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Pourquoi la droite s'en sort si bien en Europe?

Anne Applebaum, mis à jour le 29.06.2009 à 15 h 13

Sur le plan fiscal, elle est conservatrice. Sur le plan social, elle est centriste pour ne pas dire de gauche. Le point de vue d'une éditorialiste de Slate.com.

Réunion à l'Elysée en ocobre 2008. REUTERS/Philippe Wojazer

Réunion à l'Elysée en ocobre 2008. REUTERS/Philippe Wojazer

On a attendu jusqu'au bout, mais le revers que devait subir le capitalisme, l'économie de marché et la droite - prévu par beaucoup d'analystes - n'est jamais venu. Il n'y a pas eu d'envies de révolution marxiste, d'appels aux nationalisations d'entreprises, ni même de campagne pour ce que l'administration Obama appelle la «relance» (ce qu'on appellerait plus familièrement «énormes dépenses publiques»).

Au contraire, il y a trois semaines, aux élections européennes visant à élire les eurodéputés, c'est le capitalisme qui a triomphé. Du moins sous sa forme européenne édulcorée. Certes, ces «sondages» européens constituent un type d'élection bien particulier. Le nombre d'électeurs est bien moindre qu'à l'occasion des élections nationales. En outre, même ceux qui participent au scrutin ne savent pas très bien ce que les élus feront une fois installés dans leurs fonctions. L'accumulation progressive de pouvoir du Parlement européen semble n'avoir eu aucun effet sur son image publique. Cette institution est toujours perçue comme une entité immobile, dotée de vieux politiques qui ne peuvent plus grand-chose si ce n'est de coûter une fortune en billets d'avion. Par conséquent, les partis marginaux, y compris l'«extrême droite», attirent systématiquement les votes-sanction et s'en sortent particulièrement bien.

Néanmoins, les Européennes sont aussi l'occasion de prendre une photo politique de l'ensemble du continent à un moment donné. C'est la seule. Les élections nationales ont lieu à des moments différents et suivent des règles nationales qui diffèrent d'un pays à l'autre. Tandis que les récentes élections européennes se sont tenues sur quatre jours, selon les mêmes modalités, dans 27 pays. Cette fois, à quelques exceptions près, elles adressent un message inhabituellement cohérent.

En France, en Allemagne et en Pologne - quatre des six grands pays d'Europe, les gouvernements de centre-droit ont reçu des soutiens enthousiastes inattendus. Dans les deux autres grands pays, la Grande-Bretagne et l'Espagne, les partis de gauche au pouvoir ont été battus, de même que les socialistes de Hongrie, d'Autriche, de Bulgarie et d'ailleurs. Dans certains pays, les résultats ont été cinglants: à Londres, le week-end dernier, je ne pouvais pas marcher dans la rue sans être agressé par les gros titres des journaux. Tous qualifiaient le gouvernement Labour du Premier ministre Gordon Brown de faible, corrompu, usé, arrogant et, bien sûr, très impopulaire. Dans certaines circonscriptions, les candidats européens du parti travailliste au pouvoir ont fini derrière les petits partis qui passent en général totalement inaperçus. Les démissions des ministres britanniques se succèdent à une telle vitesse qu'il est difficile de suivre ce qui se passe (je crois que quatre ministres ont quitté le gouvernement la semaine dernière).

Mais comment se fait-ce que la droite européenne s'en sorte si bien - et d'ailleurs bien mieux que les partis équivalents aux Etats-Unis - alors que nous sommes censés être en plein cœur d'une crise du capitalisme mondial? Si les Européens gagnent, c'est en partie parce que leurs leaders ont le courage de leurs convictions économiques. S'il est vrai que les Etats-providence d'Europe continentale sont passés à la vitesse supérieure ces six derniers mois, on trouve peu d'équivalents des déficits budgétaires de George W. Bush ou de la frénésie dépensière de Barack Obama. Et là où il y en a eu - en Grande-Bretagne par exemple - les grosses dépenses n'ont pas vraiment été synonymes de popularité.

La version théorique de cet écart entre la politique européenne et la politique américaine est reflétée par la prise de bec publique qui a eu lieu récemment entre l'historien économique britannique Niall Ferguson et l'économiste américain Paul Krugman. Les deux hommes sont au moins aussi connus pour les polémiques qu'ils suscitent dans les journaux que pour leurs écrits académiques. Pour schématiser, Ferguson et le gouvernement allemand estiment qu'un énorme déficit et que l'endettement public mène à l'inflation et, à terme, à l'effondrement de la monnaie. Krugman et l'administration américaine pensent qu'il se trompe (je simplifie là aussi).

Pour information, Niall Ferguson est, d'origine en tout cas, un conservateur britannique. Par ailleurs, il convient de noter que rares sont les polémistes républicains aux Etats-Unis qui se disputent de la sorte en public. Sur une bonne partie de ces dix dernières années, sauf pour quelques exceptions, les voix les plus fortes et cohérentes du centre-droit étasunien se sont concentrées presque exclusivement sur la sécurité nationale. Elles ont prôné un «petit gouvernement» et des «dépenses réduites», tandis que les Congrès républicains qui se sont succédé aux côtés d'une Maison Blanche républicaine ont élargi le gouvernement et effectué des dépenses à tout-va. Aujourd'hui, comment osent-ils critiquer les déficits budgétaires d'Obama - qu'ils présentent comme potentiellement très dangereux ­ alors que les leurs aussi étaient immenses encore récemment?

Pour autant, cela ne signifie pas nécessairement que tous les conservateurs européens seraient bien accueillis aux Etats-Unis. (Imaginez un peu Berlusconi, accompagné de paparazzis et de sa présumée maîtresse ado, en campagne au Mississippi.) D'autre part, il est vrai que les dirigeants européens ne se ressemblent pas: on dit que la chancelière allemande, Angela Merkel, et le président français, Nicolas Sarkozy, peuvent à peine supporter d'être dans la même pièce en même temps.

Toujours est-il que le succès du centre-droit européen alors que le monde est en pleine crise économique prouve que sa formule politique se tient. Sur le plan fiscal, le centre-droit est conservateur. Sur le plan social, il est centriste pour ne pas dire de gauche. Ses membres ne se sont pas laissés influencer par la mode des dépenses colossales. Ils essaient de garder un semblant de santé budgétaire. Et puis, en ce moment en tout cas, ils gagnent les élections.

Anne Applebaum
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Journaliste
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