Sports

Le supporter entre passion, violence et clichés

Margherita Nasi, mis à jour le 04.06.2013 à 14 h 11

Deux intellectuels débattent de ce que cela signifie d'être supporter aujourd'hui, de l'évolution de l'encadrement des foules qui se rendent au stade ou encore de l'aversion des élites françaises pour le sport.

Des supporters du Paris Saint-Germain lors d'un match contre l'Olympique de Marseille au Parc des Princes le 15 mars 2009, REUTERS/Charles Platiau

Des supporters du Paris Saint-Germain lors d'un match contre l'Olympique de Marseille au Parc des Princes le 15 mars 2009, REUTERS/Charles Platiau

Professeur de philosophie antique à l'université de Lyon III-Jean Moulin,  Jean-François Pradeau est spécialiste de Platon et Plotin. David Brunat, ancien conseiller de Jacques Barrot au ministère des Affaire sociales, a fondé une société spécialisée dans le conseil, les relations institutionnelles et les stratégies d'influence.

Les deux amis partagent une passion pour la philosophie mais aussi un amour,  pas forcément commun auprès des élites intellectuelles françaises, pour le sport. Jean-François Pradeau est l’auteur de Dans les tribunes: éloge du supporter. David Brunat est lui un passionné des tournois de tennis et a écrit Les Miscellanées du Tennis.

Ils reviennent pour Slate sur la notion de supportérisme.

La violence est-elle inhérente au supportérisme?

David Brunat: Oui, je le crois. La violence est l’ombre portée du supportérisme. Le risque de débordement est par exemple consubstantiel au foot, sur le terrain aussi bien que dans les tribunes ou dans la rue proche du stade, et le «mauvais geste» –coup de boule de Zidane, main de Thierry Henry, «main de Dieu» de Maradona– est partie intégrante de ce sport, au même titre que les erreurs d’arbitrage, les simulations de blessure, les tacles vicieux. Le foot est par essence un sport canaille –ce qui ne fait qu’ajouter à sa portée universelle et anthropologiquement incomparable– et il n’y a rien d’étrange à ce que les supporters de foot ne se comportent pas comme des amateurs de polo ou des fans de golf ou de bridge.

Mais attention, la violence n’est pas forcément physique: elle peut être seulement verbale. Mais elle est au moins verbale, car l’animation du stade est faite d’insultes autant que de chants, d’anathèmes autant que de signes d’appartenance commune (écharpes, couleurs, etc.). Il faut gueuler, faire du boucan, exprimer ses sentiments de façon exacerbée. C’est une dramaturgie.

Le supportérisme repose sur une dialectique ami/ennemi. Si je suis pour Federer, je trouverai tous les torts à Nadal: «Il joue comme un bourrin», «il est dopé», «il sera en chaise roulante à 30 ans», etc. L’esprit de nuance et de tolérance lui est totalement étranger. Et la défaite de l’équipe ou du joueur que vous «supportez» est un scandale absolu, une injustice existentielle.

Ne croyez pas que la violence soit le seul fait des supporters de foot! Le tennis, qui a une image «clean» et pacifique, a connu de vraies déviances de type hooliganisme.

Par exemple, en 1975 une rencontre de Coupe Davis entre la Suède de Bjorn Borg et le Chili a dû se jouer à huis clos en raison d’émeutes entre les supporters des deux équipes. En 1985, toujours lors d’une rencontre de Coupe Davis, cette fois entre la France et le Paraguay, les joueurs tricolores se sont fait insulter tout au long de la rencontre par des supporters paraguayens surexcités qui leur lançaient des bananes, des pièces de monnaie et même des boulons.

En 2009, à l’Open d’Australie, des supporters serbes et croates se sont affrontés à coups de chaises en marge d’un match. C’est dire que le football n’a pas le monopole de la violence «légale» en matière de supportérisme.

Jean-François Pradeau: Si l’on suppose, comme semble le faire David, que la violence, la vulgarité et la bêtise vont de pair, on peut sans doute répondre que ce sont des caractéristiques qui collent bien au cliché. Mais on manquera comme toujours l’essentiel: dans les tribunes, il y a du savoir, de la culture, des traditions, de l’amour et de la joie. Il suffit d’y passer cinq minutes pour s’en rendre compte.

David a raison sur le conflit et sur le jeu ami/ennemi. Il y a au cœur de l’expérience des tribunes une dramaturgie de l’antagonisme et de l’affrontement. Mais elle n’a rien d’un déchaînement irraisonné.

Elle est au cœur de la célébration, qui a son unité de temps et de lieu et qui est en réalité extrêmement codée. Au Parc des Princes, qui n’est pas du tout un stade immense, près de 45.000 personnes vivent cette cérémonie. S’il s’agissait de violence pure et de boulons, il y aurait une centaine de morts chaque week-end et la société y mettrait fin.

Traiter un arbitre ou un adversaire d’enculé relève d’une forme de socialité et sans doute d’exigence morale dont on doit mieux prendre la mesure. J’ai essayé de le rappeler dans mon ouvrage, mais le supporter vit une expérience à la fois morale et amoureuse dans les tribunes.

Que Nadal soit plus ou moins (ou moins bien) dopé que son collègue Federer ne fait pas de celui qui le dénoncerait un supporter. Après tout, c’est un fait, et tous les sportifs de très haut niveau n’exercent aujourd’hui qu’à la condition d’une pharmacopée illicite.

Mais est-ce encore une insulte? L’insulte des tribunes est une insulte cultivée, qui est nourrie à une véritable histoire sociale. Un supporter parisien sait bien qu’un supporter du Nord du pays doit être qualifié de «chômeur consanguin» quand celui d’Auxerre méritera un qualificatif plus amène de «paysan» et que l’on réservera le registre sodomite à un Marseillais.

On dit des virages qu’ils sont des espaces de déviance tolérés. Est-ce que la société peut se permettre d’avoir de tels espaces de déviance? Est-ce qu’il faut encadrer davantage ces espaces?

David Brunat: Ces espaces de déviance, sortes de zones d’ombre des stades où naguère, au PSG, des jeunes bourgeois se pressaient pour ressentir des frissons en s’encanaillant dans les virages, constituent peut-être un espace de respiration indispensable à notre société, même si le prix social à payer est parfois très élevé. Comme naguère les maisons closes, les bars louches, les tripots clandestins…

Leur fonction catharsique est connue. L’essentiel est que ces virages restent des virages, des marges, confinées et compatibles avec l’ordre social.

Je crois qu’aller plus loin dans la régulation, dans la police des mœurs  des tribunes, conduirait à anesthésier les stades et à couper le club d’une partie de ses forces vives. Et ce que les jeunes du Trocadéro ont paradoxalement fait payer, c’est la réussite de la politique de normalisation mise en place par le plan Leproux.

Jean-François Pradeau: Heureusement qu’il y a des virages. Et la déviance des virages, il suffit de les fréquenter, n’en fait pas du tout – ce sont toujours les mêmes clichés- des espaces de non-droit violents. Il y a dans ces tribunes des cérémonies festives; ce sont des lieux de chants et de joie. On s’y amuse. Et l’on s’y amuse bien plus que lors d’une cérémonie de célébration aussi mal préparée que l’était celle du Trocadéro. Une semaine plus tard, au Parc, l’ambiance était festive et joyeuse.

Est-ce que vous trouvez que le supportérisme ultra est stigmatisé en France? Pourquoi?

David Brunat: Ah oui, il est absolument vilipendé. C’est un objet de moquerie ou de peur, en tout cas d’incompréhension.

Parce qu’il est violent, partial, obsessionnel, limite fanatisé, on s’imagine bien souvent qu’il est uniquement le fait de délinquants et de brutes épaisses. Toutes les études démontrent qu’il n’en est rien.

Jean-François, qui a enseigné la philosophie en Italie, peut témoigner que là-bas, des intellectuels de premier ordre sont des enragés de telle ou telle équipe au même titre que des gens sans aucune instruction. Dans les grandes universités de la Péninsule, vous passez pour un type bizarre, limite cinglé, si vous n’êtes pas supporter d’une grande équipe de foot, genre la Lazio, la Juventus, l’AC Milan ou la Fiorentina, et si vous ne prenez pas parti avec ferveur pour votre équipe.

Un grand philosophe supporter de la Lazio vous expliquera doctement que les joueurs de la Roma sont des crétins et pratiquent un jeu d’imbéciles… En France, c’est le contraire: l’intelligence est jugée peu compatible avec l’engagement du supporter.


Des supporters des Girondins de Bordeaux lors de la finale de la Coupe de France contre Evian TG au Stade de France à Saint-Denis le 31 mai 2013, REUTERS/Pascal Rossignol

Jean-François Pradeau: Le supportérisme est surtout mal connu. Les études d’intérêt sur le sujet sont rares et c’est une pratique sociale qui est en effet vilipendée en France.

Mais votre question est biaisée parce qu’elle répète comme une pétition de principe que le supportérisme est une forme de violence sociale. Et qu’au sein de cette population violente, on aurait un sous-groupe d’ultras, c’est-à-dire d’ultras violents.

C’est un double cliché, qui fait de tous les supporters de football des êtres plus ou moins violents, avec les radicaux ultras qui seraient simplement les « plus violents » des supporters. L’un des inconvénients de ce cliché, c’est qu’il ne permet pas de comprendre la violence sociale qui s’exprime autour des stades et des matchs.

Quel est le rapport des élites intellectuelles et politiques françaises avec le sport?

David Brunat: Les Anciens considéraient la culture physique comme partie intégrante de la culture tout court. La dichotomie entre le corps et l’esprit, telle qu’elle est pratiquée de si longue date dans la formation des citoyens français, reflète de façon aveuglante le peu d’estime porté par nos élites pour le sport, sauf lorsqu’il peut aider les politiques à se faire mousser ou aiguiser un sentiment de fierté nationale lors de certaines grandes rencontres, autrement dit être instrumentalisé à des fins qui lui sont largement étrangères.

Dans l’éducation d’un jeune aristocrate anglais du XIXe siècle, la pratique du sport tenait une place aussi importante que l’apprentissage de la géométrie ou du latin, et le fameux «No sport» de Churchill, qui fut d’ailleurs un excellent cavalier et un champion de polo, n’est qu’une boutade: dans la hiérarchie des valeurs scolaires et sociales, le sport occupait et occupe toujours une place centrale en Grande-Bretagne.

Même chose dans le système universitaire américain, qui sait valoriser et promouvoir les grands sportifs. Opposer l’intellect et le langage du corps, le cerveau et les biceps, est une tendance typiquement française, et il suffit de voir les railleries qui ne manquent jamais d’accompagner la nomination d’un sportif à un poste de responsabilité politique pour mesurer à quel point, en dehors de quelques icônes vénérées, nos élites méprisent le sport et ses apôtres.

Et combien de profs de sport, par exemple, deviennent proviseurs de lycée? C’est un signe! Bien sûr, il y a des exceptions: Raymond Aron par exemple fut un excellent joueur de tennis, tout comme Jacques Chaban-Delmas. Pour moi, il n’y a pas d’un côté les élites et de l’autre les sportifs: les grands sportifs font partie de l’élite, et il est infiniment plus difficile de devenir Roger Federer ou Lionel Messi que de rentrer à l’ENA ou même d’être élu à l’Académie française.

Jean-François Pradeau: Oui, j’ai toujours pensé que Lionel Messi devrait être admis à l’ENA à la faveur d’une validation des acquis de l’expérience dont on peut souhaiter que la prochaine réforme de l’Université la rende possible. Il me semble que David a oublié Christian Estrosi et David Douillet dans la liste des hommes d’État que leur activité sportive a conduits à la politique.

Ils ne pratiquaient certes pas le tennis. Il me semble qu’à défaut d’en avoir fait leur premier métier, Lionel Jospin et Jérôme Cahuzac sont également de bons joueurs de tennis.

Il n’y a pas de culture du sport en France. C’est l’un des points aveugles de notre modèle éducatif, qui considère que l’éducation est une formation des âmes et qui relègue l’éducation physique à une discipline marginale, exercée par des pédagogues de second rang.

Quel impact a la nature du sport (en termes de rapport au corps, d’ancrage territorial, d’assiduité, de coûts) sur le supportérisme?

David Brunat: Dans le cas du tennis, il est impossible à un supporter de Federer ou de Nadal de suivre son idole sur toute une saison: il lui faudrait pour cela parcourir la planète entière. Assister à tous ses matchs, même abstraction faite des coûts de déplacement, lui coûterait une petite fortune. Reste la télé, les fans clubs, les blogs des joueurs, etc. et bien sûr quelques grands rendez-vous auxquels il peut être physiquement présent.

Le tennis est un sport plus «flegmatique» que d’autres. Les joueurs ne se touchent jamais, et n’effleurent même la balle qu’avec un instrument, la raquette; il faut le silence lorsqu’ils jouent, même si entre les échanges on peut gueuler, faire la hola, écouter de la musique …

Il en résulte que le supportérisme tennistique est plus feutré, plus édulcoré d’une certaine façon que dans le foot. Mais pas moins intense au niveau de l’empathie avec ses joueurs fétiches et bien sûr de l’amour du jeu.

Jean-François Pradeau: Il y a des supporters, au tennis?

Peut-on parler de «supporter» pour d’autres sports, ou il n’y a de supporters que dans le foot?

David Brunat: Toute rencontre sportive se déroulant dans une arène publique accueille par nature des supporters. Bien sûr, si c’est un sport de masse qui mobilise des enjeux politiques et financiers considérables, le phénomène sera décuplé, mais je ne crois pas qu’on puisse le réserver au seul football – regardez par exemple du côté du rugby ou des sauteurs à ski dans les pays du Nord –, même si c’est probablement le sport qui suscite le supportérisme le plus naturel et le plus important au monde.

Jean-François Pradeau: Je suis bien sûr en parfait désaccord. Il n’y a de supporters que de football, pour des raisons qui tiennent à la nature même de l’activité qui est la leur.

N’est pas supporter l’individu qui applaudit, fut-ce régulièrement, un sportif ou plusieurs. Est supporter celui qui se rend dans un stade pour y accomplir un certain nombre d’obligations passablement ritualisées, des obligations qui se préparent, se cultivent, puis se déroulent dans des tribunes. Je peux admettre qu’il existe des supporters de rugby, à la condition de s’en tenir aux caractéristiques les plus générales, mais il n’y a pas plus de supporter à Roland-Garros que sur les routes du Tour de France.

Propos recueillis par Margherita Nasi

Margherita Nasi
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