sociales et politiques ont des ramifications très profondes.

Afshin Shahi 

Traduit par Peggy Sastre

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