Monde

Les trous de la mémoire espagnole

Marc Fernandez, mis à jour le 29.06.2009 à 19 h 14

Le pays a bien du mal à tourner la page de la Guerre civile et de la dictature, des sujets qui restent tabous.

«La Justice se moque de nous et nous sommes épuisés.» Voilà en substance ce que les familles des disparus de la Guerre civile espagnole ne cessent de répéter depuis des années. Le conflit, qui a démarré le 18 juillet 1936 et duré trois ans, a porté au pouvoir Franco. Le début d'une longue dictature, qui s'acheva en novembre 1975, à la mort du Caudillo. La guerre fut sanglante: plus de 500.000 personnes seraient mortes. Durant les première années du régime, les hommes de Franco exécutaient les opposants (femmes et hommes de gauches, intellectuels, artistes) et les enterraient à la va-vite, n'importe où.

Ces fosses franquistes sont aujourd'hui au cœur d'une vive polémique en Espagne. Le juge Garzón, celui-là même qui avait émis un mandat d'arrêt contre Augusto Pinochet, a ouvert une instruction, fin 2008, sur les victimes du franquisme. Selon lui, ces morts s'inscrivaient dans un contexte de crimes contre l'humanité. Mais après plusieurs rebondissements et des pressions de la part de ses supérieurs hiérarchiques, il a renoncé à instruire lui-même et s'est dessaisi au profit des tribunaux locaux compétents. Prouvant par là-même que, 34 ans après la fin de la dictature, l'Espagne a encore bien mal à sa mémoire.

«Contrairement à l'Argentine, à l'Afrique du Sud et même à l'Allemagne, le pays n'a pas fait son travail de catharsis», assure Emilio Silva. Le président de l'Association pour la récupération de la mémoire historique (AMRH), est à l'initiative de l'action du juge Garzón. Sévère, il parle même d'amnésie. «L'Espagne, qui se veut à la pointe en matière de justice universelle, n'a pas fait le travail chez elle.» La droite l'accuse de vouloir réveiller les «fantômes du passé». Quant à la gauche, avec José Luis Zapatero (dont le grand-père a été fusillé par les franquistes), elle a voté une timide loi sur la mémoire historique en juillet 2007, qui condamne officiellement, et pour la première fois, le régime de Franco.

Depuis le retrait du juge Garzón, les choses n'ont pas beaucoup avancées. Et les familles des disparus commencent à désespérer. Pire encore, les années passent et les enfants, petits-enfants et arrières-petits-enfants des victimes continuent de souffrir. Une étude rendue publique il y a quelques jours par le quotidien de gauche Público montre que l'Espagne est le seul pays au monde ou quatre générations souffrent de séquelles psychologiques importantes du fait d'une guerre que la plupart n'ont même pas connu. «L'impossibilité de faire le deuil a culpabilisé les familles. Et, malgré le récent texte sur la mémoire historique, rien n'a changé pour elles. Il est impossible d'imposer l'oubli par une loi», affirment les deux psychologues qui ont réalisé ce travail.

Un mince espoir semble pourtant voir le jour pour tous ceux qui cherchent encore où se trouvent leurs disparus et comment ils sont morts. Le 18 juin dernier, la Catalogne a en effet voté une loi qui fera date. Dans une Espagne ultra décentralisée, elle est la première région à autoriser l'ouverture des fosses communes. Ce texte pionnier, comme le rapporte le quotidien de Barcelone El Periódico, reconnaît le droit des familles à obtenir des informations sur le sort de leurs parents disparus pendant la guerre civile et la dictature franquiste, à recueillir leurs restes et à faire des fosses communes où ils ont été enterrés des lieux de mémoire.» La région, qui compte 179 fosses, s'est également engagée à financer ces démarches, estimées à environ 40.000 euros par ouverture de fosse. En adoptant cette loi, le gouvernement catalan met ainsi en place un cadre juridique et des mécanismes pour localiser et identifier les disparus, dresser la liste des victimes et établir une carte précise des fosses, mais aussi pour aménager des lieux de mémoire.

Début juin, quelques jours avant le vote de cette loi, dans la province de Zamora (au Nord-ouest), des restes de victimes de la guerre civile étaient exhumés sur ordre de la justice. Une grande première judiciaire, à mettre au crédit de la juge Tania Chico. «Une décision historique», écrit même le quotidien El País dans un éditorial intitulé «Droit de réparation». «Justice est enfin faite (...) Que l'Etat [central] ait tant tardé à accéder aux demandes des familles des victimes du franquisme devrait faire réfléchir les Espagnols d'aujourd'hui. Il ne s'agit pas de rouvrir de vieilles blessures, comme il a été dit parfois, mais de les refermer. Il est temps que l'Espagne démocratique reconnaisse ses victimes.» Cette action de la juge Chico pourrait être le début d'autres exhumations judiciaires dans d'autres régions.

Mais les familles des victimes sauront-elles attendre que les juges leur ouvrent les portes de leur cabinet? Cela fait des années qu'elles attendent un geste. Mais certaines n'ont plus la patience, comme la famille Dorado, qui vient de déposer plainte contre l'Etat espagnol devant la Cour européenne des droits de l'Homme à Strasbourg. «L'Espagne fait comme si rien ne s'était passé, comme s'il n'y avait pas eu de dictature», explique Emilio Silva, le président de l'ARMH. Jusqu'à quand?

Marc Fernandez

(Photo: Des sympathisants de Franco font le salut fasciste à Madrid en 2006, REUTERS/Paul Hanna)

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