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Turquie: Pourquoi les émeutes d'Istanbul n’ont rien à voir avec les printemps arabes mais quand même un peu…

Place Taksim à Istanbul, le 31 mai. REUTERS/Osman Orsal

Place Taksim à Istanbul, le 31 mai. REUTERS/Osman Orsal

Les Turcs qui descendent dans la rue défendent une ambiance, une ville, un style de vie auxquels ils tiennent et qui sont mises à mal par le gouvernement islamiste de plus en plus autoritaire.

Le parallèle est tentant. La place Taksim à Istanbul aujourd’hui serait la place Tahrir du Caire hier. C’est effectivement là, dans le parc qui borde la place Taksim au cœur d’Istanbul, et d’une manière également spontanée et très inorganisée, que tout a commencé. Avec comme détonateur une «banale» question d’urbanisme et d’écologie, la destruction des arbres d’un des rares parcs du centre ville pour y construire la copie mégalomaniaque d’une caserne style ottoman qui abriterait un gigantesque centre commercial. Or ce projet, que l'administration a déclaré illégal, a été maintenu par les autorités turques.

Plusieurs dizaines de militants associatifs ont planté leurs tentes pour s’opposer à la destruction de ce poumon de verdure au cœur de cette métropole de 15 millions d’habitants. Dès le 28 mai et les jours suivants, parfois à l'aube, la police intervient en déployant des blindés, brûlant les tentes et chassant les manifestants à coups de gaz lacrymogène. Et ce sont plusieurs milliers de personnes qui rejoignent le mouvement jeudi avant l'embrasement de vendredi. 

Durant la nuit de vendredi à samedi, via les réseaux sociaux, le mouvement s’étend à des milliers de jeunes, puis de moins jeunes, tous urbanisés et représentant plutôt les classes moyennes. Les émeutes gagnent en ampleur, à Istanbul et dans plusieurs villes du pays. La répression policière est excessive, la contestation devient politique: c’est la manière de gouverner du parti de la justice et de la prospérité (AKP, parti islamo-conservateur) et de son Premier ministre Recep Tayyip Erdogan qui sont désormais dénoncés par les manifestants.

Mais le parallèle avec les printemps arabes s’arrête là.

Car les Turcs qui descendent dans la rue ne le font pas pour réclamer un changement de régime ni même de nouveaux acquis ou une amélioration de leur condition de vie mais pour défendre une ambiance, une ville, un style de vie, cette sorte de «movida» stambouliote auxquels ils tiennent et qui est mise à mal par une série de mesures et de lois prises ces derniers mois: restriction de la  vente et de la consommation d’alcool, condamnations à de lourdes peines de prison pour blasphème du pianiste Fazil Say et de l’écrivain turc d’origine arménienne Sevan Nisanyan, destruction du mythique  cinéma Emek à du quartier de Beyoglu, etc.

Movida stambouliote

Détruire le parc Gezi, c’est rayer de la carte un lieu de promenade apprécié des familles et des amoureux au nom d’une politique mercantile et rigoriste néo-ottomane dans laquelle ces manifestants ne se reconnaissent pas. Vouloir raser le parc Gezi, c’est ajouter la goutte d’eau qui fait déborder le vase pour cette frange de la population qui ne sent ni représentée ni entendue par l’AKP.

Seconde différence de ce possible «printemps turc»: le parti au pouvoir en Turquie, loin d’être homogène, a été élu démocratiquement à trois reprises et à chaque fois de manière plus confortable (49,9% des voix en 2011). Ce gouvernement issu des urnes peut se vanter de beaux succès économiques avec une croissance d’environ 5% l’an dernier. Si sa politique, ultralibérale, a pu creuser les inégalités, elle a tout de même permis d’accroitre le niveau de vie des Turcs en dix ans.  

Au pouvoir depuis 2002, Erdogan a surfé sur ce succès et multiplié les gages à l’égard de sa base électorale, majoritairement anatolienne, pieuse et conservatrice ainsi que, dans une moindre mesure, à l’égard de l’extrême droite ultra-nationaliste. Au détriment de ceux qu’on nomme parfois les «Turcs blancs», originaires de la partie européenne ou égéenne de la Turquie.

Ces derniers, laïcs et républicains, désapprouvent la politique jugée «pro-sunnite» du Premier ministre vis-à-vis des printemps arabes et plus particulièrement de la Syrie. L’attentat du 11 mai à  Reynanli, à la frontière syrienne, côté turc, qui a causé plus de 50 morts et des centaines de blessés, a ajouté au malaise et au sentiment de vulnérabilité d’une population qui ne ressent pas vraiment de proximité avec les Arabes.

A Ankara, la capitale turque, le 1er juin. REUTERS/Umit Bektas 

Une histoire mal digérée qui remonte

Une fois «maté» l’establishment bureaucratique, judiciaire et militaire kémaliste, à partir de 2011, le Premier ministre turc a très nettement viré «autoritaire» tout en bénéficiant toujours d’un réel soutien dans la population. Quand samedi 1er juin, Recep Tayyip Erdogan estime –menace à peine voilée— qu’il peut, lui, faire descendre un million de manifestants dans les rues, il est probable qu’il dit vrai.

Troisième différence, c’est une  longue histoire politique qui remonte à la surface. A la différence de la place Tahrir, la place Taksim est dans la mémoire collective le lieu symbole des manifestations de la gauche et de l’extrême gauche turques et en particulier des défilés du 1er mai, dont celui réprimé dans le sang en 1977, trois ans avant le coup d’Etat militaire de 1980 qui a laminé la gauche turque.  

Or il y a un mois, le 1er mai 2013,  les syndicats et  les partis politiques de gauche n’ont pas été autorisés à se rassembler place Taksim pour défiler. Officiellement par mesure de sécurité en raison des travaux qui ont lieu sur la place et dans le parc. Mais cette interdiction a été interprétée comme une preuve supplémentaire du glissement autoritaire du gouvernement et accru le ressentiment de la gauche libérale qui a souvent voté pour l’AKP en 2002 et 2007.

Hier alliée objective de l’AKP contre les militaires, cette gauche syndicale, universitaire, associative a l’âpre sentiment d’avoir été instrumentalisée par l’AKP et plus particulièrement par son Premier ministre. Elle a rejoint les rangs des manifestants. Et ce sont aussi des anciens  réfugiés politiques de gauche ou leurs proches  et leurs enfants installés en Europe, qui ont manifesté samedi à l’unisson aux Pays-Bas, en Allemagne, en France pour soutenir les «Indignés» du parc Gezi.

Quatrième différence avec les printemps arabes, c’est la nature de cette société civile qui a émergé et s’est affirmée depuis une dizaine d’années. Celle-là même qu’on a vu défiler après l’assassinat du journaliste turc d’origine arménienne, Hrant Dink, en 2007. Des jeunes comme ceux qui se sont réunis et embrassés à bouche que veux-tu pour protester contre la politique d’ordre moral de la municipalité d’Ankara.

Mais surtout à l’inverse et au contraire absolu de ce qui s’est passé dans les révolutions arabes, c’est le parti proche de la mouvance des Frères musulmans égyptiens, tunisiens et syriens, l’AKP de Recep Tayyip Erdogan qui est contesté. Et c’est son principal parti d’opposition, laïc, nationaliste et républicain qui aimerait récupérer le mouvement. Le fameux «modèle turc» en prend un sérieux coup.

Ariane Bonzon

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