Monde

Turquie, Egypte, Syrie: l'armée tient la clé

Jacques Benillouche, mis à jour le 05.06.2013 à 11 h 54

Révolutions, guerres civiles, transition démocratique, dans les pays arabes, l'attitude de l'armée est déterminante. Soit elle laisse la place, au moins en apparence, aux islamistes comme en Egypte, en Turquie et en Tunisie, soit elle soutient comme en Syrie le dictateur issu de ses rangs.

Des opposants au Premier ministre turc Tayyip Erdogan et à son parti islamiste AKP au mausolée d'Atta Turk, le fondateur de la République turque laïque. REUTERS

Des opposants au Premier ministre turc Tayyip Erdogan et à son parti islamiste AKP au mausolée d'Atta Turk, le fondateur de la République turque laïque. REUTERS

Les manifestations en Turquie, qui ne peuvent pour l’instant être assimilés à une révolution, illustrent une fois encore le rôle déterminant des armées dans les pays* qui ont connu depuis deux ans des soulèvements, des révolutions et des guerres civiles. Le 23 juin 2011 nous écrivions, dans Slate, que «l'armée restait l'élément clé des révolutions arabes». Les révolutions arabes, qui se sont élevées contre des dictatures issues de coups d’État militaires, se sont appuyées paradoxalement sur l’armée pour renverser les régimes en place et permettre une ouverture démocratique. L'attitude des militaires, notamment des hauts gradés, leur loyauté vis-à-vis des régimes ou de la population civile, sont déterminantes et c'est le cas aussi en Syrie depuis deux ans et en Turquie dans les rapports entre l'armée et le régime islamiste qui l'a mis au pas.

Selon les pays, les militaires avaient le choix d’assurer la relève des régimes dictatoriaux, d’être le rempart contre l’arrivée des extrémistes au pouvoir, ou de tenter de maintenir par la force les dictateurs en place. De fait, l’armée est dans les pays arabes la seule structure organisée qui n’avait pas trop trempé dans les affaires véreuses de l’État et dont les dirigeants sont issus d’une élite forgée souvent au contact des écoles militaires étrangères. Pour autant l'attitude et l'histoire des forces armées sont à chaque fois particulières selon le pays. Dans les cinq pays où la révolution a été déclenchée, la Tunisie, l’Égypte, la Libye, le Yémen et la Syrie, le rôle de l’armée a été décisif soit parce qu’elle s’est mise au service de la Révolution, soit alors parce qu’elle a choisi la stricte neutralité soit enfin parce qu’elle a bataillé au profit du régime en place.

L'armée égyptienne en embuscade

Le rôle de l’armée égyptienne a été essentiel pendant des décennies dans la consolidation du pouvoir en Egypte, non seulement car les deux derniers dictateurs, Anour el Sadate et Hosni Moubarak, étaient issus de ses rangs, mais parce que son pouvoir économique est devenu considérable. Arrivé au pouvoir après la chute de Nasser qui s’était fourvoyé avec l’URSS, Anouar el Sadate avait engagé l’Égypte vers un tournant occidental en imposant une alliance avec les États-Unis et une politique économique libérale. Mais seule une petite partie de l’élite du pays, dont les officiers de l’armée, a tiré des bénéfices de cette politique, entrainant ainsi une fracture dans la société qu'ont exploité les Frères Musulmans. Certains militaires de haut rang se sont ainsi livrés à un véritable pillage des ressources du pays et même des aides occidentales et notamment américaine.

En dépit de l'arrivée officiellement au pouvoir des Frères Musulmans, la révolution égyptienne reste une révolution de palais. L’armée, pro-américaine, n'a pas lâché les commandes. Des têtes sont certes tombées au sommet de l’État mais la structure persiste. Une caste d'officiers supérieurs détient des pans entiers de l'économie acquis grâce aux aides internationales que le président Moubarak distribuait généreusement en échange de leur fidélité. Aujourd’hui après la révolution, cette caste perdure et son influence est telle qu’elle finira par générer un affrontement entre les généraux et les dirigeants politiques.

C’est pour la sauvegarde de ses intérêts économiques que l’armée a pactisé avec les émeutiers du 25 janvier 2011. Certains tenants de l’ancien régime avaient l’intention, pour donner des gages de révolutionnaires, de rogner sur les privilèges et les biens des militaires. En embuscade, les militaires attendent aujourd’hui le moment propice pour reprendre le pouvoir aux Frères Musulmans lorsque la situation politique et économique aura suffisamment dégénéré pour qu'ils restent le seul recours.

Les militaires se serviront du contrôle qu’ils détiennent sur les enclaves économiques et bureaucratiques pour empêcher tout président d’exercer un pouvoir réel. Ils pourront même s’opposer à un gouvernement qui ne serait pas à leur gré. Jamais en Égypte, l’armée ne laissera s’exercer un contrôle des civils sur la défense et sur les affaires militaires même si pour la première fois les finances de l’armée sont entrées dans le budget de l’État.

L'armée tunisienne, un rempart

En Tunisie, Rachid Amar, chef d’État-major inter armées et de l’armée de terre, a joué un rôle décisif dans le succès de la révolution en refusant d’obéir aux injonctions du président Ben Ali lui ordonnant de prendre part à la répression contre le soulèvement. Il s'opposait à la politique répressive du régime et se vengeait d'un dictateur qui l’avait de tout temps ignoré.

Depuis décembre 1962 quand un coup d’État militaire avait été déjoué, avec l’aide du Mossad israélien qui ne voulait pas de la victoire de putschistes téléguidés par le régime égyptien du colonel Nasser, l’armée tunisienne avait été écartée des arcanes du pouvoir. Elle a été privée de matériel moderne, de tanks évolués et d’avions à haute technologie. Parce qu’elle restait toujours suspecte, elle avait été marginalisée par des dictateurs qui faisaient plutôt confiance à leurs officines de sécurité et de renseignements. Pourtant les militaires ne se sont jamais mêlés de politique et n’ont jamais montré une quelconque intention de supplanter les civils dans la direction du pays. Ils n’ont d'ailleurs pas soutenu activement la révolution se bornant à assurer l’ordre et la sécurité des citoyens. Ils ont ainsi assuré la transition pacifique aux islamistes. L’armée reste en Tunisie un rempart contre les excès des pouvoirs.

L'armée libyenne ne compte pas

En Libye, l’armée avait longtemps hésité à prendre position face à la rébellion, attendant certainement que la situation se décante pour se ranger du côté des vainqueurs. Cette attitude avait permis à Kadhafi d’accroitre la répression contre les opposants. Mais le colonel libyen avait commis l’erreur de ne pas s’appuyer sur son armée, longtemps loyale, pour consolider son pouvoir et résister à la révolution. Cela a ainsi permis une intervention extérieure occidentale dès lors que la certitude d’une neutralité de l’armée était acquise.

L’armée s’est trouvée au départ écartée dans un pays régi par un système clanique. Le colonel Kadhafi avait bâti son régime sur une jeune garde militaire, formée aux écoles russes, constituant la colonne vertébrale du pays fondé sur des alliances tribales. Les chefs des différentes tribus se partageaient les fonctions clés dans l'armée, l'administration et les affaires. Le dirigeant libyen, hostile à toute forme de gouvernement centralisé, avait privilégié ces liens de type familiaux, dans lesquels il avait puisé une forme de légitimité. Pour diviser pour mieux régner, il avait placé des chefs de tribu à la tête de Commandements populaires et sociaux, conçus pour inclure les différentes factions dans les processus de décision politique. Ces clans ont saisi l’occasion pour contrôler à leur profit les revenus pétroliers. Mais cette politique de clans a eu raison du régime qui n’a pas pu s’opposer aux ambitions personnelles.

L’armée, qui était censée être puissante sous Kadhafi grâce à son équipement et son aviation modernes, a été désorganisée par la révolution. La situation semble similaire à celle qui prévalait à la chute de Saddam Hussein en Irak où une armée affaiblie a contribué à la déstabilisation du pays. Elle n’était plus en état d’assurer une transition démocratique.

L'armée syrienne, le pilier du régime

L’armée syrienne est l’exemple d’une armée qui n’a jamais dévié dès l’origine des troubles. Elle a, sans hésiter, pris fait et cause pour le régime contre les émeutiers. Dès les premiers jours du soulèvement, le président Bachar el-Assad avait envoyé l'armée dans les rues de Deraa pour mater la contestation, afin d’adresser un message fort aux manifestants qui voulaient sa chute. Soutien inconditionnel du régime, l'armée syrienne faisait pour la première fois son entrée dans la répression. La méthode forte a été choisie. Pour briser la révolution, quelque 3.000 soldats avaient été envoyés à Deraa. Ces troupes faisaient partie de la 4ème division sous le commandement direct de Maher Al-Assad, frère du président, de la 5éme division commandée par Mohammed Saleh Al-Rifai, avec le renfort du bataillon 132.

L’armée syrienne est puissante, choyée par le régime qui compte sur ses 220.000 soldats en exercice, onze divisions blindées et quelque 5.000 tanks. Elle est inféodée au régime car le clan alaouite, auquel appartient le président Assad, domine les échelons supérieurs du corps des officiers. Les manifestants anti-régime avaient misé sur les divisions au sein de l'armée pour obtenir le ralliement de l'institution militaire à leur cause. C’était un mauvais calcul car la situation n'avait rien de comparable avec celles de l’Égypte ou de la Tunisie. Le système Assad est totalitaire. C'est un tout qui ne peut être changé que dans son intégralité.

L'armée turque mise sur la touche

Le fondateur de la République turque, Mustafa Kemal Atatürk, avait transformé son pays en démocratie moderne et laïque. Il avait assigné à l’armée le rôle de garante de la voie tracée. C’est à ce titre que plusieurs coups d’État ont modifié les institutions du pays à plusieurs reprises. Le premier ministre Tayyip Erdogan, qui voulait rompre ce lien de dépendance vis-à-vis de l’armée, n’a eu de cesse de briser l'armée en écartant ou en emprisonnant ses principaux généraux, sous le motif fallacieux d'un complot contre l’État.

L’armée a été ainsi décapitée et désorganisée ce qui lui a posé un problème d’efficacité face aux rebelles kurdes du PKK qui lui ont infligé de sérieuses pertes. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Erdogan a été contraint à la négociation avec les rebelles. Depuis 1997, l’armée n’a plus bougé alors que le 18 juillet 1997 elle avait envoyé ses chars dans la rue pour pousser le premier ministre Erbakan à la démission. La difficulté pour la Turquie de peser militairement sur le conflit syrien et la passivité actuelle des militaires face aux émeutes pourrait s'expliquer par une certaine vengeance face au pouvoir islamiste. L'armée turque semble attendre que la situation pourrisse vraiment politiquement, économiquement et internationalement pour intervenir en sauveurs de la nation, mais seulement si une majorité de la population faisait appel à eux.

Politisation de l’armée

Les révolutions ont contraints dans tous les pays arabes l'armée à s'impliquer, qu'elle le veuille ou non, dans le combat pour le pouvoir, que ce soit pour faciliter la transition ou protéger un régime. Elle s’est trouvée de fait fragilisée car elle n'est pas faite pour cela. Ces armées se sont elles-même divisée entre les loyalistes qui voulaient défendre le régime à tout prix et ceux qui avaient de la sympathie pour les révolutionnaires. Cet affaiblissement s’inscrit dans le contexte de la montée en puissance de l'armée iranienne qui se retrouve face à des armées arabes en état d’infériorité technique. Cela explique la volonté d’Erdogan de prendre le leadership du monde musulman. Mais pour cela, il doit maintenant composer avec une armée qu'il n'a eu de cesse de mettre au pas.

Jacques Benillouche

* NDLE: Dans une première version de cet article, nous avions écrit «pays arabes», ce qui laissait entendre que la Turquie est un pays arabe, ce que ne voulait évidemment pas dire Jacques Benillouche. Retourner à l'article

Jacques Benillouche
Jacques Benillouche (231 articles)
Journaliste
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