Monde

Le pape est-il écouté par les catholiques?

Pierre Ancery et Clément Guillet, mis à jour le 28.05.2013 à 16 h 11

Il est difficile de mesurer l'influence réelle de sa parole sur les croyants, mais une chose est sûre: s'il est très entendu, le pape n'est pas tellement écouté.

Le pape François, le 22 mai 2013. REUTERS/Tony Gentile

Le pape François, le 22 mai 2013. REUTERS/Tony Gentile

Lundi, le pape François s’est mis en colère contre la culture du «confort» et du «provisoire» des couples, notamment chez les catholiques, qui ne souhaitent avoir qu'un enfant pour pouvoir continuer à «partir en vacances» ou «s'acheter une maison». Quinze jours auparavant, en recevant la chancelière allemande Angela Merkel, le Saint Père a appelé à aller «au-delà d'une dictature incontrôlée de l'économie», ajoutant:

«Il est urgent que les pays se soucient de leurs citoyens les plus pauvres. Il faut dépasser le culte de l'argent

Le lendemain, à l'occasion de la messe de la Pentecôte, le pape évoquait la crise devant les 200.000 personnes réunies place Saint-Pierre. Se livrant à une critique du primat des banques sur les familles, il a notamment déclaré:

«Les investissements où les banques chutent, c'est une tragédie. Si les familles vont mal et n'ont pas à manger, alors ça ne fait rien: c'est cela, notre tragédie.»

Mais concrètement, ces discours et ces prises de position sont-elles suivies d'effets? Les fidèles tiennent-ils vraiment compte de la parole du pape? Son pouvoir sur les croyants étant uniquement d'ordre spirituel et symbolique, la réponse est nécessairement nuancée.

La parole et les actes

Il faut d'abord distinguer deux aspects: la parole du pape et ses gestes. Le pape François a ainsi suscité l'écoute et une attente favorable grâce à une série de gestes symboliques: par exemple, par le biais des photos qui le montrent prendre le métro de Buenos Aires, habillé modestement. Ou en train de laver les pieds de détenus d'une prison romaine. Ces gestes redoublent l'efficacité de son message lorsqu'il explique que l’Eglise a vocation à aider les pauvres.

«Pour ceux qui se reconnaissent catholiques, c'est une invitation à suivre certains aspects de l’Evangile», relève Bruno Duriez, spécialiste des pratiques et des mouvements religieux au CNRS. Parmi les gestes symboliques qui ont marqué les esprits dans les précédents pontificats, citons la venue de Paul VI en 1965 au siège de l'ONU à New York, durant laquelle il fit un discours sur la paix qui est resté dans la mémoire des croyants. Ou encore la visite de Jean-Paul II dans la cellule de Mehmet Ali Agca, qui avait tenté de l'assassiner en 1981, pour lui accorder son pardon.

Le cas de Jean-Paul II, pape extrêmement médiatique, est un bon exemple de charisme personnel utilisé pour renforcer une autorité institutionnelle menacée de marginalisation.

 Entendu oui, écouté non

En revanche, personne ou presque ne lit les textes du pape, qui ont de fait une portée assez limitée. Sa parole passe en réalité par différents relais: médiatiques bien sûr, mais aussi celui des différents échelons de l’Eglise.

Comme le rappelle Bruno Duriez, «on parle toujours du pape mais l’Eglise intervient aussi par l'intermédiaire des évêques. Certains fidèles sont réceptifs à leur discours, alors qu'ils sont imperméables à celui du pape».

Par ailleurs, sur des sujets précis comme la pilule, il faut distinguer la doctrine officielle de la parole des relais. L’Eglise allemande a par exemple autorisé dans certains cas la pilule du lendemain. De même dans les centres anti-sida, notamment en Afrique, des religieux préconisent le préservatif.

«Chaque catholique est renvoyé à sa conscience, même s'il y a le rappel d'un précepte. En résumé, le pape est entendu mais pas vraiment écouté, explique Bruno Duriez. En France, à part un petit noyau qui obéit strictement au pape, la plupart des femmes catholiques utilisent la pilule sans trop de mauvaise conscience.» 

Action sociale, économie et famille

Un sujet sur lequel le pape semble plus entendu: l'accueil des migrants. Benoît XVI s'appuyait ainsi sur la lecture des Evangiles pour plaider en faveur des Roms. Selon les textes, le migrant est la figure de celui qu'il faut recueillir. Sur le terrain, beaucoup de catholiques s'engagent dans des missions qui s'occupent des immigrés. Des associations comme Réseau Chrétiens-Immigrés citent Benoît XVI comme source d'inspiration sur leur page d'accueil.

Cela dit, dans le champ de l'action sociale, la figure du pape a souvent été éclipsée par d'autres personnages du monde catholique tels que l'abbé Pierre ou Mère Teresa. 

Autre sujet sensible, notamment ces derniers mois, la question de la famille. Le pape, l’Eglise et la plupart des évêques estiment qu'il ne doit pas y avoir de divorce, ni de mariage homosexuel. Ainsi, de nombreux ecclésiastiques étaient présents lors des manifestations contre le mariage pour tous.

Beaucoup de croyants se posent également la question suivante: comment être un patron catholique? C'est ce à quoi tente de répondre le Mouvement chrétien des cadres et dirigeants, qui d'après son site «rassemble des cadres et dirigeants engagés dans le monde économique et social désireux de mieux vivre l’Évangile au cœur de leur vie professionnelle».

Pour ce groupe, la parole du pape est une référence. Les encycliques sont examinées, les discours étudiés.

«Mais parfois, dans ces mouvements, il y a des prises de position qui ne sont pas tout à fait les positions de la hiérarchie, continue Bruno Duriez.  Selon ses opinions, le catholique actif va prendre en compte ou non la parole du pape. Les catholiques retiennent les sujets qui leur semblent les plus importants en fonction de leur opinion politique.»

Pape et politique

Enfin, le pape a-t-il une influence sur le vote? Lors de la campagne présidentielle de 2012, Benoît XVI n'avait certes appelé à voter pour aucun candidat. Mais son opposition nettement formulée au mariage homosexuel –une position notamment relayée par la conférence des évêques de France– suggérait implicitement de voter contre le candidat qui l'avait promis (François Hollande).

En l'occurrence, la position du pape a eu probablement peu d'impact sur le vote. Comme l'explique le démographe Hervé Le Bras dans l'ouvrage qu'il a cosigné avec Emmanuel Todd, Le Mystère français, François Hollande a gagné des voix au sein de la démocratie chrétienne dans des zones traditionnellement catholiques comme l'Ouest de la France.

La raison: cet électorat, qui ne vote pas ou peu pour le Front national et a été peu sensible au virage identitaire de l'UMP, s'est reporté sur un PS qui, en se «centrisant», est apparu davantage en accord avec les valeurs chrétiennes implantées traditionnellement dans ces régions.

Une distanciation croissante des individus avec l’Eglise

Comme l'explique Charles Benamon dans L'avenir des religions en France, dans une société sécularisée, les comportements des individus échappent à l'emprise des institutions religieuses. De fait, la distanciation augmente entre les fidèles baptisés et les autorités ecclésiastiques. Beaucoup de catholiques «retrouvent» leur appartenance seulement à certains moments de leur vie, tels que les baptêmes, les mariages, les enterrements, etc.

Ainsi, on peut mettre en balance l'influence toute relative du pape sur les croyants avec cette enquête réalisée en 2008 auprès des catholiques français, et citée dans L'individualisation des valeurs de Pierre Bréchon et Olivier Galland, qui posait la question suivante: pensez-vous que votre Église apporte de bonnes réponses? 

  • aux problèmes moraux des individus: oui à 32%
  • aux problèmes dans la vie de famille: oui à 29%
  • au besoin spirituel des individus: oui à 53%
  • aux problèmes sociaux: oui à 22%

On le voit, les chiffres sont assez bas, à peu près autant que pour les partis politiques et les syndicats.

Bref, si la parole du pape est entendue par les croyants, sa réception et son influence réelle sont modulées par une multitude de facteurs: elle est plus ou moins écoutée en fonction de la position sociale, de l'âge, du degré d'implication dans l'église, des opinions politiques ou encore des relais qu'elle emprunte. Le pape a une réelle influence en ce sens qu'il rappelle la doctrine de l'église, mais la portée réelle de celle-ci sur les consciences reste difficile à évaluer.

Pierre Ancery et Clément Guillet

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