France

La politique gouvernementale est proprement inqualifiable

Eric Dupin, mis à jour le 04.06.2013 à 9 h 41

Socialiste ou sociale-démocrate? Sociale-libérale ou sociétale-libérale? Pour être comprise de l'opinion avant d'être approuvée par les électeurs, une politique doit s'inscrire dans une cohérence, ce qui n'est pas le cas de celle du gouvernement actuel.

François Hollande, le 17 mai 2013 à l'Elysée. REUTERS/Gonzalo Fuentes

François Hollande, le 17 mai 2013 à l'Elysée. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Une politique digne de ce nom ne se résume pas à une succession de mesures disparates prises sous la pression croisées des circonstances et des volontés. Pour être comprise de l'opinion avant d'être approuvée par les électeurs, elle doit s'inscrire dans une cohérence porteuse de lisibilité. A ces conditions, cette politique pourra être mise en mots.

C'est précisément là que le bât blesse dans l'action du gouvernement actuel. Instable dans ses inspirations, hésitante sur ses moyens, ambigüe dans ses propos, la politique actuellement mise en oeuvre ne se laisse pas aisément qualifier. Non seulement sa caractérisation idéologique tient de la gageure, mais la simple dénomination de son orientation a de quoi laisser perplexe.

Socialiste ou social-démocrate?

François Hollande avait surpris son monde —et déçu quelques-uns— en assurant, au cours de sa deuxième conférence de presse, qu'il restait «socialiste». Sept jours plus tard, le 23 mai, le président de la République faisait toutefois l'apologie de la social-démocratie à Leipzig, à l'occasion du 150ème anniversaire du SPD.

«Socialiste qui sait ce qu'il doit à la social-démocratie», l'ancien premier secrétaire du PS saluait non seulement l'esprit du congrès de Bad-Godesberg (1959), par lequel les sociaux-démocrates allemandes congédièrent le marxisme, mais aussi les réformes d'inspiration libérales réalisées par Gerhard Schröder au tournant du millénaire.

La contradiction s'éclaire lorsqu'on se rappelle que Hollande s'est défini comme un «socialiste qui veut faire réussir la France». La précision suggère qu'un tel succès suppose pas mal de concessions idéologiques. Le moins qu'on puisse dire est que l'actuel pouvoir y est disposé.

La politique hollandaise ne saurait pour autant être qualifiée de «social-démocrate». Dans son utilisation courante d'aujourd'hui, ce terme signifie que les socialistes se soumettent au «réalisme» économique et se plient à une sorte de modernisme droitier. On est loin de la social-démocratie européenne de la belle époque, qui permettait à un mouvement ouvrier puissant, adossé à des syndicats de masse, d'arracher paisiblement des avancées sociales à un capitalisme contraint au compromis.

Hollande n'a retenu de cette leçon que l'impératif d'une entente entre partenaires sociaux. «Je garde de la social-démocratie le sens du dialogue, la recherche du compromis et la synthèse permanente entre la performance économique et la justice sociale», a-t-il expliqué à Leipzig. C'est cette philosophie qui a guidé la réforme du marché du travail issue d'un accord entre le patronat et certaines organisations syndicales.

Le rapport de forces entre le capital et le travail est toutefois trop déséquilibré, en cette période de mondialisation et de chômage de masse, pour que le progrès social puisse sortir clairement gagnant d'un tel type de compromis. Il serait étrange que les socialistes français s'en remettent au schéma social-démocrate au moment même où celui-ci a cessé d'être pertinent.

Social-libéralisme ou sociétal-libéralisme?

L'étiquette du social-libéralisme conviendrait sans doute mieux à la politique du pouvoir. L'orientation de plus en plus favorable aux entreprises au nom de la «compétitivité» est complétée par le souci d'adoucir la peine des plus faibles dans la crise. N'oublions pas que Hollande fut l'un des principaux animateurs du groupe des «transcourants», qui, sous la haute figure de Jacques Delors, exprimait dans les années quatre-vingt des idées préfigurant le social-libéralisme.

Pour autant, ce serait encore faire trop crédit à la cohérence de l'action gouvernementale que de l'affubler d'un tel qualificatif. Avec ses innombrables zig-zags et contradictions, elle n'est en réalité guère plus audacieuse au plan libéral (alourdissement de la fiscalité, notamment sur les ménages aisés) qu'au niveau social (frilosité réformiste et absence d'avancées significatives).

Il serait peut-être plus exact de la qualifier de «sociétale-libérale» si l'on songe que la grande réforme dont s'enorgueillissent les socialistes reste celle du mariage homosexuel. Mais, là encore, les efforts de conceptualisation trouvent vite leurs limites. La prudence du pouvoir à l'égard des prolongements de cette réforme (PMA, GPA), comme au sujet du droit de vote des étrangers, montre que le pouvoir hollandais est moins allant, sur ces plans, que ne le fut en son temps en Espagne le PSOE de José Luis Zapatero, le pionnier du sociétal-libéralisme.

Navigation à vue et bricolage

A dire vrai, la navigation à vue en fonction des récifs du moment est ce qui semble encore le moins mal caractériser l'action gouvernementale. Le feuilleton autour des 75% d'imposition pour les plus hauts revenus puis du financement de la politique familiale en ont constitué de spectaculaires illustrations.

La récente volte-face du pouvoir sur l'encadrement des rémunérations des patrons du secteur privé par la loi en témoigne à son tour. En s'en remettant à une fort hypothétique «auto-régulation exigeante», Pierre Moscovici semble avoir cédé au lobby patronal. Incapables d'assumer un tel renoncement, les socialistes —jusqu'à leur timoré premier secrétaire— laissent toutefois planer la menace d'une législation. Un bel exemple de confusion propre à mécontenter toutes les parties.

La décisive question européenne n'échappe pas à ces jeux de faux semblants. Le 16 mai, le président Hollande proclame haut et fort sa volonté de pousser les feux de l'intégration communautaire. Moins de deux semaines plus tard, il se met en colère contre la Commission européenne, accusée de vouloir «nous dicter ce que nous avons à faire». Là encore, la logique sous-jacente de la politique conduite est parasitée par un discours dénégateur.

Il s'ensuit un manque de confiance dans la parole publique lourd de conséquences. Chacun finit par avoir de bonnes raisons de se plaindre des actes et/ou des paroles du pouvoir en place. L'affaire est d'autant plus ennuyeuse que les actions menées ne donnent guère, à ce jour, de résultats probants. Les «emplois d'avenir» peinent par exemple à entrer dans la réalité, et encore plus à toucher le public déshérité visé.

La «boîte à outils» du président Hollande apparaît de dimension quelque peu modeste eu égard à la gravité et à la profondeur de la crise. Or, on pourrait peut-être avancer que les redoutables défis qu'elle pose exigeraient au moins autant des qualités de visionnaire que de bricoleur.

Eric Dupin

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Journaliste
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