Monde

De l'Union européenne à l'Afghanistan... L'appel du clan

Mark S. Weiner, mis à jour le 17.06.2013 à 10 h 47

Pourquoi les liens de parenté traditionnels et l'affiliation tribale ont toujours leur importance à une époque de géopolitique mondialisée.

Tribunal tribal chargé de résoudre les conflits locaux dans un district de la capitale du Yémen, Sanaa en 2012. REUTERS/Khaled Abdullah.

Tribunal tribal chargé de résoudre les conflits locaux dans un district de la capitale du Yémen, Sanaa en 2012. REUTERS/Khaled Abdullah.

Qu'ont en commun la crise de la dette souveraine en Europe, la difficulté d'établir une démocratie libérale en Afghanistan et les cartels de la drogue mexicains? Déjà, les trois sont le résultat prévisible d'institutions gouvernementales trop faibles. Mais à un niveau plus profond, ce sont les produits d'un même élan fondamental: le désir humain de vivre dans un système clanique. Appréhender cette impulsion et examiner l'ensemble de ses traductions concrètes est vital pour résoudre une liste étonnamment longue de problèmes de politique étrangère.

Qu'est-ce donc qu'un système clanique? L'ancienne Ecosse des Highlands nous en donne un bon exemple. Dans les Highlands, bien après l'échec de l'insurrection jacobite de 1745 et la victoire de l'Angleterre sur la cause de «Bonnie Prince Charlie», aucune identité publique ni institution étatique n'était assez robuste pour surpasser les clans. La société s'organisait autour de groupes familiaux – les MacGregor, les Macpherson ou les MacDonald, chacun lié à sa région – et des confédérations qu'ils avaient progressivement établies à travers les siècles.

Ces groupes familiaux étendus formaient les premières briques de la vie civile. Ils jouissaient d'une indépendance quasi totale vis-à-vis de l'autorité gouvernementale centrale, avaient leurs propres lois et pouvaient compter sur des coutumes locales pour résoudre leurs conflits.

Une notion inséparable de cette décentralisation profonde de l'autorité se retrouve dans la culture clanique de l'honneur et du déshonneur. L'honneur du groupe permettait à des individus d'interagir avec des étrangers – que ce soit à des fins d'alliances commerciales, conjugales ou amicales – via la réputation sociale de leur famille (une souillure sur un Macpherson était une souillure sur tous les Macpherson).

La vendetta, l'harmonie et l'honneur du clan

Ce principe consolidait l'autonomie des clans tout en renforçant leur cohérence interne: les membres du clan avaient tout intérêt à se surveiller les uns les autres. L'honneur et le déshonneur formaient l'infrastructure culturelle de l'ancienne Écosse des Highlands, avec sa société radicalement décentralisée. Et c'est ce qu'on retrouve aujourd'hui dans de nombreux pays en voie de développement (et aussi, il est vrai, dans certains endroits du monde développé).

En partant du fait biologique que sont les liens du sang, avec la «parenté fictive» comme annexe –voulant qu'un groupe non-consanguin soit considéré comme de la «famille»– un système clanique est une manière naturelle d'organiser les affaires juridiques et politiques. Et, en termes anthropologiques, il est certainement plus explicable que l'une des plus grandes anomalies institutionnelles de l'histoire: l’État moderne et libéral.

Le système clanique a aussi beaucoup d'avantages: il offre à ses membres une solidarité collective, un solide sentiment d'identité ainsi qu'un début de justice sociale. De même, l'institution de la vendetta, le corollaire de l'honneur familial servant à résoudre les conflits, a permis une relative harmonie pendant des millénaires – en maîtrisant la violence via ses règles finement calibrées d'échanges réciproques.

Avec de tels avantages, les gens vivant dans des systèmes claniques en ont souvent – et ostensiblement – une très haute estime, et ils y retournent rationnellement dès que d'autres structures sociales s'effondrent. Mais aujourd'hui, le système clanique pose de graves problèmes internationaux et pas seulement dans les sociétés tribales: il est aussi problématique dans des nations plus développées, voire dans les démocraties modernes et libérales.

Dans des Etats fragiles, à l'instar du Yémen et de la Somalie, la force du tribalisme – et la distinction stricte qu'il opère entre les semblables et les étrangers – permet bien souvent à des miliciens de se dérober aux autorités légitimes. La distinction est d'autant plus puissante quand elle recoupe des clivages religieux, comme c'est le cas en Afghanistan ou au Pakistan, par exemple.

Le clan avance masqué dans des Etats modernes

Une question tout aussi déstabilisante est celle du décalage de plus en plus manifeste entre le principe tribal de responsabilité collective et les technologies modernes d'armement. Les vendettas entre tribus adverses ne préservent l'harmonie sociale uniquement lorsque l'échange de violence réciproque peut être finement calibré: un frère pour un frère, un cousin pour un cousin. La chose était possible quand les tribus se servaient des technologies vieilles de 1.000 ans, c'est inconcevable si elles s'affrontent à coups d'armes automatiques – en augmentant la probabilité que le conflit dégénère et échappe à tout contrôle.

De plus, les sociétés divisées en tribus ont souvent du mal à construire une identité commune, pour atteindre des objectifs communs. Le problème est particulièrement saillant avec l'Armée Nationale Afghane (ANA), dont les défaillances sont bien souvent critiquées. Comme me l'a récemment expliqué Doyle Quiggle, un professeur américain enseignant à la base opérationnelle avancée de Fenty, «J'ai fini par comprendre que la structure identitaire du soldat moyen de l'ANA pouvait exploser à tout moment, du fait de ses appartenances conflictuelles».

Quand on avance d'un cran sur l'échelle du développement, des nations qui ont l'air d'être des États modernes tout en restant largement dominées par le clanisme – comme l'Autorité Palestinienne ou l’Égypte – souffrent de la corruption et d'un développement économique inhibé. Malgré leurs solides institutions étatiques, elles gouvernent toujours dans la nébulosité de réseaux clientélistes, souvent structurés par des logiques familiales. En Syrie, le président Bachar el-Assad a centralisé et maintenu son pouvoir grâce à ce genre de clientélisme. Idem pour Yasser Arafat après son retour en Palestine, en 1994.

Là où règne le clanisme, les gouvernements sont cooptés uniquement pour servir les intérêts de telle ou telle faction et les États, conçus sur le modèle de la famille patriarcale, et ils ne traitent pas leurs citoyens comme des acteurs autonomes, mais comme des enfants turbulents à dompter. Parallèlement, les groupes clientélistes structurés par des liens familiaux peuvent discipliner leurs membres en fonction de leurs règles internes propres.

Quand les démocraties libérales succombent au système clanique

Le clanisme est l'ombre historique du tribalisme, façonné par les contours déchiquetés d'un Etat encore faible. Il touche souvent des sociétés rentières, souffrant toujours des restes d'une subordination coloniale, comme on peut le voir au Moyen-Orient ou en Afrique subsaharienne. Ici, la famille nucléaire et son révolutionnaire pouvoir individualisant n'a pas encore remplacé les lignées étendues, qui structurent toujours la parenté ou l'organisation des foyers.

Le clanisme a des conséquences culturelles et sociales insidieuses. Les gouvernements corrompus attisent souvent l'hostilité entre factions rivales pour détourner l'attention et un manque de dynamisme économique encourage l'exode des travailleurs, tout en envenimant les troubles sociaux. Plus profondément, pour reprendre les termes du rapport de 2004 sur le développement dans le monde arabe, en «inculqu[ant] la soumission, la dépendance parasitique et le conformisme en échange d'avantages sociaux et de protection», le clanisme détruit «l'indépendance personnelle, l'audace intellectuelle et l'épanouissement d'un être humain unique et authentique».

Mais le clanisme n'est pas seulement une relique propre au monde en voie de développement. Les démocraties modernes et libérales peuvent succomber – et succombent – au système clanique quand leurs institutions gouvernementales centrales sont faibles ou perçues comme illégitimes.

Dans les centres villes américains par exemple, là où l'influence de l’Etat est souvent inexistante, des petits gangs de criminels font régner leur loi. De la même manière, dans des pays comme l'Italie ou le Mexique, des organisations criminelles internationales et autres cartels de la drogue dictent leurs propres codes internes de discipline et adoptent des comportements collectifs –des vendettas, par exemple– très semblables à ceux des clans traditionnels. Et dans l'Union européenne, l'affaiblissement des institutions transnationales a accéléré l'avènement de groupuscules et de partis d'extrême droite, à l'instar d'Aube Dorée en Grèce, qui prétend doter le pays d'un ordre social alternatif fondé sur l'origine ethnique.

Au niveau des relations internationales, en l'absence d'institutions bancaires centrales suffisamment solides, la réaction de quasiment toute l'Europe à la crise de la dette souveraine a eu, elle aussi, des relents tribaux: l'harmonie a été acquise à la dure, aux dépends de la justice à des conditions parfaitement individualisées – à chaque nation son propre clan.

Les réseaux sociaux peuvent-ils dépasser le système clanique?

Chaque manifestation du système clanique mérite une interprétation spécifique, mais il existe aussi des principes généraux capables de le défier efficacement comme éthiquement. Quand la loi du clan s'affaiblit, deux aspects de la société changent: sa structure juridique et politique et sa culture. Structurellement, la société développe une autorité gouvernementale centrale plus puissante et plus légitime. Culturellement, elle développe une identité publique commune et un ensemble plus large de valeurs partagées (et idéalement libérales). Ce processus s'est mis en place, par exemple, dans l’Écosse des XVIIIe et XIXe siècles, sous l'influence d'écrivains et d'intellectuels libéraux, comme Walter Scott.

Dans une société donnée, un changement structurel ne peut ni être décidé d'en haut, ni imposé par une puissance extérieure (qui ne fait souvent qu’exacerber les conflits inter-communautés). Pour qu'un changement structurel soit durable, il doit être perçu comme légitime – et la légitimité requiert un processus politique chaotique afin d'arriver à des compromis dans et entre les clans. Les gouvernements et leurs partenaires internationaux doivent travailler avec et au sein des groupes claniques, en prenant les institutions traditionnelles en ligne de compte – la jirga en Afghanistan, par exemple – pour que coïncident les objectifs locaux et nationaux.

Un tel processus demande une compréhension extrêmement fine des groupes claniques, que les membres indigènes de la société sont peut-être seuls à posséder. Il faut aussi que les gouvernements centraux offrent des avantages qui surpassent sans ambiguïté – par leur efficacité, leur pouvoir, leur prédictibilité et leur transparence – ceux qu'ils veulent remplacer.

Mais un changement structurel est généralement impossible sans la pré-existence ou la simultanéité d'un changement culturel. Un tel changement est souvent très lent, mais comme le démontre la réussite des récentes initiatives visant à prévenir les violences post-électorales au Kenya, la chose est possible avec le bon leadership, les bonnes conditions sociales et les bonnes stratégies culturelles – y compris un usage avisé des réseaux sociaux. D'ailleurs, contrairement au pessimisme ambiant voulant qu'on «impose pas la démocratie», un changement culturel peut se voir efficacement – et éthiquement – encouragé de l'extérieur.

Soutenir les classes moyennes via des politiques commerciales, créer des connexions internationales entre des groupes de professionnels, faire un usage étendu des réseaux sociaux pour contribuer au tissage de liens dépassant les clivages communautaires traditionnels, exalter la liberté religieuse et encourager la littérature, les arts et un enseignement libéral sont autant de moyens d'accélérer la modernisation culturelle, vitale pour la réforme structurelle.

Partout dans le monde, le système clanique défie les valeurs libérales. Mais cela n'a rien d'une fatalité. Avec le temps, comme ils l'ont fait en Ecosse, tous les clans se transformeront. D'entités politiques dures, ils deviendront – s'ils sont appréciés – de simples marqueurs d'identité personnelle. Et à très long terme, l'histoire transformera les clans en clubs, même dans les régions les plus rudes du monde.   

Mark S. Weiner

Traduit par Peggy Sastre

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