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Le thigh gap, elles ou la cuisse

Un mannequin en 2008. REUTERS/Carlos Barria

Un mannequin en 2008. REUTERS/Carlos Barria

L'écart entre les cuisses, nouvelle obsession minceur des adolescentes, s'impose progressivement comme symbole de sensualité, dangereusement recherché par les jeunes femmes qui, y voyant un gage de beauté, sont prêtes à tout pour l'obtenir.

Après le culte des clavicules apparentes et des hanches saillantes, la nouvelle mode est à l'écart entre les cuisses. Sur Internet, certaines «régimeuses» vont jusqu'à s'échanger des conseils plus que drastiques. 




Au tout début de la puberté, le bassin des filles s'élargit légèrement pendant que leurs jambes, qui n'ont pas atteint le galbe de l'âge adulte, sont encore fines. Se forme alors souvent un «thigh gap», un écart visible entre les cuisses lorsque la pré-adolescente est debout les pieds joints.

En grandissant, certaines personnes conservent ce creux en raison de leur morphologie: ossature, répartition de la masse adipeuse et musculature sont autant de paramètres qui influencent le «thigh gap».

Si celui-ci n'est pas forcément signe d'anorexie comme aiment à le rappeler les gens qui en sont naturellement pourvus et regrettent le «slim bashing» (le mauvais procès systématiquement intenté aux personnes fines), ce fameux écart entre les cuisses est en train de devenir le nouveau graal des jeunes filles obsédées par le modelage de leur corps.

En effet, le «thigh gap» s'impose progressivement comme symbole de sensualité, dangereusement recherché par les jeunes femmes qui, y voyant un gage de beauté, sont prêtes à tout pour l'obtenir.

Sur les réseaux Tumblr, Twitter et Instagram, le hashtag #thinspiration réunit des photos de célébrités connues pour leurs silhouettes chétives, à l'instar de Kate Moss. Les forums, eux, regorgent de conseils échangées par les jeunes internautes, qui vont jusqu'à créer des images dédiées pour se motiver.



Officiellement, la liste de recommandations qui tourne le plus est How to Get a Thigh Gap, qui insiste sur le sport et rappelle qu'il ne faut pas s'affamer. En fait, les filles s'échangent des préconisations bien plus drastiques («ne mange jamais rien de plus gros qu'une tasse», «bois de l'eau glacée pour brûler des calories plus rapidement», «entoure-toi la taille avec une écharpe pour avoir le ventre serré quand tu passes à table», «le café coupe l'appétit», etc.).

Le danger s'installe pernicieusement là où la mode adolescente se transforme en prescriptions alimentaires sévères et complexes virant au mal-être.

«Je ne serai heureuse que quand j'aurai mon thigh gap. On me trouvera belle, mince et intéressante. Tout commencera enfin», peut-on lire sur un forum.

«Avale des boules de coton pour ne plus avoir de sensation de faim, tu vas vite maigrir», peut-on lire sur un autre. Quelque chose qu'il vaut mieux, évidemment, ne pas faire. Selon le spécialiste des troubles alimentaires Jean-Michel Huet, manger du coton reste une pratique peu courante, mais qui peut conduire à une occlusion de l'estomac. Cette technique visant à provoquer la sensation de satiété, pose également la question des selles volumineuses (le coton étant constitué de fibres) et de la sous-nutrition. En effet, ingéré avec un peu de confiture ou de jus de fruits (pour mouiller la boule de coton et rapetisser son volume), le coton peut amoindrir la sensation de faim et fausser les besoins énergétiques du corps.

Selon Barbara Greenberg, psychologue de l'enfance et de l'adolescence, «les jeunes filles sont la frange de la population la plus exposée à la névrose de l'anorexie».

A un âge où elles se cherchent des modèles et essayent d'apprivoiser leur apparence, ces adultes en devenir peuvent être très sensibles à la surabondance d'images de minceur présentes dans la publicité et les magazines féminins. En s'imposant pour référence des standards de maigreur extrême, les adolescentes flirtent bien souvent avec les troubles des comportements alimentaires.

Le phénomène n'a rien de nouveau: à partir des années 2000, le mouvement pro-ana, réseau de solidarité qui revendique l'anorexie non comme une maladie mais comme un mode de vie, s'est illustré par des images racoleuses et une incitation à la maigreur exacerbée comme apparence physique idéale.

La médiatisation du mouvement avait permis alors à des organismes de santé et pouvoirs publics de se saisir du dossier, ce qui a notamment conduit à la fermeture de certains gros sites, à l'instar du tristement renommé «Pro Ana The Best», bien que pour le moment aucune proposition de loi n'ait abouti. C'est que les mots-clés (#eatingdisorder, #flatstomach, #obsession, #collarbones, #skinny, #proana, etc.) recouvrent une telle kyrielle de blogs perso et comptes de réseaux sociaux qu'il devient quasi impossible de tout filtrer.

En fait, plus qu'un phénomène révélateur d'une obsession pour la maigreur, le «thigh gap» est la preuve que le culte de la minceur possède une capacité à se renouveler et à fédérer autour de lubies annihilantes (les côtes apparentes, les clavicules bien visibles, les poignets ultra-fins, etc.)

Dans ce contexte, le rôle d'Internet est toujours plus directif en ce sens qu'il permet aux plus jeunes de s'insérer dans une dynamique de groupe qui légitime à l'unisson leurs objectifs de perte de poids démesurés.

Selon Christophe Bagot, psychiatre et psychothérapeute, le rôle de communauté est indissociable du culte de la minceur:

«Le fait d'être conscientes qu'elles ne sont pas seules peut parfois beaucoup aider les anorexiques à s'en sortir, mais à l'inverse, les plateformes qui véhiculent sur le web des conseils tendent à justifier auprès du jeune public le bien fondé de l'amaigrissement.»

Et le médecin d'ajouter:

«Les jeunes filles ont besoin de se rassurer. Après la clavicule apparente, le thigh gap leur permet de mesurer visuellement leur perte de poids. La recherche de ce creux entre les jambes, présenté comme esthétique, devient alors le pendant "mode" de la vérification par la balance ("je surveille mon poids") et par la taille de jean ("je me dois d'être capable de rentrer dans un pantalon taille 34"). Ainsi, beaucoup de mes patientes m'ont confié avoir besoin de "sentir l'air passer" entre leurs jambes. C'est pour elles un gage ultime de minceur.»

En effet, ces derniers temps, les Tumblr consacrés au «thigh gap» se sont considérablement multipliés. Le mot-clé thigh-gap a explosé dans Google depuis ce début d'année:

Selon Barbara Greenberg, cette mode se serait développée après le défilé de Victoria's Secret, en décembre 2012. La prestigieuse marque de lingerie s'était déjà illustrée l'été dernier en retouchant des visuels de mannequin en maillot de bain afin d'obtenir un effet thigh gap.

Pour les jeunes apôtres de la minceur, le « thigh gap » est le signe ultime qu'un corps est bien «foutu», autrement dit que la silhouette est légère et que les jambes sont mises en valeur.

Evidemment, la mode ne fait pas l'unanimité et certains s'interrogent sur ce qui fait la beauté de ce nouveau critère discriminant.

«Ça met en valeur ton entre-jambe, c'est excitant. Moi j'en ai un, et les garçons adorent ça», leur répond une internaute sur Yahoo! Questions/Réponses.

Dans le même temps, le thigh gap est en train de devenir un «porn trend»: ainsi, sur de nombreux sites pornographiques, «dat-gap» [NSFW] renvoie aujourd'hui à une collection de photos de thigh-gap de jeunes femmes dénudées.

Face à cette soudaine vague esthétique, des voix s'élèvent contre un phénomène qui cache en réalité une véritable dictature de la minceur, dangereusement prescriptrice auprès des plus jeunes internautes. Les détracteurs rappellent par exemple que «Beyonce n'a pas d'écart entre les cuisses, ce qui ne l'empêche pas d'être une des plus belles femmes au monde». La réponse ne se fait pas attendre: «Beyonce a déjà une carrière en or, elle peut se permettre d'avoir des grosses cuisses. Nous on n'a rien, on doit exister autrement.» Selon Thigh Gap Hack (un site prônant l'écart entre les cuisses), Beyonce n'a peut-être pas de thigh gap... mais nul doute qu'elle doit sûrement en vouloir un!

L'année dernière, le mannequin Alexa Chung avait été priée de retirer une photo de son compte Instagram, sur laquelle la jeune anglo-chinoise apparaît avec sa mère. Ce cliché avait été repris par de nombreuses fans dans la catégorie «thinspiration», Alexa Chung y exhibant des jambes «over skinny».

Dans le même temps, en réponse au mouvement «thigh gap», des Tumblr, à l'instar de fuckyeahtouchingthighs, se créent avec un seul mot d'ordre: réhabiliter la réputation des cuisses qui se touchent entre elles parce que «vos cuisses sont parfaites comme elles sont».


Ailleurs sur Internet, il est également rappelé que l'écart entre les cuisses est un barème plus que discutable, puisque certaines personnes en surpoids en ont un quand d'autres, à la silhouette plus longiligne, en sont démunis.

Ainsi, dans une vidéo publiée sur le site du journal canadien The Globe and Mail, la psychothérapeute Kimberly Moffitt explique que «cette obsession ignore les dispositions génétiques des mannequins. Certaines femmes sont tout simplement nées avec un corps naturellement mince et des cuisses qui ne se touchent pas. D’autres seront en santé toutes leur vie et n’auront jamais les cuisses concaves, et c’est parfaitement normal!».

Sur le magazine en ligne madmoiZelle.com, Sophie-Pierre Pernaut, ancienne «thigh gap digger», raconte:

«Je vais pas vous mentir: inconsciemment, pendant de trop nombreuses années, j’ai cherché à atteindre ce thigh gap. Parce que certaines de mes copines, avec un corps différent du mien, l’avaient. Dans ma quête, j’ai stupidement oublié un critère assez important: j’ai les jambes en X, et mes genoux sont beaucoup trop amis pour accepter de se séparer –les enfoirés.»

Pendant ce temps-là, sur Pinterest, réseau de partages d'images dites «inspirantes», les photos de «thigh gap» se mélangent de plus en plus à des références «eating disorder» et des montages appelant à maigrir toujours plus. Sur le site sociologyinfocus.com, l'auteure Alexa Megna commente:

«La thinspiration sur Pinterest englobe autant des photos stéréotypées de femmes séduisantes que des citations à propos du plaisir de faire de l’exercice, et combine parfois les deux. J’ai trouvé une citation qui dit: “Rien n’a autant de saveur que de se sentir maigre.” Une autre, avec une image de femme mince pratiquement nue dit “ce que vous mangez en privé, vous le portez en public”. Et puis j’ai fini par voir une image avec une autre femme à peine vêtue disant “ça t’as pris 4 semaines pour remarquer que ton corps changeait, ça a pris 8 semaines à tes amis, et 12 au reste du monde. N’abandonne pas”. Il est impossible de se connecter à Pinterest sans assister à ce type de spectacle de thinspiration. Non seulement ces femmes postent de la thinspiration pour s’humilier en exprimant et affichant leur sentiment que leur propre corps n’est pas à la hauteur, mais, sur Pinterest, il s’avère que ces images sont “ré-épinglées” [transférées et réaffichées, NDLR] pour la totalité de leurs abonnés afin qu’ils sachent eux aussi que leur corps n'est pas à la hauteur.»

Face au risque de voir une tendance se propager, faut-il donc filtrer les contenus? Pas sûr, selon les sociologues Antonio Casilli, Fred Pailler et Paola Tubaro, qui, en étudiant la construction de ces communautés virtuelles, en sont arrivés à la conclusion que la censure génère parfois un effet contraire à celui escompté, en re-soudant les anorexiques et les wannarexics (raccourci de wannabe + anorexic, autrement dit «ceux qui veulent devenir anorexiques») qui développent alors l'entre-soi dans une communauté plus fermée, cachée, et inaccessible aux professionnels de la santé.

«Filtrer le web pour y éliminer ce qui nous dérange semble à beaucoup une solution simple, magique et logique. Qu’importe si cela ne fait que déplacer le problème! Car bien souvent, en réaction, les contenus filtrés évoluent, se renouvellent, se déplacent sans réellement disparaître : sur de nouvelles plateformes, dans d’autres espaces, sur d’autres outils qui les rendent toujours plus diffciles à repérer (protection par mots de passes, langage cryptés...)», explique Hubert Guillaud en introduction au texte des sociologues. 

Antonio Casilli, Fred Pailler et Paola Tubaro développent:

«Ces événements témoignent de la mise en place d’une dynamique assez classique des réseaux socio-informatiques: lorsque l’on exerce une pression répressive sur un type d’images ou de commentaires controversés publiés en ligne, ceux-ci se déplacent et réapparaissent plus loin sur d’autres services. C’est un effet du filtrage des contenus sur Internet, que l’on connaît sous plusieurs noms: “effet Streisand”, “effet de tube de dentifrice” ou “effet d’éviction” (crowding-out effect).»

Pour rester solidaires et éloignées de ceux qui en veulent à leur «objectif minceur-bonheur», les utilisatrices s'épanchent donc sur des plateformes qui n'appellent pas explicitement à la maigreur mais présentent une succession de photos de célébrités connues pour leur silhouette longiligne. Parmi ces stars «inspirantes» pour les jeunes filles qui veulent maigrir, on trouve ainsi Lindsay Lohan, Alexa Chung, Kate Moss, Mary-Kate Olsen, Calista Flockhart, la chanteuse française Jenifer qui a perdu beaucoup de poids depuis la Star Academy, ou encore Nicole Richie, qui n'est pas admirée pour d'éventuels talents d'actrice ou de chanteuse, mais bien essentiellement pour sa capacité à avoir perdu beaucoup de poids en moins de 6 mois.

Mais Katy Waldman, sur Slate.com, souligne peut-être l'essentiel:

Alors, comment atteindre le thigh gap? Vous pouvez vous affamer. (...) Vous pouvez monter à cheval jusqu'à ce que vos jambes deviennent arquées. Mais avant de dire adieu pour toujours au doux bruit du frottement de vos cuisses dans le couloir, prêtez donc attention à toutes beautés –hommes comme femmes– qui n'ont pas de thigh gap. Par exemple:

La Venus de Botticelli

La Venus de Milo

L'homme de Vitruve:

Emilie Laystary

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