Culture

Ne blâmez pas les Chinois qui ont tagué un temple à Louxor

Rolf Potts, mis à jour le 10.06.2013 à 17 h 52

OK, c’est mal de vandaliser un tel monument. Mais gribouiller sur les antiquités égyptiennes remonte aussi loin que le tourisme lui-même. Flaubert s'en était ému.

«Ding Jinhao est passé par là» inscrit sur un temple de Louxor, le 6 mai 2013. REUTERS/Stringer

«Ding Jinhao est passé par là» inscrit sur un temple de Louxor, le 6 mai 2013. REUTERS/Stringer

La Chine est très attentive à sa réputation internationale. Voilà pourquoi il a suffi d’un acte isolé de vandalisme commis par un touriste chinois en voyage à l’étranger pour déclencher une levée de boucliers dans les médias sociaux du pays. La controverse est née vendredi dernier, quand un touriste chinois du nom de Shen Yuwen s’est connecté au réseau social Weibo pour y poster une photo d’un bas-relief vieux de 3.500 ans sur lequel on avait gravé la phrase «Ding Jinhao est passé par là» (son commentaire affligé disait «Ce fut le moment le plus triste de mon voyage en Égypte, et je me suis sentie honteuse»).

La photo s’est rapidement répandue sur le réseau, suscitant l’indignation, et en moins de 24 heures, les internautes avaient publiquement identifié «Ding Jinhao», jeune collégien âgé de 15 ans originaire de Nanjing. Assaillie de menaces de mort via les réseaux sociaux, soumise à l’opprobre, la famille de Ding a exprimé ses regrets dans un journal local:

«Nous désirons nous excuser auprès du peuple égyptien et à tous ceux qui en Chine se sont émus de cette affaire», a déclaré la mère de Ding, ajoutant que le garçon avait «pleuré toute la nuit» de honte pour son geste.

Ding a raison d’avoir honte — mais il n’est pas le premier, et de loin. De fait, l’acte de vandalisme commis par ce jeune homme sur une antiquité égyptienne dont la valeur est inestimable n’est que la dernière manifestation en date d’une tradition touristique aussi ancienne ou presque que le tourisme lui-même. Dans Travel in the Ancient World, l’historien Lionel Casson trouve des traces de cette pratique aussi loin que 2.000 ans avant notre ère, quand Hena, haut-dignitaire sous le règne de Mentuhotep III  grava son nom et ses exploits dans la pierre de Wadi Hammamat, près de la Mer Rouge.

Ailleurs, à Gizeh, on trouve un graffiti sur le mur d’un temple qui, après datation remonterait à 1244 avant notre ère, et dit:

«Hadnakhte, scribe du trésor, est venu en excursion pour se distraire à l’ouest de Memphis, avec son frère Panakhti».

Les scribes, ce qui n’est pas forcément étonnant, sont les principaux auteurs de ce genre de graffiti et Casson note que leurs inscriptions suivent une formulation plutôt standard: «Le scribe untel… des doigts savants est venu voir le temple du saint roi machin truc». La plupart de ces messages étaient peints sur les monuments au pinceau, ou gravés dans la pierre avec une pointe.

«J’ai vu, j’ai cherché, je suis venu, j’ai admiré»

L’âge d’or du graffiti sur les monuments du circuit touristique égyptien coïncide avec celui de la Rome impériale. Dans Pagan Holiday, un récit des campagnes romaines sous l’axe du voyage, Tony Perrottet rapporte que les voyageurs de l’époque considéraient la Grande Pyramide comme «un vaste livre d’or, où tout voyageur est libre de graver ses impressions. La chose n’était pas considérée comme du vandalisme, mais comme une tentative de saisir l’éternité — de joindre son destin a celui d’une création humaine éternelle». De nombreuses inscriptions ne disent que de simples «je fus émerveillé». Un touriste romain en visite dans la vallée des rois s’est inspiré de la fameuse phrase de Jules César, et a signé d’un enthousiaste: «j’ai vu, j’ai cherché, je suis venu, j’ai admiré».

Les graffitis touristiques ont connu une renaissance au XIXe siècle, époque où les voyageurs européens de l’ère industrielle se sont déployés dans ce qu’on a ensuite appelé le «Proche-Orient», laissant dans leur sillage des milliers d’inscriptions. La pratique consistant à graver son nom sur les monuments égyptiens était si répandue que Chateaubriand, qui en 1806 n’avait pas eu le temps de visiter les pyramides lors d’un séjour en Égypte, avait envoyé un émissaire graver son nom pour lui («l’on doit remplir tous les petits devoirs d’un pieux voyageur»).

L’explorateur italien Giovanni Belzoni est aussi fameux pour ses nombreux graffitis que pour ses contributions à l’égyptologie — et le grand «Belzoni» qu’il a gravé sur les murs du Ramesséum se trouve non loin du «Rimbaud» gravé en lettres capitales sur les murs du temple de Louxor, prétendument par le poète français.

Gustave Flaubert n’a que peu apprécié les graffitis vus au cours de ses voyages en Égypte de 1850. «On est irrité par la quantité de noms d’imbéciles écrits partout», écrit-il, notant que le nom et l’adresse d’un certain fabricant de papiers peints parisiens ont été peints en lettres noires au sommet de la grande pyramide. «A Alexandrie, ajoute-t-il, un certain Thompson de Sunderland a écrit son nom en lettres de trois pieds de haut sur la colonne de Pompée. Cela se lit à un quart de lieue de distance .…Tous les imbéciles sont plus ou moins des Thompson de Sunderland. Combien dans la vie n’en rencontre-t-on pas à ses plus belles places et sur ses angles les plus purs!».

Avec l’essor du tourisme de masse au XXe siècle, le dépit de Flaubert trouve un écho chez les riches voyageurs, alarmés par le spectacle des bus touristiques garés devant les monuments antiques. Soldats et marins ont largement contribué à la quantité de graffitis touristiques au cours de la deuxième guerre mondiale (les graffitis du genre de «Kilroy was here» laissés par les GI américains se retrouvent partout dans le monde, de l’Arc de Triomphe au pont Marco-Polo en Chine), mais dès le milieu du XXe siècle, les guides touristiques réprouvaient explicitement cette pratique, qui tomba en désuétude chez les voyageurs de la classe moyenne.

Une série de recommandations à l’adresse des touristes chinois

En Egypte, la dégradation de monuments historiques est une infraction sévèrement punie. L’auteur du crime encourt une amende de plus de 20.000 dollars et 12 mois de prison. Il est peu probable que le jeune Ding Jinhao soit un jour poursuivi en Égypte (les autorités touristiques locales ont annoncé que les marques faites par Ding étaient superficielles et avaient été effacées). L’affaire, néanmoins, a servi de catalyseur à un vaste débat parmi les voyageurs chinois. Dans le sillage de la vague d’indignation soulevée par l’affaire, l’Administration Nationale du Tourisme a entrepris de promouvoir une série de recommandations à l’adresse des ressortissants chinois voyageant à l’étranger.

Faisant valoir qu’«être un touriste civilisé est le devoir de chaque citoyen», l’agence officielle exhorte les touristes chinois à s’abstenir de toucher ou d’écrire sur les antiquités et d’éviter les pratiques grossières telles que cracher, jeter les déchets par terre, traverser hors des clous, se livrer à des dégradations, ou couper les queues. Avant même l’opprobre jeté sur Ding, les manquements au savoir-vivre des touristes chinois signalés en France ou à Hong Kong, entre autres, avaient contraint les autorités du pays à promulguer de nouvelles règles donnant aux voyagistes le droit «d’annuler le contrat» de leurs clients en cas de mauvais comportement.

Parallèlement, l’agence Xinhua rapporte que les internautes du pays se sont mis à s’attaquer aux graffitis dans le pays même, notamment au cas d’un touriste qui aurait gravé son nom sur une jarre antique en fer dans le Musée du Palais de la cité interdite de Pékin, et d’un autre, auteur d’un message inscrit dans une grotte datant de la dynastie des Xia dans la province de Gansu.

Ce qui fait l’importance de cette histoire est moins les faits eux-mêmes, mais le fait que la Chine soit au bord d’un boom du tourisme dont l’envergure pourrait être gigantesque en comparaison des précédentes vagues de tourismes vers des destinations telles que l’Égypte. Un graffiti commis par un adolescent sur un temple de Louxor n’est pas grand-chose au vu de ce qu’a connu le site — mais l’éventualité de 100 millions de touristes chinois sillonnant la planète dès 2015 suggère qu’en fin de compte, cette petite humiliation publique pourrait être d’un certain bénéfice pour tout le monde.

Rolf Potts

Traduit par David Korn

Rolf Potts
Rolf Potts (1 article)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte