Economie

Donner de l'argent reste le moyen le plus simple de lutter contre la pauvreté

Matthew Yglesias, mis à jour le 09.06.2013 à 9 h 09

Cela a l'air évident, mais c'est le cas: les pauvres ont besoin d'argent. Une expérience ougandaise le prouve.

REUTERS/Mark Blinch

REUTERS/Mark Blinch

La pauvreté est, à la base, un manque d’argent. N’est-il donc pas simple et logique d’imaginer qu’en donner aux pauvres peut efficacement la soulager?

Les dons d'argent aux Américains pauvres ont donné de bien meilleurs résultats que ce que pensent la plupart d'entre nous. Pour ce qui concerne les pauvres du monde –les centaines de millions d’habitants des bidonvilles et de fermiers pratiquant l’agriculture vivrière qui peuplent encore la planète– on s’autorise un plus grand scepticisme. Peut-être les problèmes de ces malheureux sont-ils simplement si profonds et si compliqués qu’ils ne peuvent se résoudre que par des plans de développement d’une grande complexité. Peut-être, en effet.

Pourtant, il vient d’être prouvé que pour aider les plus misérables, il suffit peut-être tout simplement de leur donner de l’argent. L’argent accordé sans conditions relève non seulement de façon directe le niveau de vie de ceux qui le reçoivent, mais augmente également le nombre d’heures travaillées et la productivité du travail, ouvrant la voie à une future croissance.

Ces résultats ont été soumis par Christopher Blattman de Columbia, Nathan Fiala du German Institute for Economic Research et Sebastian Martinez de l’Inter-American Development Bank. Ils laissent présager une nouvelle approche prometteuse de la lutte contre la misère et étayent une explication de ses causes dont le caractère désuet est plutôt rafraîchissant.

Ces recherches proviennent d’un projet mis en œuvre en 2008 dans les régions très pauvres du nord de l’Ouganda. Le gouvernement y avait annoncé un programme visant à donner à peu près l’équivalent d’une année de revenus moyens (environ 382 dollars) à des jeunes de 18 ans à 34 ans. Ces jeunes faisaient leur demande de subvention par petits groupes (pour simplifier les étapes administratives) et devaient fournir une déclaration d’intention sur la manière dont ils envisageaient d’investir cet argent dans un commerce. Mais ces subsides étaient explicitement accordés sans condition –distribués en une fois, sans obligation de résultat.

L'expérience ougandaise

On comprend aisément qu’une bonne petite injection de liquide ne peut qu’enrichir ceux qui la reçoivent. Mais en principe, l’impact à long terme pourrait s’avérer ambigu.

Donnez de l’argent à quelqu’un dont les seules perspectives d’emploi sont un travail mal payé et désagréable, et il réagira peut-être simplement en travaillant moins. Ce genre de revenu complémentaire augmenterait le bien-être humain sans réellement créer de croissance économique.

Ce n’est pourtant pas ce qui s’est produit en Ouganda. Le gouvernement a sélectionné 535 groupes –soit au total environ 12.000 personnes– dans le cadre de cette expérience. Environ la moitié de ces 535 groupes, sélectionnés au hasard, a réellement reçu l’argent, les autres n’ont rien eu. Blattman, Fiala et Martinez ont ensuite suivi le parcours de 2.675 jeunes parmi les groupes de récipiendaires et les groupes de contrôle, avant la distribution d’argent, deux ans après et quatre ans après.

Les résultats ont montré que ce don avait des bénéfices substantiels à long terme. Comme promis, les récipiendaires «ont investi la plus grande partie de l’allocation dans des formations et des commerces», finissant par avoir «65% plus de chances de pratiquer un métier qualifié, principalement dans l’industrie et les services artisanaux comme la menuiserie, la ferronnerie, la couture ou la coiffure».

Par conséquent, les récipiendaires des subventions en liquide, dotés de davantage de réserves de capitaux leur permettant d’investir, gagnent plus d’argent –beaucoup plus. Comparé au groupe de contrôle, le groupe de récipiendaires a constaté une augmentation de 49% de ses revenus au bout de deux ans et de 41% au bout de quatre.

Ces retours sur investissements d’une étonnante rentabilité évoquent l’une des explications de la croissance économique les plus anciennes et les plus simples du monde. Selon cette théorie, la pauvreté est provoquée par un manque de capitaux. Leur absence étant une telle source de misère, le retour sur investissement dans les lieux frappés de pauvreté est extrêmement élevé. Par conséquent, il suffirait que les capitaux passent rapidement des zones riches aux zones pauvres pour faire grimper les revenus en flèche et provoquer une convergence économique.

Il faut prêter de l'argent

En pratique cependant, ce n’est pas vraiment ce à quoi nous assistons. D’où un tas de réflexions fort compliquées sur le rôle joué par les institutions, les politiques publiques, la culture, les épidémies, et à peu près tout ce qui existe sous le soleil.

L’expérience ougandaise suggère une réponse plus simple. Peut-être n’y a-t-il pour les paysans pratiquant la culture de subsistance et pour les travailleurs journaliers d’Afrique rurale aucun moyen d’accéder à des prêts à des taux d’intérêt raisonnables. Quand de jeunes gens reçoivent de l’argent gratuitement, ils montrent une telle capacité à bien s’en servir qu’il vaudrait vraiment la peine qu’ils paient des intérêts pour en obtenir. Mais il n’existe aucun équivalent ougandais des prêts étudiants subventionnés par l’Etat permettant aux jeunes de lancer leurs carrières de tailleurs.

L’un des résultats les plus intéressants de cette expérience est que les récipiendaires de ces allocations confient travailler 17% d’heures de plus que les autres, ce qui laisse à penser que cet argent est une véritable passerelle vers des opportunités économiques. Les bénéficiaires de subventions augmentent à la fois la quantité et la qualité du travail fourni, ce qui permet d’imaginer que la communauté au sens large doit forcément en récolter quelques retombées positives.

Nul doute qu’avec cette stratégie, il existe des limites très concrètes à l’ascension de l’échelle du développement: elle peut ne pas fonctionner dans des pays modérément prospères accédant plus facilement aux capitaux. Mais ces résultats sont extrêmement encourageants.

Une grande proportion des pauvres vit dans des pays (comme l’Inde par exemple) disposant de suffisamment de ressources financières pour entreprendre tout seuls de tels programmes de transferts de fonds. Et les habitants du monde riche peuvent mettre la main à la poche. GiveDirectly est un nouveau modèle d’organisation caritative très intéressant qui permet d'envoyer directement de l'argent à des ménages kenyans. Au final, le message transmis est que soulager d’un grand poids la misère mondiale est peut-être plus simple que ce que pensent la plupart des gens. Les pauvres ont simplement besoin d’argent.

Matthew Yglesias

Traduit par Bérengère Viennot

Matthew Yglesias
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