France

Jeudi Noir: la vie en squat, mode d’emploi

Olivia Cohen, mis à jour le 05.11.2013 à 14 h 42

À l’occasion de la sortie en salles le 5 juin du documentaire «Ainsi squattent-ils», des militants du collectif racontent un septennat d'engagement, entre séduction des médias, fonctionnement «apartidaire» et perspectives d'avenir.

Hommage à Carlita, dédié à Benoist Apparu

Quelle est la pire insulte pour un militant de Jeudi Noir? Être traité de «propriétaire»! Si le clip ci-dessus n’y suffisait pas, le ton est désormais donné: tristes sires, passez votre chemin, les Jeudi Noir défendent les sans-abris, pas les sans-humour.

Elise Aubry est chef de projet à La Face B, une agence de com’ engagée (si, si, ça existe). Christophe Driesbach et Romain Minod sont architectes. Margaux Herbecque et Alix Dreux sont artistes, Manuel est journaliste et Julien travaille pour l’ONG Avaaz.

Des militants de professions différentes, unis par une même cause: combattre (avec le sourire) mal-logement et loyers exorbitants. Ces adeptes du flash mob, peu enclins au tractage sont les héros d’Ainsi squattent-ils, documentaire de Marie Maffre en salles ce 5 juin.

D’octobre 2009 à mars 2012, la réalisatrice a posé sa caméra au cœur de trois bâtiments parisiens successivement investis par le collectif à plus ou moins long terme: octobre 2009, ouverture de «La Marquise», 1.500m2 d’hôtel particulier désertés depuis des lustres et situés sur la (très) chère place des Vosges (IVe); janvier 2011, inauguration d’un squat politique rue Matignon (VIIIe), avec vue sur l’Elysée; 2 mars 2012, enfin, éphémère entrée au 8 bis, rue de Châteaudun (IXe), qui se solde par la première garde à vue «historique» du collectif. La documentariste sera elle aussi embarquée et emmenée au poste.

Jeudi Noir, ou comment j’ai intéressé les médias…

Voilà sept ans que ces solidaires pragmatiques opèrent. Manuel Domergue, l’un des fondateurs originels, en narre à nouveau la genèse:

«Jeudi noir est né en octobre 2006. Le nom du mouvement rend hommage au jour de sortie du PAP et au krach de Wall Street en 1929…»

Les méthodes employées? Investir des bâtiments vides pour appeler à leur réhabilitation, pratiquer le «squat éphémère festif» et l’invasion d’agences immobilières, le tout munis de mousseux et de perruques disco (voire d’une mascotte disco, baptisée Disco King). Les armes: de l’humour aux lèvres, des confettis plein les mains et des propositions bétons.

Une opération boulevard Haussmann en 2007

Au fil des années, le «label» Jeudi Noir s’est taillé une place de choix sur la scène médiatique. Le mouvement a plutôt bonne presse, malgré quelques détracteurs ici et . Son «style» est immédiatement identifiable.

Manuel Domergue est à l’image du collectif: ses vannes enrobent un discours rodé et concis. «Au départ», précise-t-il, «nous étions une bande de copains et nous avions créé un premier groupe en 2005: Génération Précaire, qui innovait dans le paysage politique français en menant des actions "rigolotes". Et on s’est dit qu’on allait remettre ça. On a appliqué le principe du "collectif mono-causal": à chaque cause, son collectif! Après l’emploi jeune, le logement jeune! Comme ça, chacun s’engage à la carte pour un message unique et clair.»

Qui dit message dit relais. «Si les médias sont absents, l’action n’existe pas. Il ne sert alors à rien de la mener à bien», dixit Julien Bayou, trublion bouclé et conseiller régional engagé aux côtés d’Eva Joly lors de la dernière présidentielle. Sans compter, rajoute Élise Aubry, par ailleurs fondatrice de Crèchequisepasse?, que «les médias, c’est une garantie de sécurité: ils ont toujours "protégé" les causes et les militants, surtout pendant les opérations dangereuses!»

Aujourd’hui, c’est enfoncer une porte ouverte que d’accuser groupuscules et associations de travailler main dans la main avec les médias. Manuel Domergue s’en amuse:

«Si on joue le jeu de la com’? À mort! Par exemple, à Jeudi Noir, la marge d’incertitude fait partie du voyage, on ne sait jamais comment une action coup de poing va finir… Ça crée de la passion, du suspens et ça, les journalistes aiment! Plus sérieusement, notre but via le squat, c’est de transmettre de manière consensuelle des idées assez subversives, potentiellement effrayantes pour le "bourgeois".»

Et le pointilleux Christophe Driesbach de vous glisser sous les yeux la prose de François Lebel, maire du 8e à Paris, accusant le collectif d’employer «des méthodes fascisantes, violentes et illégales». Pour mémoire, l’arme de prédilection du militant Jeudi Noir: les confettis (et le balai pour ramasser ensuite…).

Jeudi noir, ça marche comment?

«Au plaisir», me dit-on. Pas de leader charismatique, pas de vote: un fonctionnement collégial, qui marche au consensus et à la confiance. Les anciens forment les jeunes et délèguent. Selon Danielle Simonnet, secrétaire nationale du parti de Gauche et élue du XXe, les Jeudi Noir ne sont pas «apolitiques», mais «apartidaires»: «Ils s’occupent des affaires de la cité de façon unitaire, sans étiquette politique.» Jeudi Noir n’a ni statut déclaré, ni cartes de membre: on vient à une action Jeudi Noir, on est Jeudi Noir.

Christophe Driesbach fournit les chiffres (ainsi qu’une cartographie des squats parisiens sur son blog):

«On est dix ou quinze membres réellement actifs, plus une liste de diffusion d’environ deux cent cinquante personnes. La place des Vosges a logé trente à trente-cinq habitants. Le bâtiment précédent, Passage de la Bonne graine, est monté jusqu’à quarante-cinq. L’actuelle rue de Valenciennes compte une douzaine d’habitants constituant la "relève Jeudi Noir".»

D’ailleurs, avec la sortie du film, une boucle est bouclée, nous fait astucieusement remarquer Alix Dreux, lui aussi membre du clan fondateur:

«Ainsi squattent-ils sort le 5 juin. Et notre premier grand squat, ouvert en 2006 rue de la Banque, a été rénové et transformé en logement social, grâce à Jeudi Noir et au soutien de la mairie du 2e. Son inauguration aura lieu le lendemain, le 6 juin. Ça reste tout de même notre plus grande victoire…»

Mais le plaisir, donc? Marie Maffre dégaine l’anecdote qui tue:

«Les Tistics [la troupe de jeunes chanteurs-musiciens qui a composé la BO du film] ont été très émus en visionnant le film. Pour eux, militer, c’était un truc chiant!»

Alix Dreux renchérit:

«À Jeudi Noir, on ne va pas forcément changer les lois du jour au lendemain. En revanche, on peut mettre un joyeux bordel dans une agence immobilière, ça nous prend une heure et on repart avec plus de plaisir et d’énergie qu’en arrivant.»

Même son de cloche du côté de Margaux Herbecque:

«Dans le film de Marie, même si on ressent les périodes pas roses, on voit bien qu’on se marre: c’est une grande "kiffance"! Juste avant que les CRS nous chargent, balancer une blague pour détendre l’atmosphère, c’est typiquement Jeudi Noir!»

Pas besoin de tirer la gueule pour s’engager: c’est (encore) nouveau et bon à savoir…

Jeudi Noir à l’écran, ça donne quoi?

D’emblée, la réalisatrice avertit:

«Ce n’est pas un film militant, c’est un film SUR des militants. Il a été extrêmement difficile à produire, aucune télé n’en a voulu. Le motif? Pas de film militant!»

Ni didactisme, ni gonzo journalism dans Ainsi squattent-ils: pas de commentaire, quelques confidences face caméra et des situations «parlantes». Au-delà des clichés, quand on ignore tout du squat et de ses arcanes, le film en donne-t-il un aperçu significatif?

Selon Élise Aubry, «Marie rend justice à la vie de Jeudi Noir, en parvenant à dépeindre les différents "leviers" du squat: le squat comme espace de dénonciation politique, comme bouillon de culture où on invente une nouvelle forme de vivre ensemble, et enfin, le squat comme espace subi ou, parfois, choisi. C’est là un point très intéressant: les squats reflètent une vraie crise du logement, mais on y trouve également des gens qui aspirent à vivre différemment.» C’est le cas de Stéphane Roques (le râleur de la bande-annonce) qui, en préparant un tiramisu, relate le quotidien du squat subi financièrement, mais choisi en termes de valeurs: la communauté est une façon de vivre qui lui correspond.

Le film pose un regard neuf sur le squatteur ET le militant. Marie Maffre dissèque la nature protéiforme du squat, telle que l’explique Christophe Driesbach:

«Il ne faut pas tout confondre. Pour simplifier, on parle de "bâtiment Jeudi Noir", mais ce sont surtout des personnes qui habitent un bâtiment et qui sont soutenues par Jeudi Noir. Dans la vie du lieu, les militants ne s’impliquent pas. Et dans le film, on ne voit pas forcément la différence, mais on assiste aux "réunions habitants" et aux "réunions Jeudi Noir". Certes, un grand nombre d’habitants sont militants Jeudi Noir, mais les uns et les autres ne sont pas interchangeables.»

Scènes de vie quotidienne à la Marquise, donc: du ménage, beaucoup de ménage, des travaux, des animations culturelles. Et des engueulades, aussi, révélant les tensions, la gestion difficile de cette immense bâtisse et la peur inévitable de l’expulsion. Rien à voir avec Matignon, «ce pied-de-nez colossal» selon Marie Maffre.

«Sur cette opération», rappelle Élise Aubry, «on est dans le cadre d’un "squat politique", qui a tenu quasiment deux mois. En matière d’action, on ne peut pas aller plus haut: on a défié l’État et Nicolas Sarkozy, à quelques mètres du triangle d’or. Matignon a été pensé pour être un symbole de rébellion, très fort au niveau médiatique et politique. Mais ce qu’on ne voit peut-être pas assez dans le film, c’est que la lutte use, aussi. Après Matignon, il y a eu une vraie fatigue chez Jeudi Noir, il nous a fallu du temps pour rebondir et mener de nouvelles actions.»

Un contrôle d'identité pendant l'expulsion de Matignon

La Marquise ou la maison du futur

Au-delà de l’esprit purement Jeudi Noir, Marie Maffre pousse jusqu’au bout la réflexion sur ces nouveaux modes de vie, sur cette «utopie réaliste» que tente d’inventer le squat, et plus particulièrement la Marquise. Délaissant par instant le militantisme déconneur, la caméra s’installe alors dans l’atelier des «archis»: Romain Minod, Sylvain Gaufillier, Joachim Bolanos et Damien Beslot, cofondateurs du collectif artistique Quatorze, sont un peu à part chez Jeudi Noir. Ils imaginent carrément une remise en cause sociétale, doublé d’un projet de vie.

Les quatorziens n’ont pas exactement les mêmes priorités que les Jeudi Noir:

«Pour faire baisser les prix de l’immobilier, c’est une chose de demander à l’État de prendre ses responsabilités, c’en est une autre de prouver qu’une occupation —même illégale— peut être "intelligente", qu’elle peut effectivement rendre service à un bâtiment laissé à l’abandon. Ce n’était pas possible pour Jeudi Noir de relayer notre propos: ça aurait brouillé leur message médiatique.»

Pourtant, Ainsi squattent-ils s’attarde sur cette question, en captant inlassablement d’interminables séances de ménage et de bricolage. Romain et ses camarades entendaient faire de la Marquise un champ d’expérimentation:

«Nous croyons au principe de "co-construction", c’est-à-dire une façon de concevoir des logements en faisant collaborer architectes et futurs habitants, sans être soumis aux exigences de rentabilité du bailleur. Aujourd’hui, d’autres modèles tels que le "cohousing" commencent à émerger, portés par des réseaux d’architectes qui préfèrent agir avec les usagers, plutôt que d’attendre le réveil des maîtres d’ouvrage traditionnels. Et c’est ce qu’on a essayé d’accomplir place des Vosges.»

Des regrets, alors? «Au moment de l’expulsion, j’avais effectivement des reproches à faire à Jeudi Noir. J’étais vraiment déçu que les porte-paroles n’aient pas médiatisé ce thème de l’occupation "constructive", avec les notions de co-construction qui en découlent. Aujourd’hui, avec le recul, je me dis qu’il faut du temps pour faire bouger les lignes, mais qu’il n’est sûrement pas trop tard!» Au-delà d’un squat spécifique, c’est certainement le difficile apprentissage du «vivre ensemble» que Marie Maffre donne à voir.

Et la suite?

Christophe Driesbach se fait soudain grave:

«Si Jeudi Noir souhaite changer le monde? Ce serait difficile de prétendre le contraire, malgré la multiplicité des sensibilités au sein du collectif. Oui, on veut changer le monde, certains d’entre nous veulent même faire la révolution. Simplement, on n’est pas naïf au point de penser qu’on va tout envoyer valser à nous trente...»

Le mal-logement a-t-il battu en retraite depuis l’arrivée de la gauche au pouvoir? À en juger par les chiffres actuels, pas de façon phénoménale. Rien de nouveau sous le soleil, laissez la police faire son travail:

«Le dernier bâtiment investi par Jeudi Noir, c’était sous la gauche, en septembre 2012. Ce n’est pas compliqué: on est entré par la porte, qui était tout bêtement ouverte. On s’est fait virer, à peine le communiqué de presse envoyé. Parce que la police a estimé (à tort) qu’on était rentré le matin même, en commettant un délit. Quel délit? Ils n’ont jamais voulu nous le dire. Et ils ont expulsé les habitants sans les contrôler. Imagerait-on la police arrêter des délinquants et les relâcher sans même un contrôle d’identité? C’est aberrant!»

Quant aux municipales 2014, rien de prévu encore. Et c’est normal, répond le flegmatique Christophe Driesbach:

«Généralement, on est plutôt dans l’improvisation, on prévoit nos actions trois jours avant. C’est pour le suivi législatif qu’on fournit un travail de fond régulier! Une chose est sûre: on ne soutiendra évidemment aucun parti en particulier. Pour le reste, on réagit beaucoup en fonction de l’actualité et des "grandes dates" médiatiques.»

Élise Aubry résume:

«Notre rôle est de maintenir la pression sur tous, des candidats aux partis, sans oublier le gouvernement.»

La bataille municipale a pourtant déjà commencé. Danielle Simonnet, qui vient d’être investie tête de liste du PG, soutient ardemment Ainsi squattent-ils, «qui donne une image positive de l’action collective». Ça lui permet (aussi) de dégommer au passage le ministère du Logement et sa loi Duflot:

«Procédures inefficaces, réquisition zéro, hypocrisie de l’encadrement des loyers à la relocation… Que Duflot s’y présente ou pas, la question du logement est centrale dans cette campagne municipale parisienne. Va-t-on mettre un terme à l’exode social qui sévit depuis des années à Paris?»

Christophe Driesbach tempère:

«Cécile Duflot a rendu une visite de soutien au squat de Valenciennes, le 7 janvier dernier. Elle a annoncé des réquisitions pour la fin de la trêve hivernale, prévue le 30 mars. Actuellement, aucun bâtiment n’est entré en possession de l’État, aucune réquisition effective ne s’est produite. Cependant, sur les 5.000 logements contactés par le ministère, 3.000 ont été remis en location: la menace de réquisition a un effet dissuasif.»

Pour Danielle Simonnet, soutenir la désobéissance civile prônée par Jeudi Noir est un acte pleinement revendiqué. Rien de très surprenant, c’est presque son job. En revanche, lire le nom de l’ancien député maire UMP de Versailles Étienne Pinte dans la liste des soutiens est nettement plus exotique:

«J’ai aussi soutenu les intermittents. J’aime les causes difficiles! Mais c’est le sens que j’ai décidé de donner à ma vie: lutter pour ceux qui sont dans la mouise. Car c’est aussi simple que cela: il faut donner un sens à sa vie, il faut s’engager, toujours.»

Quoi qu’il en soit, les habitants du squat de Valenciennes n’ont pas trop de souci à se faire: le 8 janvier dernier, au Grand Journal de Canal+, le ministre de l'Intérieur Manuel Valls a promis qu’il n’y aurait pas d’expulsion là-bas. Big up Mouloud Achour!

Gabrielle Edelman

Olivia Cohen
Olivia Cohen (6 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte