Nous avons besoin d'un plan B pour quitter la Terre

Lever du soleil sur le Pacifique Sud photographié par un des membres de l'équipage de la Station spatiale internationale le 9 mai NASA/via Reuters

Lever du soleil sur le Pacifique Sud photographié par un des membres de l'équipage de la Station spatiale internationale le 9 mai NASA/via Reuters

Si nous avons tant besoin de programmes spatiaux, c’est que la Terre n'est pas un endroit sûr à long terme.

On se souvient de cet astéroïde qui s’est récemment transformé en une boule de feu dans le ciel de Tcheliabinsk. Nous avons eu de la chance que ce ne soit pas plus grave. Que se passera-t-il quand le prochain frappera la Terre? Juste pour rire, si l’on peut dire, imaginons juste qu’un astéroïde de 10 kilomètres de diamètre – bien plus gros que celui qui est arrivé au-dessus de la Russie, mais d’une taille équivalente à celui qui a frappé la Terre il y a 65 millions d’années – s’écrasait au beau milieu de la Californie? Il ne détruirait pas seulement Hollywood et la Silicon Valley. Il ferait un trou dans l’atmosphère, avec des conséquences dramatiques.

Voilà qui surprend la majorité du public qui ignore tout de ce genre de cataclysmes. Tous les désastres spatiaux que nous avons pu voir dans des films catastrophe nous préparent généralement aux flammes et à une explosion particulièrement destructrice. Surtout, et en premier lieu, le choc d’une telle collision serait si énorme qu’il projetterait des millions de tonnes de débris dans l’espace. Un nuage toxique épais se déploierait dans la couche supérieure de l’atmosphère terrestre, englobant toute la planète quelques heures seulement après la catastrophe, masquant le soleil.

Et il ne s’agirait pas d’un nuage ordinaire. Saturé de particules de carbone, de poussière et de soufre, il réfléchirait bien davantage le soleil qu’un nuage normal. Nos satellites nous renverraient des images d’une planète autrefois bleue et qui ressemblerait soudain à une boule de billard d’un blanc éclatant. Sur terre, ce serait la nuit pendant des mois. Les températures chuteraient de manière dramatique. Les récoltes seraient détruites, puis les forêts.

Une extinction lente

Les incendies feraient rage pendant tout ce temps, et particulièrement autour du point d’impact. On assisterait à des éruptions volcaniques et les tremblements de terre se multiplieraient. Mais la plupart des cinq milliards de personnes menacées par la chute d’un tel astéroïde mourraient de faim. Dans de nombreuses parties du globe, une obscurité permanente ne nous permettrait plus de nourrir nos animaux, sans parler de nos familles. Les réserves de nourriture s’amenuiseraient. Et c’est à ce moment-là que les premières émeutes éclateraient.

Voilà un scénario on ne peut plus plausible, si nous devions subir l’impact d’un astéroïde équivalent à celui qui provoqua la disparition des dinosaures. Ce n’est pas une explosion géante qui a exterminé les Tyrannosaurus Rex, les Tricératops et ceux de leur espèce. En réalité, la plupart de ces géants ont mis plusieurs milliers d’années à disparaître, leur nombre ne cessant de diminuer au fur et à mesure que leur environnement tropical,  où la nourriture foisonnait, devenait un désert aride et froid.

Aujourd’hui, nous disposons de preuves tangibles que des bouleversements climatiques de ce genre peuvent être tenus pour responsables, indirectement ou directement, de la plupart des extinctions de masse qui ont frappé notre planète. Et voilà pourquoi un programme spatial n’est pas seulement un projet éducatif visant à nous donner une meilleure connaissance de l’univers. Il est vital pour notre survie en tant qu’espèce, car la terre ne sera pas un endroit sûr sur le long terme.

J’ai pris connaissance des nombreux biais pouvant mener à une extinction de masse en travaillant sur mon livre, récemment publié (en anglais) Scatter, Adapt and Remember : How Humans Will Survive a Mass Exinction. Les extinctions de masse ont un modèle. Une catastrophe comme la chute d’un astéroïde ou une gigantesque explosion volcanique provoque un désastre qui tue instantanément de nombreux animaux et plantes. Tout ceci provoque des changements climatiques, qui tuent finalement plus de 75% des espèces de la planète, généralement en moins d’un million d’années – en temps biologique, c’est un clignement d’œil.

Mais la survie a un modèle aussi: Chaque extinction de masse à ses survivants. Un groupe de mammifères poilus ressemblant un peu à des souris se sont répandus sur la planète après la disparition des dinosaures et ont ensuite évolué pour devenir des humains. Ce que ces survivants ont en commun sont trois capacités résumées dans le titre de mon livre. Le premier (Scatter) est la capacité à se répandre sur toute la surface du globe. Le second (Adapt) est la capacité à s’adapter à leur environnement et le troisième (Remember) est d’être en mesure de se souvenir du danger pour l’éviter. Les humains sont particulièrement doués pour les trois, mais notre plus grande force est notre capacité à reconstituer l’histoire de notre planète – et de planifier le futur.

Parce que nous savons que la Terre est intrinsèquement dangereuse, tout plan de développement de l’humanité sur le long terme doit envisager le développement de communautés dans d’autres mondes ou, peut-être, dans de vastes environnements artificiels dans l’espace. Mais un tel processus sera beaucoup plus long et sans doute bien plus étrange que la plupart des livres et des films de science-fiction ne le laissent penser.

Nous ne pourrons sans doute jamais construire de villes de la taille de San Francisco sur Mars ou sur Titan dans les centaines d’années qui viennent, et dans l’intervalle, il nous faut donc un plan pour faire face aux menaces en provenance de l’espace qui pèsent sur la Terre. Le Bureau des Affaires spatiales de l’ONU ou des agences spatiales comme la Nasa scrutent déjà le ciel à la recherche d’astéroïdes potentiellement dangereux se déplaçant dans notre environnement immédiat, ce que l’on appelle les objets géocroiseurs (NEO). Ces organismes ont déjà proposé quelques solutions simples pour résoudre ce problème d’astéroïdes et qui sont tous à notre portée, technologiquement parlant.

A l’heure actuelle, nous disposons de puissants télescopes permettant de cartographier ces objets géocroiseurs dépassant un kilomètre de circonférence – cette tâche est, grâce à l’Agence Spatiale Européenne, à la Nasa et d’autres, est très largement terminée. Dès qu’un NEO est observé, il devrait être possible d’utiliser des vaisseaux spatiaux qui permettrait de modifier leur trajectoire. Il suffirait d’intercepter un NEO quand il se trouve à des années de nous et il serait alors possible de le pousser juste assez pour que sa trajectoire nous évite de plusieurs dizaine de milliers de kilomètres. Nous disposons aujourd’hui de la technologie permettant de faire une telle chose et une économie spatiale en plein essor pour soutenir notre effort.

L’ascenseur spatial

Mais il nous faut également disposer d’un moyen, le moins onéreux possible, pour quitter la planète, et en masse. Les fusées ne vont pas suffire. Le carburant de fusées est coûteux et disperse une grande quantité de carbone et d’autres toxines. Tout ceci était suffisant pour effectuer nos premiers pas dans l’espace, comme les embarcations en roseaux ont suffit à nos ancêtres il y a 50.000 ans quand nous avons commencé à envisager le premier voyage maritime intercontinental. Mais il ne s’agit pas d’une solution sur le long terme.

Voilà pourquoi les ingénieurs de la Nasa sont depuis longtemps obnubilés par l’idée d’un ascenseur spatial, une énorme structure constituée par un câble en nanotubes de carbone super-flexibles. Ce câble partirait d’un quai dans l’océan Pacifique traversant l’atmosphère et rejoindrait un astéroïde ou tout autre contrepoids situé en orbite géostationnaire, à environ 72.000 kilomètres de la Terre.

Des ascenseurs massifs remonteraient le long de ce gigantesque câble, propulsé par des bras robotiques, permettant aux personnes ou au matériel embarqué à bord de quitter la gravité de notre planète sans voir à dépenser des millions de dollars en fusées et en carburant. Un ascenseur spatial pourrait être réutilisé indéfiniment et permettrait de quitter la Terre d’une manière suffisamment peu coûteuse afin de pouvoir construire des habitations en orbite ou sur d’autres planètes.

Le problème de cet ascenseur spatial, c’est le câble en nanotubes de carbone. Voilà ce qu’il est convenu d’appeler un matériel-X, quelque chose qu existe en théorie mais qui n’a jamais pu être construit dans le monde réel. Nous pourrions également bâtir une toute autre structure, une gigantesque fronde qui permettrait aux humains de quitter la Terre sans problème. D’une manière générale, les efforts de colonisation future de l’espace risquent bien de ne pas du tout ressembler à ce à quoi travaillent nos programmes spatiaux actuels.

La plus grande leçon de cette histoire est que le futur pourrait bien être différent de ce que nous imaginons, mais il n’est certainement pas une inconnue. Il est vrai que des choses inattendues peuvent toujours se produire. Mais nous disposons aujourd’hui de suffisamment de données pour envisager quels seront les principaux dangers – et nous devons commencer à imaginer les solutions à ces problèmes. La bonne nouvelle, c’est que nous sommes en mesure de le faire.

Annalee Newitz

Traduit par Antoine Bourguilleau