Monde

Non M. Orbán, la jeunesse hongroise ne veut pas danser pour faire des bébés

Hélène Bienvenu, mis à jour le 11.06.2013 à 3 h 27

La Hongrie, en mal de natalité, a voulu organiser une sorte de speed dating sous forme de thé dansant. Une opération détournée par des activistes.

Viktor Orbán, avril 2013. REUTERS/Laszlo Balogh

Viktor Orbán, avril 2013. REUTERS/Laszlo Balogh

«Un, deux, trois, et pas de côté.» Un professeur de danse aux allures de Fred Astaire entraîne une vingtaine de participants dans le théâtre de la danse à Budapest. Le public est clairsemé, plutôt poivre et sel. «N’oubliez pas que pendant la danse, on peut faire connaissance! C’est une étape essentielle à la formation d’un couple», ajoute Petra Bánhidi, championne mondiale de tango, qui s’empresse de rappeler que les seize danseurs de la danse suivante ont tous trouvé leur dulciné(e) sur un dancefloor il y a vingt ans. Ils totalisent désormais vingt-sept enfants à eux seuls...

Un message pas vraiment subliminal à l’heure où la population hongroise est passée sous la barre fatidique des dix millions d’habitants. Ce dimanche 26 mai après-midi n’est décidément pas comme les autres en Hongrie. Dans plus d’une dizaine de villes à travers le pays, les Magyars ont pu profiter de cours et spectacles de danse gratuits, organisés sous l’égide du secrétaire d’Etat à la famille, Miklós Soltész. Des bals musette un peu particuliers avec pour cœur de cible les moins de 30 ans en mal de Roméo ou de Juliette.

A en croire le gouvernement conservateur de Viktor Orbán (dont le parti Fidesz forme une coalition avec les Démocrates chrétiens depuis avril 2010), la situation est grave: les chiffres du dernier recensement indiquent que 88% des jeunes Hongroises de moins de 30 ans et 90% des hommes du même âge sont célibataires. En 2000, ils n'étaient que 77% à vivre seuls. A cela s’ajoute une natalité en forte chute et un exil croissant de la jeunesse hongroise, en quête d’un meilleur avenir, hors des frontières du pays.

Une situation que le secrétaire d’Etat à la famille explique pourtant par «une volonté de faire carrière à la suite des études qui ne donne ni l’opportunité ni le temps de trouver son partenaire». Dans le «workfare state» (par opposition à «welfare state») du père de famille Viktor Orbán, la solution se devait de passer par une intervention de l’Etat «à la demande des familles, des associations et des jeunes» comme tient à le rappeler Miklós Soltész.

Le gouvernement actuel –qui n’a pourtant pas lésiné sur les mesures d’austérité ces trois dernières années, réduisant notamment les allocations chômage à trois mois– a débloqué une enveloppe de près de 35.000 euros (10 millions de forint) pour l’occasion.

Une petite dizaine de villes ont ainsi eu droit à leur «voulez-vous danser avec moi» attirant selon le gouvernement près de 5.000 jeunes. A Budapest, le programme a duré près de six heures, pour quelques centaines de participants et un résultat plus que mitigé.

La séance de speed dating budapestoise avait résolument des allures de fête d’école avec ses rangées de têtes blondes, voire de thé dansant pour retraités par endroits. En dehors des danseurs recrutés pour l’événement, les jeunes venus faire connaissance se comptaient sur les doigts de la main.

Le gouvernement a pourtant essayé de rendre l’après-midi sexy, en mettant aussi bien le tango, le cha-cha-cha, le rock que les danses traditionnelles à l’honneur. Sa petite touche paternaliste désuète mise à part, le spectacle n’avait en soi rien de déplaisant.

Mais le gouvernement de Viktor Orbán –qui a préféré placarder de discrètes affiches dans la rue plutôt que de communiquer sur Internet– joue à cache-cache avec son public. Il creuse encore un peu plus le fossé avec la jeunesse magyare dont il a déjà coupé les ailles l’an dernier, en réduisant drastiquement le nombre d’étudiants dispensés de frais de scolarité. Des étudiants qui depuis forment un front de résistance anti-Orbán, manifestant plusieurs fois par an, dans un pays postcommuniste qui en avait perdu la tradition.

Fort de leur connaissance intuitive des réseaux sociaux, une petite poignée d’activistes rassemblés au hasard des clics s’en est d’abord pris à la page Facebook officielle de l’événement, coulée en quelques jours. Les organisateurs ont préféré rendre inaccessibles la flopée de commentaires ironiques, à l’image de cette interpellation:

«Vais-je devoir présenter mon certificat de baptême à l’entrée?»

Les jeunes hackers, privés de leur joujou, se sont empressés de mettre en ligne une page parodique, dessinant les contours d’une action coup de poing à Budapest, dimanche dernier.

Sagement assis au premier rang, une vingtaine d’entre eux ont fait brusquement irruption sur la piste de danse, drapeau arc-en-ciel, châle rose et bière à la main, les filles dansant avec les filles, les garçons avec les garçons. Présentateurs et agents sécurité ont été dans un premier temps dépassés, les priant ensuite de regagner leur place.

Comme le raconte Flora, qui a tout fait pour faire couler la page officielle:

«On n’avait rien déterminé de concret, mais vu le ton de nos échanges en ligne, c’était clair que certains d’entre nous allaient s’introduire à l’événement. On s’est retrouvé dimanche après-midi, j’étais loin de connaître tout le monde. Il y avait des jeunes du mouvement étudiant autogéré HaHa, certains revenaient d’une manifestation en centre-ville contre l’éventuel retour de la ségrégation à l’école. Il y avait aussi des jeunes proches du parti de Gordon Bajnai (homme d’affaires et ancien Premier ministre d’avril 2009 à juin 2010, en lice pour les prochaines élections au printemps 2014 sous la bannière Együtt 2014, NDLR). Ils m’ont approchée et m’ont proposé un badge où était écrit “j’ai de la famille au gouvernement: ça te dit de coucher?”. J’ai trouvé l’idée sympa, j’ai accepté même si je ne suis pas spécialement fan de Bajnai. En l’occurrence, je pense qu’il faut accepter toutes les idées quand elles sont bonnes, peu importe le parti qui les a générées. Si les députés hongrois avaient adopté ce principe au parlement, on n’en serait pas là...»

Flora a 20 ans. Etudiante en communication à la prestigieuse université Corvinus, cette sympathisante du mouvement étudiant, a pris part à l’occupation des amphithéâtres budapestois cet hiver.

Cela peut sembler anodin, mais dans une Hongrie paralysée et accablée par une économie en crise, où les mouvements sociaux relèvent de la micro-manifestation, c’est bien le signe qu’une nouvelle génération émerge, lentement mais sûrement.

Ágnes en est convaincue. C’est elle qui avec sa comparse a été la première à prendre la piste de danse dimanche soir, drapeau arc-en-ciel autour de la taille. Bisexuelle, elle s’oppose à la vision réductrice de la famille et du couple imposée par Viktor Orbán:

«L'événement de ce dimanche a mis l’accent sur la relation entre l’homme et la femme et sur la procréation qui doit en découler. Cela va dans le sens du dernier amendement constitutionnel qui réduit encore le concept de la famille.»

A 31 ans, Ágnes fait figure de vétérante parmi les nouveaux d’activistes. Déjà manifestante sous le gouvernement du sulfureux Premier ministre Ferenc Gyurcsány, elle a participé à de nombreuses actions de désobéissance civile, comme l’occupation du QG du Fidesz cet hiver, en plus d’être régulièrement présente à la marche des fiertés budapestoise. Elle se réjouit de la naissance d’une nouvelle génération de manifestants autogérée, concernée par la question des minorités.

Elle l’explique par l’impossible dialogue avec l’équipe gouvernementale en place:

«Ce gouvernement n’écoute absolument pas la société civile, de la même manière qu’il méprise l’opposition au sein de l’hémicycle. La génération des étudiants ne se fait pas berner par les messages politiques et les écrans de fumée, elle a recours a des outils plus radicaux pour faire entendre sa voix.»

Pour autant, Ágnes se refuse à parler de dictature, elle préfère évoquer un «Etat de plus en plus centralisé, qui resserre la mainmise sur ses citoyens».

Flora suggère quant à elle que le calendrier y est sûrement pour quelque chose dans la mobilisation de la «génération Y» magyare:

«Je suppose que nous autres jeunes nés après la chute du communisme, dans un Etat démocratique, on se rend mieux compte que nos parents ou grands-parents de ce que le gouvernement fait actuellement de nos droits. Internet joue un rôle de premier plan dans tout ça.»

Une chose est sûre, c’est qu’ils ont encore bien du travail pour faire passer le message. Le gouvernement est le premier à verser dans la stigmatisation, comme en témoigne la réaction du secrétaire d’Etat à la famille:

«C’est incompréhensible que les médias de gauche et surtout les partisans de Bajnai aient tout fait pour empêcher le succès de cette journée, en nous obligeant à faire disparaître la page Facebook. A Budapest, ils ont même gâché directement le spectacle de ceux qui s’y étaient longuement préparés. Ces jeunes anarchistes sont liés à Bajnai Gordon, ils ont occupé le siège (du Fidesz, NDLR) et se sont comportés comme des anarchistes ce soir. Mais cela n’enlève rien au succès de l’événement, à l’automne nous continuerons avec de nouveaux événements facilitant la formation de relations entre jeunes, qui l’ont réclamés eux-mêmes.»

N'en déplaise au secrétaire d'Etat à la famille, ni Ágnes ni Flora n'ont prévu de voter pour Gordon Bajnai...

Hélène Bienvenu

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