Monde

Turquie: Pourquoi Erdogan restera au pouvoir

Cinar Kiper, mis à jour le 05.06.2013 à 9 h 25

Le Premier ministre turc, parce qu’il est démocratiquement élu, se sent indéboulonnable. Et il a sans doute raison.

A Istanbul, le 3 juin. REUTERS/Murad Sezer

A Istanbul, le 3 juin. REUTERS/Murad Sezer

Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan semble traverser des épreuves d’une complexité réellement byzantine. En 532, Constantinople fut ravagée par ce qui allait devenir l’une des pires révoltes populaires de l’histoire: la sédition Nika, qui réduisit en cendres la moitié de la ville, fit des dizaines de milliers de morts et faillit coûter son trône à l’empereur Justinien 1er —or tout avait commencé par un incident mineur: du hooliganisme pendant les courses de chars.

Presque 1.500 ans plus tard, Istanbul est une nouvelle fois confrontée à des protestations relativement bénignes dégénérant en impasse politique de grande envergure—heureusement loin d’avoir la violence de ces émeutes antiques. Ce qui a débuté la semaine dernière sous la forme d’un sit-in relativement simple dans le style des mouvements Occupy pour défendre l’un des derniers espaces verts du centre d’Istanbul—les autorités envisageant de raser un parc pour le remplacer par un centre commercial de plus—s’est transformé en émeute à l’échelle nationale contre l’exercice autoritaire de la démocratie et la volonté d’Erdogan d’islamiser l’image de la Turquie.

Le Premier ministre, notoirement têtu, a beau tenter de faire passer les manifestants du quartier de Taksim pour des agitateurs écolos anti-progrès, et les médias turcs ont beau mettre la tête dans le sable, cette vague de protestation est devenue un bon prétexte pour critiquer tout ce qui, dans la vision de la Turquie d’Erdogan, suscite le mépris.

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Le dédain du Premier ministre à l’égard de l’histoire préislamique est avéré—lorsqu’il était maire de la ville dans les années 1990, n’a-t-il pas essayé de démolir les anciens remparts de la cité byzantine pour ériger des résidences de luxe en front de mer? Ceci dit, il sait sûrement comment s’est terminée la sédition Nika: Justinien réprima le soulèvement avec une grande violence, gravant son nom au frontispice de l’histoire parmi ceux des derniers grands empereurs de l’Empire romain d’Orient.

Erdogan se gausserait d’une telle comparaison bien sûr, car il s’est assuré une légitimité avec sa victoire imposante lors de sa réélection en 2011–presque 50% des voix contre 26% et 13% pour les deux principaux partis d’opposition. Mais sa façon bourrue et intransigeante de gérer les 50% qui n’ont pas voté pour lui lui ont valu le surnom de «sultan.»

Et comme tout leader résolument sûr de son mandat, Erdogan ne prend pas de gants avec ses opposants. Rien de surprenant par conséquent si la police a commencé à harceler les manifestants rassemblés dans le parc Gezi de Taksim à peine leur sit-in pacifique commencé lundi dernier. A l’image du mouvement Occupy en 2011, les manifestants, plutôt à gauche et appartenant à la classe moyenne supérieure, ont été immédiatement encerclés par une phalange de policiers; sont apparues des photos d’étudiants souriant, partageant de la nourriture, voire lisant des livres aux policiers renfrognés d’ennui envoyés sur place. Mais le calme a pris fin vendredi quand l’ordre a été donné de réprimer le nombre croissant de manifestants à grands renforts de gaz lacrymogènes, de canons à eau et parfois de balles en caoutchouc.

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Le week-end suivant, il était difficile de marcher dans le centre d’Istanbul, ou simplement de rester chez soi, sans que les gaz lacrymogènes ne vous fassent monter les larmes aux yeux. Depuis vendredi, des foules immenses de dizaines de milliers de personnes ont commencé à marcher vers la place centrale de Taksim en criant des slogans appelant à la démission d’Erdogan et en arborant des pancartes se moquant du gouvernement et de la police.

Si les manifestants s’inquiétaient à juste titre de la réaction du gouvernement, ils étaient également contents de triompher d’une décennie d’impuissance politique—après tout, ils avaient accompli en une semaine ce que le principal parti d’opposition, le parti républicain du peuple (CHP), n’avait pas été capable de faire en 11 ans: montrer les limites du parti au pouvoir.

Ces sentiments de camaraderie et d’optimisme ont été très répandus pendant le week-end. Lorsque quelqu’un recevait une bouffée particulièrement puissante de gaz lacrymogène en allant à Taksim, des inconnus se précipitaient avec des sprays d’antiacide dilué avec de l’eau pour atténuer les brûlures. Quand un jeune homme a trouvé une caisse de bombes lacrymogènes, un groupe n’a pas tardé à se former autour de lui pour l’aider à ouvrir une bouche d’égout et à y faire tomber toute la caisse.

Tout le monde s’entraidait malgré les obstacles, offrant gratuitement nourriture et eau à ceux qui en avaient besoin. Ceux qui ne descendaient pas dans la rue tapaient sur des casseroles depuis leurs fenêtres en signe de soutien, et leur tintamarre était aussi audible que les explosions brutales des bombes lacrymogènes, encore lancées lundi dans la soirée. Malgré les âges et les origines ethniques variés des manifestants, presque tous étaient des Turcs laïques, ceux qui s’inquiètent de plus en plus de la manière dont Erdogan et son gouvernement commencent à brouiller les limites entre sphères politique et religieuse.

Moyen-orientiser la partie européenne de la Turquie

Cela paraît logique lorsqu’on se penche sur les raisons initiales de la protestation de Taksim: le quartier, avec ses innombrables bars, cafés, librairies et discothèques, est le cœur de la vie laïque d’Istanbul. Depuis longtemps les éléments religieux de la Turquie, y compris Erdogan, expriment le désir de rendre la zone plus «familiale»—nom de code pour l’érection de mosquées et de centres commerciaux.

L’image d’une mosquée dominant la place Taksim est le cauchemar des turcs laïques depuis des décennies. Si le tollé de l’opinion a suffi jusqu’ici à suspendre tout projet de mosquée, la décision d’Erdogan de raser le parc pour le remplacer par une réplique de caserne ottomane à l’apparence des plus islamiques est une tentative claire de «moyen-orientaliser» l’un des quartiers les plus européens de Turquie.

Erdogan a fait de son mieux pour passer outre les protestations, préférant aborder d’autres sujets telles les vastes restrictions sur la consommation d’alcool votées il y a deux semaines—autre tentative de repousser l’image laïque de la Turquie sous le tapis—ou en faisant un long discours à la nation au sujet de l’état de l’économie vendredi alors que les affrontements commençaient.

Son équipe de spin doctors lui a sans doute conseillé de présenter le phénomène comme une perturbation mineure et isolée provoquée par quelques extrémistes mal lunés. L’idée qu’un grand nombre de Turcs puissent être mécontents du régime d’Erdogan ne cadre pas avec sa vision de la Turquie. La gestion des opinions différentes de la sienne n’a jamais été son fort; il est réputé pour être s'être entouré de béni-oui-oui et il n’y a quasiment aucun débat au sein de son parti de la justice et du développement (AKP).

Absence de leadership

Mais la stratégie du Premier ministre n’est pas aussi tirée par les cheveux ou naïve qu’il n’y paraît. Entre Erdogan qui minimise les manifestations, les médias locaux qui tentent de les ignorer et tout simplement la taille d’Istanbul, la plus grande partie de la ville n’a pas pris la mesure de l’ampleur du soulèvement, ce qui est exactement ce que recherche le parti au pouvoir. Les quartiers où les affrontements se poursuivent sont majoritairement une poignée d’enclaves laïques dans une ville à prédominance conservatrice—le régime réussira donc peut-être à faire passer les manifestants pour quelques vers dans le fruit, même s’ils sont des milliers.

Au final, la nature même des protestations actuelles pourra les faire rapidement tomber à l’eau: l’utilisation intensive des médias sociaux a permis d’échanger rapidement des informations tactiques utiles mais crée aussi une cacophonie empêchant tout message d’unité global de se former ou de prendre le pas sur les autres. La différence entre un soulèvement et une révolution c’est la discipline et l’organisation, et sans vrai leadership ou message, les manifestations se limiteront peut-être à quelques jours de slogans, de tapage à la casserole et de gaz lacrymogènes de plus.

Tant qu’Erdogan n’estime pas que son mandat est en danger, il n’a probablement aucune raison de s’engager dans un compromis sérieux. À la fin, tout ce que la sédition Nika a réussi à faire, c’est rendre l’empereur Justinien encore plus paranoïaque pour le reste de son très long règne.

Cinar Kiper

Traduit par Bérengère Viennot

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