Monde

Pourquoi le mouvement de Beppe Grillo est passé aussi vite du succès aux échecs

Margherita Nasi, mis à jour le 30.05.2013 à 3 h 20

En février, son ascension fulgurante bouleverse l’échiquier politique italien. Trois mois plus tard, sans être au gouvernement, son parti est absent du second tour des municipales. Crise durable ou crise de croissance?

Beppe Grillo à Rome le 21 avril 2013 2013. REUTERS/Remo Casilli

Beppe Grillo à Rome le 21 avril 2013 2013. REUTERS/Remo Casilli

L’ascension de Beppe Grillo sera-t-elle aussi fulgurante qu’éphémère? Trois mois après les législatives qui ont porté son mouvement au Parlement, Beppe Grillo essuie plusieurs revers. Après avoir perdu la bataille pour la présidence de la République, subi les critiques d’élus envers son porte-parole, perdu des points dans les sondages, le M5S (Mouvement cinq étoiles) a raté les élections municipales du 26 mai.

Cette fois-ci, l’ex-humoriste n’a pas tiré parti de la désaffection à l’égard de la classe politique. En perte de vitesse au Nord et au Sud, Beppe Grillo n’a pas placé un seul de ses candidats au second tour qui aura lieu les 9 et 10 juin. Les électeurs ont testé, juge le professeur en Sciences Politiques Elisabetta Guelmini «et ont compris qu’ils ne sont pas si différents des autres. Les grillini, ces nouveaux visages inconnus de la politique, n’ont pas convaincu les électeurs de voter à nouveau pour eux».

Cette désaffection commence début avril. Les signes montrant une crise interne au M5S se multiplient. Les sondages suivent. Alors que le Mouvement 5 Etoiles a vu sa cote grimper après les élections, les chiffres commencent à se retourner contre Beppe Grillo. Pour la première fois, le mouvement se situe sous la barre des 24%, avec une baisse de près de 2% par rapport au vote de février. «Il s’agit d’une érosion modeste, mais significative étant donné son allure constante dans le temps», explique alors l’expert en sondages Renato Mannheimer. Pour le sociologue, cette baisse dans les sondages s’explique par un décalage avec une une partie de ses électeurs «qui aurait préféré qu’il accepte une alliance avec le Parti démocrate plutôt que de s’enfermer dans une opposition stérile».

Edoardo Greblo, auteur de La Philosophie de Beppe Grillo. Le Mouvement 5 Etoiles, est du même avis: l’intransigeance de Grillo avec la gauche, avec laquelle il a systématiquement refusé de s’allier, a déçu.

«La gauche reproche à Grillo d’avoir raté le coche, d’avoir dilapidé un patrimoine de votes et d’énergies en se figeant dans une opposition stérile, de ne pas avoir voulu se salir les mains pour éviter la prise de responsabilités. Et je crois qu’une partie de l’électorat du M5S partage ces critiques.»

Troisième force

Sans parler des élections pour le président de la République, qui ont montré les failles du système: ce ne sont que la moitié des électeurs M5S qui ont participé au vote sur Internet pour désigner le candidat du Mouvement 5 étoiles à la présidence de la République. Et «il a fallu 8 jours pour compter 28.518 votes», rappelle Edoardo Greblo. Pire encore, en refusant une possible convergence avec le Parti démocrate, le M5S a «contribué à garder Silvio Berlusconi politiquement vivant».

Mais si Beppe Grillo déçoit, c’est peut-être parce que ces électeurs n’ont pas compris quelles étaient les véritables intentions du trublion de la politique italienne. «Une partie de cet électorat a voté Grillo pour embêter les partis traditionnels, dans l’hypothèse qu’il les pousse à faire des choix différents. Cette partie de l’électorat est forcément déçue: Grillo ne souhaite pas ré-orienter les partis politiques, il veut les remplacer», tranche le politologue et professeur à l’université de Bologne Paolo Pombeni. En voulant envoyer un signal aux partis traditionnels, les électeurs ont contribué à l’instauration d’une troisième force politique, pas à les faire bouger.

Car Beppe Grillo a encore un rôle de taille à jouer et le M5S est tout aussi capable de remonter dans les sondages. Ce serait même «le propre des partis de ce type, qui ont une allure fluctuante», estime Paolo Pombeni.

Edoardo Greblo évoque lui une phase de stabilisation normale après une croissance folle.

«Il est prématuré de parler de crise. Tout dépend de ce que fera ce gouvernement et si Berlusconi réussit à transformer son image entachée de scandales en celle d’un père de la Patrie au-dessus de la basse cuisine politique.»

Pour Edoardo Greblo, la vraie question à se poser est celle de l’impact du M5S sur le nouveau gouvernement: que se passera-t-il quand le Mouvement 5 Etoiles demandera l’inélégibilité de Silvio Berlusconi, une loi sur le conflit d’intérêts, l’abolition des lois ad personam, celles que le Cavaliere a fait passer pour se mettre à l'abri de la justice?

Comment va voter le Parti démocrate? «S’il vote avec le M5S, le gouvernement tombera, s’il vote avec le Pdl il perdra ses électeurs.» Pour Edoardo Greblo, le M5S n’est pas une météore.

«Les raisons d’insatisfaction envers la classe politique qui nous a gouvernés au cours des vingt dernières années sont si profondes et enracinées qu’il est difficile de prévoir un éboulement à court terme.»

Un mouvement qui respecte ses promesses est toujours sympathique

D’ailleurs le M5S serait déjà en train de remonter la pente. C’est ce qu’estime Alberto Di Majo. Pour l’auteur de Casaleggio, il grillo parlante (Editori Internazionali Riuniti) Beppe Grillo suit une politique cohérente:

«Il a dit non à un gouvernement Bersani, non à la réelection de Napolitano. Il est resté cohérent avec sa philosophie.»

Dans une Italie où les promesses de campagne peinent à se transformer en réalité, «Grillo a fait preuve de respect et sobriété envers ses électeurs».

Ce qui lui vaudrait aujourd’hui les sympathies des électeurs de gauche, déçus de l’accord entre le Parti démocrate et la droite de Silvio Berlusconi. De quoi lui garantir un avenir? Rien de moins sûr. La possibilité d’une disparition du Mouvement 5 Etoiles existe. «Le M5S est très hétérogène, rappelle Alberto di Majo, il rassemble en ce moment des électeurs de droite comme de gauche. Quand, dans les mois à venir, il faudra prendre des décisions, le mouvement pourrait imploser.»

Pour Paolo Feltrin, ce scénario de l’implosion est même le plus probable. Le politologue ouvre une parenthèse historique.

«Il y a 20 ans, l’Italie a été marquée par l’émergence de deux phénomènes: le mouvement de Mario Segni et celui d’Umberto Bossi.»

Si ce dernier est désormais connu comme le fondateur de la Ligue du Nord, Mario Segni, transfuge de la Démocratie chrétienne, est lui tombé aux oubliettes.

Et c’est bien le problème: «Le M5S ressemble plus au mouvement de Segni qu’à celui de Bossi», estime Paolo Feltrin. En raison, notamment, de l’hétérogénéité de son électorat.

«Il s’agit du parti le plus national que nous ayons en Italie aujourd’hui: il prend des votes de façon homogène dans les 109 provinces italiennes. Est-ce que les motivations de vote sont les mêmes en Lombardie et en Sicile? Non, et c’est ce qui rend le mouvement fragile.»

Issu de tous les horizons politiques, l’électorat de Grillo est aussi sociologiquement fragmenté, un autre facteur de faiblesse. «Dans le Nord prévaut le secteur privé, au Sud c’est le secteur public. Comment tenir ensemble des électorats si éloignés idéologiquement?», se demande Paolo Feltrin. Pour le politologue, l’immobilisme est la seule option possible:

«Grillo en est d’ailleurs conscient, c’est pourquoi il ne prend aucune décision, et ne joue que sur la politique du non. Il sait qu'au moment où il fera un choix, son électorat va se briser.»

Le politologue estime néanmoins que Grillo a une grande chance devant lui: l’éventuel échec du nouveau gouvernement, qui lui permettrait de retourner la situation à son avantage. L’outsider doit parier sur le scénario du pire. Alberto di Majo ne dit pas autre chose:

«Si le pacte entre Parti démocrate et le Pdl devait se rompre, Grillo gagnerait énormément de voix.»

Le M5S: feu de paille ou nouvelle flamme de la politique italienne? Difficile à dire. La seule chose qui semble certaine, c'est que l’avenir du mouvement de Beppe Grillo dépend de l’action du gouvernement. Et non l’inverse.

Margherita Nasi

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