Sports

Les billets de Roland-Garros et la politique de la place vide

Yannick Cochennec, mis à jour le 01.06.2013 à 11 h 44

Ces fauteuils bien situés aux bords des courts et vides de spectateurs achetés par les sponsors rendent fous les vrais mordus.

A Roland-Garrosle 26 mai 2013. REUTERS/Gonzalo Fuentes

A Roland-Garrosle 26 mai 2013. REUTERS/Gonzalo Fuentes

A Roland-Garros, qui occupe les 14.911 places du central rebaptisé court Philippe-Chatrier depuis 2001? Ou plus précisément comment se répartissent les sièges entre ceux loués par des entreprises afin de réaliser des opérations de relations publiques et ceux mis à la disposition des spectateurs «traditionnels» sachant qu’existe une distinction parmi ces derniers, partagés entre ceux qui sont licenciés à la Fédération française de tennis (FFT) et tous les «autres»?

Chaque année, ces questions ont toutes les raisons d’être soulevées par le téléspectateur déçu de ne pas avoir pu se procurer un billet et qui constate devant son écran que les tribunes du central sont désertées par une bonne partie du public alors que se déroule, en fin de journée, un match à haute tension comme celui qui a opposé Gaël Monfils au Tchèque Tomas Berdych lors de la deuxième journée de ces Internationaux de France.

Cette frustration peut être renforcée par la perception que ce sont les meilleures places, celles de la partie basse du stade, qui seraient les plus touchées par cet exode. Disparition jugée encore plus difficile à avaler le jour des demi-finales messieurs lorsque s’offre aux yeux des téléspectateurs du monde entier, généralement de 13 à 15h, la vue de vides béants au bord du court tandis que se joue le premier des deux matches. Soyez-en sûrs: ce sera encore le cas cette année. Les déjeuneurs prendront leur temps. Grand classique de Roland-Garros chaque année dénoncé et qui n’échappe évidemment pas aujourd’hui à la vindicte, visible désormais par tous via les réseaux sociaux.

En charge de la billetterie à Roland-Garros, Nathalie Sergent ne cherche pas à le cacher. «Environ 30% des places sont captées pour les opérations de relations publiques», évalue-t-elle. Soit environ de 4 à 5.000 sur les 14.000 vendues si l’on retranche les places dévolues à la tribune présidentielle pour les invités de Jean Gachassin, président de la FFT, la tribune des joueurs et la tribune de presse. Ces quelque 5.000 places sont localisées exclusivement dans la partie basse du stade —les mieux placées— et sont étrangères aux trois tribunes hautes. Elles concernent les loges qui ceinturent le court, toutes les places situées au-dessus et une bonne partie de celles de la tribune Lacoste (en face de la présidentielle), la seule des quatre tribunes à ne pas avoir un deuxième niveau.

Ces places vendues en tribunes sont évidemment revalorisées en termes de prix dans la mesure où elles sont souvent associées à des prestations sur le site du tournoi (cocktail, déjeuner, dîner…). A la tête de Quarterback, une agence spécialisée en marketing sportif et relations publiques implantée à Roland-Garros le temps du tournoi, Denis Naegelen rappelle comment ces opérations sont devenues la norme dans le stade :

«Pendant longtemps, des prestataires comme nous se débrouillaient pour acheter des billets et organisaient des déjeuners avec leurs clients dans des restaurants ou clubs proches de Roland-Garros. Au milieu des années 90, la FFT, qui estimait que des millions francs lui échappaient de la sorte, a fait un procès à ces agences pour parasitage et l’a gagné. Des agences ont donc été “officialisées” par la FFT et elles ont l’obligation contractuelle d’acheter des centaines voire des milliers de places sur l’ensemble de la quinzaine

Quarterback dispose d’un volet de 1.950 «packages» (dont les trois-quarts pour le seul central, le reste sur le court Suzanne Lenglen) pendant la totalité de ce Roland-Garros. Cinq agences ont été adoubées par la FFT qui contrôle néanmoins en interne 80% de l’ensemble des opérations de relations publiques. Pas question pour elle de laisser échapper cette manne très rémunératrice. «En 2012, la fréquentation sur les 15 jours de compétition a été de 430.000 spectateurs, complète Nathalie Sergent. 100.000 billets concernaient ces opérations. A titre de comparaison, 150.000 entrées sont vendues lors de la période de réservation licenciés

Pour résumer, et sans franchement caricaturer, les licenciés et les non licenciés sont donc majoritairement consignées aux trois tribunes supérieures du central, «pigeonniers» d’où la vue reste néanmoins très agréable. Il n’empêche: avec le temps et l’obligation pour le tournoi de renforcer son modèle économique (en 2012, la billetterie a rapporté 28,6 millions d’euros et les relations publiques 34,6), les vrais mordus, plus nombreux en haut qu’en bas des tribunes (sans caricaturer là non plus), ont été priés de prendre de l’altitude quand ils arrivent à se procurer un billet. Certains peuvent s’estimer de fait carrément chassés du stade face à cette difficulté d’approvisionnement d’autant plus injuste que les invités des sponsors, moins férus de tennis et rassasiés, plient souvent bagage en fin d’après-midi parfois au mépris de la (belle) rencontre qui s’y déroule.

Les places de Roland-Garros sont vendues en trois étapes à partir de décembre (tout ce qui concerne les sponsors et les entreprises, désireuses d’y recevoir leurs clients, est traité à part). Les premiers servis sont les présidents de clubs de tennis, les seconds sont les licenciés puis vient le tour du reste des troupes, licenciés et non licenciés pouvant alors se précipiter sur les places restantes.

Face à la pénurie et dans un souci de donner sa chance au maximum de monde, il n’est plus possible désormais de commander plus de quatre places lors de la quinzaine sur les trois courts principaux (Chatrier, Lenglen et 1). «En fait, pour ce qui concerne les premières journées, obtenir des places reste tout à fait possible pour peu que l’on se connecte sur Internet dès qu’est ouverte la période de réservations, souligne Michel Boix, spectateur palois, licencié, habitué des allées de Roland-Garros. En revanche, c’est quasiment mission impossible pour le week-end du milieu du tournoi. Pour la fin du tournoi, c’est complexe aussi, mais selon moi, cela dérange moins les vrais fans de tennis qui préfèreront toujours les premières journées.»

Consciente néanmoins du problème, la FFT a instauré il y a plusieurs années l’opération «les visiteurs du soir» (en première semaine) s’adressant aux personnes n’ayant pu acheter un billet pour le tournoi lors des phases de location. Le principe: permettre d’accéder aux trois courts principaux à partir de 17h (et courts annexes dès 15h) par le biais de places libérées par des spectateurs ayant quitté le stade et revendues à tarif modéré. En 2012, 12.040 personnes en avaient profité. Sorte de dernière chance pour un premier choix. En tentant de remplir les vides.

Il reste à savoir aussi si le public, y compris parmi les passionnés, n’a pas changé avec le temps. La mode du tennis est, c’est vrai, un lointain souvenir. Regarder plusieurs matches de la première à la dernière balle assis pendant des heures est un exercice peut-être moins goûté et voir partir le public après trois bons et longs matches n’est pas, après tout, incompréhensible.  «Aujourd’hui, le spectateur picore plus, mais veut faire partie du spectacle, note Philippe Bouin, ancien journaliste de L’Equipe, observateur attentif de ce central depuis près de 40 ans. Il aime davantage se faire remarquer par des interventions verbales que l’on n’entendait pas il y a 30 ans

De l’autre côté de la Manche, les traditions sont différentes. A Wimbledon, le spectateur reste sage comme une image et ne bouge pas de son siège. Au All England Club, des tribunes en partie vides, à 19h, c’est tout simplement inimaginable y compris dans les zones de relations publiques.

Yannick Cochennec

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Journaliste
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