France

Les médicaments pour le sevrage du tabac doivent être gratuits

Jean-Yves Nau, mis à jour le 28.05.2013 à 9 h 02

La preuve est là: prendre en charge les médicaments contre le tabac est la plus rentable de toutes les actions de prévention. La Grande-Bretagne l’a fait avec succès. Qu’attend le gouvernement français?

REUTERS/Rafael Marchante

REUTERS/Rafael Marchante

Le malade de l’alcool n’est pas, en France, traité comme l’est le malade du tabac. Le premier a toutes les possibilités d’être totalement aidé pour se sevrer. Le second doit payer. Cela ne devrait plus être le cas car l’arrêt du tabac est aussi une affaire éminemment économique. C’est à dire politique. Une étude originale le démontre à la perfection. Elle est publiée dans le prochain Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) de l’Institut de veille sanitaire publié le 28 mai à l’occasion de la Journée mondiale 2013 sans tabac.

En France, les fumeurs représentent 34% des adultes et leur nombre augmente chez les femmes et dans les classes socio-économiques défavorisées. Ceux qui souhaitent tenter d’en finir avec leur addiction peuvent demander une aide. Moyennant différentes formalités médicales et administratives, ils peuvent bénéficier d’un remboursement partiel, plafonné à 50 euros par bénéficiaire et par an, de produits nicotiniques.

Or cette mesure, méconnue par une grande majorité des fumeurs, semble sans impact sur la prévalence du tabagisme en général. Est-ce la conséquence de la barrière financière? Qu’en serait-il si la prise en charge du sevrage était totale, comme c’est le cas dans certains pays dont la Grande-Bretagne? C’est pour répondre à cette question, et pour éclairer les responsables politiques qu’un groupe de chercheurs vient de mener une étude originale.

Dirigés par Karine Chevreul et Benjamin Cadier (Assistance Publique-Hôpitaux de Paris), ces chercheurs ont bâti un modèle pour estimer ce qu’il en est des coûts et de la survie. Ils ont constitué deux groupes représentatifs des Français consommateurs quotidiens de tabac âgés de 15 à 75 ans. 1.000 fumeurs dans chaque groupe. Le premier aurait bénéficié de la prise en charge à 100% du sevrage. Le second du forfait actuel de 50 euros. Le rapport coût-efficacité de la prise en charge à 100% a été exprimé en euros par année de vie gagnée (euros/AVG).

Au final, la stratégie de prise en charge à 100%, comparée au forfait actuel de 50 €, était de 1.786 €/AVG. En d’autres termes, un investissement de ce montant dans le sevrage tabagique par l’assurance maladie équivaudrait à une année de vie gagnée – ce qui est notablement inférieurs aux autres actions aujourd’hui réalisée dans le domaine de la prévention. Ce calcul est fait avec l’hypothèse d’un taux moyen de rechute de 37% à 10 ans chez  les anciens fumeurs sevrés depuis 1 an. «Comparée aux autres mesures de prévention remboursées par l’assurance maladie, la prise en charge à 100% du sevrage tabagique apparaît de loin comme la mesure la plus coût-efficace», résument les chercheurs.

Il faut ici tenir compte du considérable fardeau économique associé au tabac. Sa consommation est responsable de plus de 10% de la mortalité prématurée annuelle tandis que plus de 3% du budget de l’assurance maladie couvrent les dépenses des trois principales affections de longues durées liées qui y sont liées. Pour autant, la prise en charge de l’aide à l’arrêt de la consommation demeure des plus modestes. Elle n’a commencé qu’en 2007 et 224.338 personnes ont demandé à bénéficier de cette prise en charge du sevrage en 2012.

«Le système en vigueur fait que le coût principal de ces médicaments, ainsi que 30% du coût des consultations médicales associées à la prescription des médicaments d’aide au sevrage, restent à la charge du patient, observent les chercheurs. Après trois ans de mise en œuvre, la prévalence du tabagisme est passée de 27% en 2007 à 29% en 2010, ce qui suggère que cet investissement consenti par l’assurance maladie n’a pas eu d’impact significatif sur le taux de sevrage des fumeurs, en partie parce que cette mesure ne lève pas la barrière économique à l’accès à la prise en charge médicale du sevrage.»

La prise en charge à 100% pour accompagner les fumeurs ayant la volonté d’arrêter n’a rien d’une utopie. Préconisée par la Haute Autorité de santé (HAS), elle n’a pas été retenue en 2007 par le gouvernement et l’assurance maladie. Cette mesure fait pourtant l’objet de nombreuses recommandations internationales et a déjà été mise en place avec succès au Royaume-Uni et au Québec.

Le modèle étudié par les chercheurs français reprend la pratique actuellement en vigueur (mais non remboursée) fondée sur  les substituts nicotiniques oraux (TSN), les timbres transdermiques (patchs), la varénicline (Champix®) ou le bupropion (Zyban®). Ces  résultats sont semblables à ceux retrouvés par d’autres modèles dans d’autres études coût-efficacité de la prise en charge du sevrage tabagique. Et ils n’évoquent même pas les récents résultats du programme de sevrage (Stop Smoking Service) du National Health Service au Royaume-Uni qui révèlent que 70.000 vies ont été sauvées pour un coût total de 487 millions d’euros en dix ans.

Les chercheurs ont d’autre part comparé leurs résultats à d’autres actions de santé dans le domaine des préventions primaire et secondaire des maladies cardiovasculaires qui sont, elles, pleinement couvertes par l’assurance maladie. La prévention par les médicaments de la famille des statines avait ainsi en 2008 un ratio coût-efficacité de 2.579 €/AVG en prévention primaire des maladies cardiovasculaires chez les patients diabétiques. La prise du médicament aldostérone avait un ratio coût-efficacité de 17.333 €/AVG dans la prévention secondaire de l’infarctus du myocarde dans la population. L’aspirine en prévention primaire chez les patients atteints de diabète de type II, un ratio coût-efficacité estimé à 4.098 €/AVG aux Etats-Unis.

Et le rapport coût-efficacité du sevrage serait d’autant plus grand que le prix actuel des médicaments pourrait être fortement négocié avec une baisse attendue de l’ordre de 20 à 40%. On pourrait certes soutenir que l’arrêt du tabac «sans aide» est aussi efficace qu’avec de l’aide:

«Cette dernière considération ne prend pas en compte l’hétérogénéité de la population des fumeurs en termes de dépendance (besoins physiologiques) et de revenus (besoins financiers), soulignent les chercheurs. Une politique globale incitant tous les fumeurs à arrêter de fumer présente l’avantage d’aider également les personnes les plus dépendantes, lesquelles sont généralement les plus socialement défavorisées et, par voie de conséquence, les plus susceptibles d’échouer. En prenant en compte ces arguments socio-économiques, la couverture publique des programmes médicaux d’aide à l’arrêt apparaît être une décision politique efficiente pour le maintien de l’équité d’accès aux soins dans notre société.»

Qu’attend le gouvernement français pour décider cette mesure de santé publique, efficace d’un point de vue économique et dont il pourrait tirer d’évidents bénéfices politiques? On n’ose imaginer que les recettes fiscales associées aux ventes de produits dérivés du tabac (environ 12 milliards d’euros en 2012, PDF) puissent, ici, entrer en ligne de compte.

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte