Monde

Turquie: L'heure d’Abdullah Gül est-elle venue?

Ariane Bonzon, mis à jour le 09.08.2013 à 9 h 11

Le président de la République peut se poser comme un recours face à Recep Tayyip Erdogan.

Les portraits d'Ataturk, Abdullah Gül et Recep Tayyip Erdogan, Istanbul, le 29 mai 2013.  REUTERS/Murad Sezer

Les portraits d'Ataturk, Abdullah Gül et Recep Tayyip Erdogan, Istanbul, le 29 mai 2013. REUTERS/Murad Sezer

Le président de la République de Turquie, une fonction essentiellement honorifique qu’Abdullah Gül occupe depuis 2007, a appelé samedi toutes les parties au «calme», à la «retenue» et au «dialogue». «La plus grande responsabilité qui nous incombe, a-t-il déclaré dans un communiqué, (…) est de faire preuve de plus de maturité» afin que la situation s’apaise. C’est Abdullah Gül qui aurait convaincu de donner l’ordre à la police de se retirer, samedi, du parc Gezi et de la place Taksim à Istanbul. Un message et une attitude qui tranchent avec celles de Recep Tayyip Erdogan, cible principale des manifestants, lesquels réclament sa démission.

Car loin de calmer la rue, le Premier ministre turc a tenu dimanche un discours très offensif et jeté de l’huile sur le feu lors d’une interview télévisée menée par un journaliste plutôt révérencieux. Ignorant les appels des manifestants qu’il a qualifiés de «marginaux», dénonçant la «nuisance» des médias sociaux et accusant le principal parti d’opposition (le Parti républicain du peuple, CHP) de manipulation, Recep Tayyip Erdogan s’est presqu’exclusivement adressé à sa base conservatrice et religieuse, tout en multipliant les annonces, provocatrices aux oreilles des manifestants, telle celle de construire une grande mosquée sur la place de Taskim en plein centre d’Istanbul. Ou n'a pas renoncé à partir en Afrique du nord (Maroc, Tunisie, Algérie) pour trois jours ce lundi. Une posture dont l’arrogance le dispute à un surprenant autisme politique, ne serait-ce l’ivresse du pouvoir dans laquelle Recep Tayyip Erdogan serait tombé. 

Or ce nouveau contexte pourrait être favorable aux visées silencieuses d’Abdullah Gül. Après avoir semblé se répartir les rôles, de «good boy» pour l’un, «bad boy» pour l’autre, les deux hommes sont très nettement apparus comme rivaux depuis l’année dernière, avec en ligne de mire l’élection présidentielle de 2014. Recep Tayyip Erdogan, ne pouvant prétendre à un mandat supplémentaire, souhaite modifier la Constitution pour instaurer un régime présidentiel et se présenter au suffrage universel. Ce que l’actuel président de la République de Turquie n'accepterait pas sans tenter de briguer également devant les électeurs un second mandat.

Issus de la mouvance islamiste,  et idéologiquement proches,  Abdullah Gül et Recep Tayyip Erdogan ont été à l’origine de la création (en 2001) puis du succès populaire et électoral (en 2002) du parti de la Justice et du développement (AKP).  Au gouvernement, ils ont su, sous aiguillon européen, procéder à de nombreuses réformes démocratiques durant les premières années de leur pouvoir, juguler la crise économique de 2001 et accroître considérablement la croissance du pays et le revenu par habitant.

Il «se prépare»

Pour les avoir interviewés et filmés tous deux, j’ai à chaque fois noté combien le contact était différent. L’atmosphère plus tendue dans un cas, plus suave dans l’autre. Une différence que l’on retrouve chez leurs épouses, toutes deux voilées. De tempérament quasi-opposé, sanguin, battant et charismatique pour Recep Tayyip Erdogan, tout en rondeur, anglophone et plus diplomate pour Abdullah Gül,  les deux hommes se sont éloignés: progressivement, puis plus franchement au cours de l’année 2011 lorsqu’à l’approche des troisièmes législatives que l’AKP remportera avec près de 50% des voix, Recep Tayyip Erdogan a évincé de la liste des candidats à la députation comme de son entourage un certain nombre de proches du président de la République. Et sur les grands dossiers stratégiques (Israël, Syrie, Union européenne) Abdullah Gül ne cache plus ses réserves voire sa désapprobation de la politique étrangère menée par le Premier ministre et son ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutöglu. Abdullah Gül  reçoit, consulte, beaucoup et bien au-delà de son cercle politique. Nombre de ceux, visiteurs turcs comme étrangers, qui l’ont rencontré ces derniers mois sont revenus convaincus qu’Abdullah Gül «se prépare».

Pour autant, Abdullah Gül ne bénéficie pas de cette large base populaire dont se targue à juste titre Recep Tayyip Erdogan prétendant encore, en fin de semaine dernière, pouvoir mobiliser un million de ses supporters face aux 200.000 manifestants descendus dans la rue. Depuis quelques mois déjà, l’actuel président de la République est très clairement le favori du large et influent mouvement de solidarité musulmane, Hizmet («au service») dont le guide-imam Fetullah Gülen vit en exil aux Etats Unis.

Or ce sont les réseaux nationaux de cette «néo-confrérie» dans la justice, dans la police mais aussi à l’international qui ont aidé Recep Tayyip Erdogan et son gouvernement à suppléer, puis à contrôler un appareil d’Etat encore largement kémaliste au début de leur mandat ainsi qu’à saper le rôle politique de l’armée. Voilà des mois que le journal Zaman et sa déclinaison française Zaman France, organe du mouvement, dénonce la dérive autoritaire de Recep Tayyip Erdogan.

Trop habile pour oser la confrontation avec Recep Tayyip Erdogan qu’il avait jusque-là toutes les chances de perdre, Abdullah Gül pourrait être l’un des bénéficiaires de ce printemps turc, tant la personne du Premier ministre cristallise la haine des manifestants. Sur Twitter, apparaît un hashtag #abdullahgulgoreve, que l'on pourrait traduire par «Abdullah Gül au travail» ou «Gül, le devoir t'appelle».

Mais la bataille contre Erdogan risque d’être très rude.

Ariane Bonzon

Article modifié dans le but de préciser l'état d'esprit de Gül vis-à-vis du changement de constitution.

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