Life

L'extase du vide

Seth Stevenson, mis à jour le 15.07.2013 à 11 h 07

Comment atteindre un profond et extatique sentiment de vide en flottant nu dans un caisson d’isolation sensorielle.

L'installation «Tom Na H-iu» de l'artiste japonais Mariko Mori à l'Académie royale des arts de Londres, en décembre 2012. REUTERS/Stefan Wermuth

L'installation «Tom Na H-iu» de l'artiste japonais Mariko Mori à l'Académie royale des arts de Londres, en décembre 2012. REUTERS/Stefan Wermuth

Comment ai-je bien pu me retrouver chez un inconnu, flottant dans le noir et le silence absolu dans un caisson rempli d’eau salée, à réaliser que pour la toute première fois de ma vie je parvenais à avoir une totale conscience de moi-même?

Notre histoire débute en 1961, à l’époque où Peter Suedfeld était en troisième cycle de psychologie à l’université de Princeton. Un autre chercheur de son département, conduisant une étude sur la «privation sensorielle», cherchait des volontaires qu’il dédommageait à hauteur de 20 dollars. Suedfeld avait besoin d’argent, il accepta donc d’être enfermé dans une pièce insonorisée et totalement obscure pendant 24 heures, avec juste un peu de nourriture et des toilettes.

Il fut incapable de le supporter. «J’étais stressé, j’avais la bougeotte et j’étais mal à l’aise», raconte-t-il aujourd’hui. Il abandonna avant la fin de l’expérience. Et il ne fut pas le seul. Beaucoup de sujets paniquèrent, certains rapportèrent même avoir eu des hallucinations.

Bien qu’il ait eu la frousse (ou peut-être justement à cause de cela), les chambres d’isolation éveillèrent la curiosité de Suedfeld. La privation sensorielle était un secteur de recherches qui faisait fureur dans les années 1950 et 1960, et Suedfeld commença à organiser ce genre d’expériences lui-même. Il apprit assez rapidement l’existence d’une autre technique. Un certain John C. Lilly –d’abord au Naval Institute, puis au National Institute of Mental Health– avait, pour la première fois, utilisé un caisson d’immersion. Lors des premiers essais, le sujet, totalement immergé, portait un masque dont le tuyau d’air était relié à une pompe. Dans une version suivante, le sujet flottait tout simplement dans de l’eau salée, sur le dos, dans un caisson aux allures de cercueil, dans un silence total et une profonde obscurité.

Lilly devint un personnage un peu culte, dans la veine de Timothy Leary, à mesure que ses expériences se faisaient plus saugrenues. Il tenta de communiquer avec les animaux (ce qui fut adapté plus tard par Mike Nichols dans son film Le jour du dauphin) et il était notoire qu’il n’entrait dans son caisson de flottaison qu’après s’être envoyé de puissants hallucinogènes (ce qui fut porté à l’écran dans le film de Ken Russell Au-delà du réel). Suedfeld rencontra Lilly et fut très impressionné par ses caissons –mais pas par ses méthodes. «Il avait commencé comme un scientifique classique», raconte Suedfeld.

«Mais il se mit à prendre de la drogue et se dit qu’il allait entrer en contact avec des sphères de conscience au-delà de la normale. Il croyait fermement avoir discuté avec Shakespeare et autres. Nous n’étions pas d’accord sur la manière dont le caisson devait être utilisé. Je conduisais toujours des expériences standard avec des groupes de contrôle, des données et des tests objectifs

J’avais vu il y a très longtemps Au-delà du réel, film où William Hurt se transforme en bête primordiale et luisante après s’être un peu oublié dans le caisson. Mais avant de lire un article sur la flottaison dans le Wall Street Journal en février dernier, je ne m’étais jamais rendu compte qu’il était possible de flotter dans un contexte non-scientifique. Il ne m’était pas non plus venu à l’idée qu’on puisse en avoir envie. Tout d’un coup, la curiosité me gagna: qu’est-ce que la privation sensorielle pouvait m’apporter?

Les bains flottants ne sont pas très nombreux à New York. J’ai d’abord essayé La Casa, un spa près de Union Square, qui possède un caisson principalement parce qu’une de ses propriétaires, Jane Goldman, adore flotter. Un matin de semaine, j’ai gravi les marches de La Casa, je me suis intégralement déshabillé et après avoir pris une douche je suis entré dans une grande baignoire à l’intérieur d’une salle fermée. J’ai refermé la porte coulissante opacifiante derrière moi, j’ai glissé dans l’eau et appuyé sur l’interrupteur éteignant toutes les lumières. Je flottais dans une obscurité et un silence total. La saturation de sel d’Epsom dans l’eau me faisait flotter de façon surnaturelle –mon visage, mon ventre et mes genoux formaient un archipel dans l’océan de la baignoire.

Pendant ce qui a dû être les 15 première minutes, je me suis demandé ce que je faisais là. J’ai pensé à mes projets de soirée, aux articles sur lesquels je travaillais, je me suis demandé s’il restait à manger dans le frigo. Je m’ennuyais. Je me sentais idiot. Comme Peter Suedfeld dans cette salle de Princeton, j’ai même eu la bougeotte. J’ai ressenti un soudain besoin de me lever, ruisselant d’eau, et de partir.

Et puis une transformation s’est opérée. Si vous avez déjà pris des champignons hallucinogènes (allez, qui n’a pas essayé?) vous vous rappelez peut-être une certaine sensation qui naît à mesure que la drogue fait effet. «Il se passe quelque chose, il se passe quelque chose», dit votre corps à votre cerveau, avec une vague urgence. En flottant, j’ai eu ce genre de sensation. Mon cerveau s’est un peu détraqué. Quand l’orage est passé, je me suis retrouvé dans un nouvel état d’esprit qui ne m’était pas familier.

* * *

Les études de Suedfeld ont, au fil des années, montré que les séances de flottaison peuvent être utilisées pour soigner les problèmes du système nerveux autonome comme les douleurs chroniques, l’hypertension et les troubles du mouvement. Elles peuvent améliorer les aptitudes perceptives et motrices des athlètes et la créativité des artistes. Suedfeld rapporte aussi que l’expérience déplace la concentration de notre cerveau de son hémisphère dominant à son hémisphère non-dominant, apportant divers bénéfices. «Mais Dieu seul sait pourquoi l’équilibre des hémisphères est affecté, s’interroge Suedfeld. On ne peut pas encore placer un scanner cérébral dans un caisson de flottaison, ni mouiller le scanner d’ailleurs

Pour un novice tel que moi, qui ne cherche pas à soigner un problème physique où à décrocher une médaille olympique, les aspects les plus curieux de la flottaison sont premièrement son potentiel peut-être imaginaire, dans la droite ligne de Lilly, de révélation des couches de conscience dissimulées dans les profondeurs et, deuxièmement, sa capacité démontrée à relaxer les gens. Suedfeld admet volontiers le deuxième point.

«Tout ce qui est lié au stress psychologique, que ce soit des céphalées de tension chroniques, l’insomnie, des phénomènes sans cause physique connue… après plusieurs séances de flottaison, tout semble vraiment s’améliorer

Ce sont les qualités méditatives et relaxantes de la flottaison –même de la flottaison non accompagnée d’hallucinogènes– qui ont fini par déplacer la pratique du domaine académique au domaine commercial. Glenn Perry est peut-être à l’origine de l’usage récréatif des bains flottants. Perry était programmeur informatique en 1972 lorsqu’il a lu le livre de Lilly The Center of the Cyclone. Peu après, il est tombé sur une publicité pour une séance de flottaison organisée par Lilly.

«La première fois que j’ai flotté, explique Perry, j’en suis ressorti avec l’impression que ma notion du temps avait changé et que mes sens étaient totalement différents. J’ai tout de suite su qu’il fallait que je construise mon propre caisson. A la fin de la semaine, j’avais décidé de construire des caissons non seulement pour mon usage personnel, mais aussi pour les autres. John m’a surnommé Samadhi –un mot sanscrit qui exprime l’état de celui qui médite quand il ne fait plus qu’un avec l’objet de la méditation.»

Au milieu des années 1980, le sida bouleversa tout

Après avoir essayé plusieurs modèles, Perry choisit un caisson rempli de 25 centimètres d’eau saturée de sel d’Epsom. Lui et sa femme Lee ouvrirent un centre de bain flottant à Beverly Hills en 1979, où ils louaient leurs cinq caissons principalement à des membres du secteur du divertissement. L’auteur Michael Crichton venait flotter un brin lorsqu’il était à court d’inspiration. Avant de finir par s’acheter son propre caisson.

Avec le centre de bains flottants de Perry, le livre de John Lilly sur les joies de la flottaison publié en 1977 et intitulé The Deep Self et la sortie en 1980 de Au-delà du réel, la flottaison a fait son entrée dans la culture populaire. Le New York Times de novembre 1981 publia un article tendance intitulé «Relaxation Tanks: A Market Develops [Caissons de relaxation: un marché en développement]». Il citait des représentants de Samadhi et autres entreprises fabriquant des caissons, soulignant que le secteur empochait 4 millions de dollars par an en locations et ventes. Il expliquait que de nouveaux centres de flottaison ouvraient dans tout le pays. Il citait également quelques propriétaires célèbres de bains flottants: Robin Williams, Yoko Ono et les entraîneurs des Dallas Cowboys et des Philadelphia Eagles. Un «flotteur» comblé y décrivait sa pratique comme un «genre de mode d’épanouissement personnel qui vous permet d’être en harmonie avec vous-même».

Au milieu des années 1980, le sida a tout bouleversé. Les gens avaient peur de contracter le VIH dans des eaux contaminées de centres de bains flottants. Le secteur se tarit. Les adeptes du New Age se tournèrent vers le yoga. Même les travaux universitaires tombèrent en disgrâce.

«Les étudiants radicaux commencèrent à comparer les études sur l’isolation avec la torture et le lavage de cerveau, raconte Suedfeld. Les gens se détournèrent du domaine, dégoûtés par ce harcèlement.»

A la mort de John Lilly en 2001, les bains flottants, semblait-il, avaient vécu.

Un tunnel spatio-temporel

En réalité, ils étaient insubmersibles. L’article de février dernier du Wall Street Journal qui a retenu mon attention –intitulé «Float Centers Gaining Steam [les centres de bains flottants en plein essor]»– m’a tout l’air d’un tunnel spatiotemporel relié directement à l’article du Times publié il y a 30 ans. Il signale une nouvelle vague d’enthousiasme pour les bains flottants, et accorde à l’humoriste Joe Rogan (apôtre des caissons de flottaison) et aux grosses têtes high-tech stressées et avides de méthodes de relaxation de la Baie de San Francisco le mérite d’avoir répandu la bonne parole.

Autres preuves du renouveau des caissons d’isolation sensorielle: un centre de flottaison de Portland, dans l’Oregon, a inauguré une conférence annuelle sur les bains flottants. Peter Suedfeld –qui, après avoir passé sa thèse à Princeton, a dirigé le département de psychologie de Rutgers et de l’University of British Columbia et a conduit des études sur ces bains flottants pendant des années dans ses propres laboratoires– en était le conférencier-vedette.

Et voilà que moi aussi, je fais partie du mouvement. Après avoir vécu ma première séance de flottaison à La Casa, j’ai compris pourquoi tous ces gens étaient emballés. Pour la première fois dans ma vie éveillée, je n’avais pas la moindre pensée. Une quiétude mentale dont je n’avais jamais soupçonné l’existence.

* * *

«Un jour, un maître zen a visité mon laboratoire, raconte Suedfeld, et il a demandé à rester une heure dans le caisson. Il avait passé la plus grande partie de sa vie à méditer quatre ou cinq heures par jour, voire plus. Et il a estimé que sa profondeur de méditation dans le caisson était au niveau de celle qu’il atteignait peut-être une fois par an dans son environnement de méditation normal –qui n’était pas exactement au beau milieu de Times Square non plus. Il était stupéfait

L’air et l’eau dans le caisson de flottaison sont à la température de la peau, l’obscurité reste la même que l’on ouvre les yeux ou pas, et il n’y a aucun bruit –rien d’extérieur ne vous parvient. A son tour, mon cerveau a ralenti jusqu’à ce que sa production réduise également son rythme, puis s’arrête. J’étais suspendu dans un lieu sans espace, sans temporalité ni but. De temps en temps, une pensée du quotidien surgissait sur les bords –est-ce que j’ai répondu à ce mail?– avant de rebondir un moment dans le vide solitaire de mon crâne. Mais elle ne tardait pas à se dissiper lorsque mon cerveau se rendait compte qu’il ne s’en souciait pas. Retour au vide.

La délectation du vide

Quand ma séance d’une heure à La Casa s’est achevée par de petits coups légers frappés sur la cloison du caisson –le signal convenu par le spa– j’ai émergé dans un état de profond ahurissement. Je parlais doucement et tout bas, comme un DJ de smooth-jazz, à la personne de l’accueil du spa qui me demandait comment s’était passée ma séance. Je me sentais plus reposé que si j’avais dormi 16 heures sur un tas de chinchillas sous sédatifs. Dehors, les couleurs étaient saturées, les sons pénétrants.

Il me fallait recommencer, le plus tôt possible. Pour ma deuxième séance je suis allé à Blue Light Floatation, sur la 25e rue à Chelsea. C’est en fait un loft appartenant au propriétaire d’un caisson appelé Sam Zeiger. Le cadre n’est pas aussi bizarre qu’on peut le croire: Zeiger a réservé une zone privée pour flotter, se doucher et se changer.

Comme ce n’était pas ma première fois, ma transition s’est faite plus rapidement. Il ne m’a fallu que quelques minutes pour sentir mon cerveau et mon corps ralentir, mes pensées agitées s’effacer. Si je le voulais, je pouvais me concentrer résolument sur une seule idée à la fois, l’examiner sous toutes les coutures totalement isolée des autres, analyser un aspect de ma vie sans la moindre distraction. Ou bien je pouvais simplement me délecter de ce vide étonnamment euphorisant. A un moment, j’ai commencé à m’endormir. Je ne m’en suis rendu compte que parce que mes bras et mes jambes ont été secoués de légers spasmes –provoquant de petites éclaboussures– comme quand on est au bord du sommeil. Il n’y avait pas de frontière claire entre conscience et inconscience (je n’avais pas peur de me noyer –ma flottabilité était telle qu’il était pratiquement impossible de me retourner accidentellement).

Plus tard, en me donnant une tasse de tisane, Zeiger m’a raconté l’histoire de sa propre conversion.

«Ma première fois était censée durer une heure, mais le type m’a oublié et m’a laissé dans le caisson pendant plusieurs heures. J’ai vécu une expérience qui a changé ma vie. Je ne pourrais pas vous la raconter sans en dévaluer la signification

Zeiger a fini par ressentir le besoin de s’acheter son propre caisson, et de l’installer dans son appartement. Flotter dans son caisson, l’entretenir dans un parfait état et le louer aux autres pour 80 dollars de l’heure est dorénavant sa passion à plein temps.

L'absence de vacarme est une vraie révélation

Je suis retourné à La Casa pour un dernier bain flottant et j’ai su, en en sortant, que j’étais accro (note: La Casa m’a offert deux séances, Slate.com a payé celle dans l’appartement de Zeiger). C’est ce qui se rapproche le plus de ce que l’on ressent en étant drogué, sans prendre de substance. Même si vous n’avez pas d’hallucinations folles (enfin moi en tout cas je n’en ai pas eu –votre potentiel hallucinatoire peut être différent du mien), vous appréhendez votre cerveau d’une façon toute nouvelle.

Voyez plutôt: en ce moment, des dizaines de pensées s’entrechoquent dans votre esprit. Quand est-ce qu’on déjeune? Ce moniteur est trop lumineux. Est-ce que je devrais réinviter cette fille? Mon entrejambe me gratte. Qu’est-ce que la personne dans du bureau d’à côté peut bien raconter au téléphone? Je devrais m’affirmer davantage. Je prendrai un burrito à midi. Suis-je un type bien? Ces pensées se produisent toutes plus ou moins simultanément. Une véritable cacophonie –un chahut bruyant– règne dans votre tête. L’absence de vacarme est une vraie révélation. Je vous recommande chaudement de vous en rendre compte par vous-même.

Peter Suedfeld utilise aujourd’hui ses grandes connaissances sur l’isolation sensorielle pour travailler en tant que consultant auprès de la Nasa et de l’Agence spatiale canadienne dans le cadre de l’étude des effets des vols spatiaux longue durée dans des environnements confinés et monotones. Glenn Perry vend toujours ses caissons Samadhi, et affirme que ses ventes ne cessent d’augmenter –les moins chers commencent à 8.900 dollars. La conférence annuelle sur les bains flottants aura de nouveau lieu en août prochain (son slogan: «Looking Forward to a Whole Lot More Nothing [Vivement toujours plus de néant]»).

En ce qui me concerne, j’envisage de retourner dans un bain flottant au moins trois à quatre fois par an. Rien que de penser à la sensation qu’il me procure me donne irrésistiblement envie de replonger. Je ne suis pas sûr de pouvoir complètement expliquer pourquoi –mais j’adorerais réfléchir à la question en flottant dans un bon bain d’eau chaude et salée.

Seth Stevenson

Traduit par Bérengère Viennot

Seth Stevenson
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