Economie

Quelle politique industrielle pour l'Etat actionnaire?

Eric Le Boucher, mis à jour le 26.05.2013 à 13 h 09

L'affaire Dailymotion a montré la vacuité de l'Etat en matière d'industrie. Alors que les groupes sous son contrôle font face à des marchés domestiques déclinants, il doit les aider à prendre leur envol plutôt que les entraver.

Rusty bolt / Skakerman via FlickrCC License by

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Jeudi 16 mai, un conseil d'administration extraordinaire de France Télécom a été convoqué. La séance s'est très mal passée. Les administrateurs, furieux, voulaient savoir de quel droit le ministre Arnaud Montebourg s'était opposé à la vente de la filiale Dailymotion à l'américain Yahoo!, vente que souhaitait la direction et qu'ils avaient acceptée comme bonne pour la firme (60 millions de plus-value) et bonne pour la France (retenue comme plateforme de développement de vidéos). L'Etat ne possédant que 27% du capital du groupe de télécommunications, les actionnaires privés majoritaires étaient tentés de porter plainte pour préjudice. En réponse, sous les attaques, les administrateurs représentant l'Etat sont restés silencieux. Ils n'avaient rien à dire, ni sur le droit ni sur le fond.

Le ministre du Redressement productif parle de «politique industrielle» à tout bout de champ; un an après son arrivée, il n'en a toujours articulé aucune. Ses représentants sont muets.

Devant le vide de son ministre, Jean-Marc Ayrault devrait reprendre la main et, inspiré du rapport Gallois, présenter un plan d'investissement sur dix ans dans les nouvelles technologies génériques. Hélas, on évoque une somme globale de 20 milliards d'euros, 2 milliards par an: ambition rikiki. L'Etat a la parole vide, les poches aussi.

La crise qui a plongé la France dans la récession a obligé le pouvoir socialiste à virer de bord sur la politique macroéconomique: il ne peut plus différer les réformes douloureuses. Cette même crise devrait l'amener à faire de même concernant sa politique microéconomique. L'étatisme déclamé au son de La Marseillaise pour la sauvegarde des hauts-fourneaux et du «produisons tricolore» a fait couac.

Le rôle de l'Etat

L'une des questions concrètes posées est celle du rôle de l'Etat dans les groupes dont il a encore une part du capital. Il se trouve que tous doivent faire face à des marchés domestiques déclinants et à des mutations radicales: c'est vrai pour les groupes de l'industrie de défense et c'est vrai de tous ceux des industries dites de réseau (EDF, SNCF, Air France, La Poste, France Télécom). Tous souhaitent, et c'est légitime, devenir des «champions mondiaux» à l'instar de leurs devanciers du verre, de la pharmacie ou du luxe dans les années 1980-2000. Tous ceux qui restent ont les moyens de les rejoindre. Il n'y a qu'une condition: que l'Etat ne vienne pas, comme c'est le cas pour France Télécom, les entraver.

  • trafic du courrier en France en 2012: -5%.
  • trafic du fret ferroviaire: - 5%,
  • trafic voyageurs: 0%.
  • trafic des télécommunications: -5,8%.
  • électricité: 0%, grâce à l'hiver rude.

Ces reculs étaient sensibles depuis des années, la récession accélère considérablement le déclin. Ni le marché français ni le marché européen ne représentent un avenir de croissance. La conséquence est inéluctable: si les groupes en question ne bougent pas, ils vont périr. Le service public, que certains assurent, sera mort.

Tous ont donc engagé un double mouvement. D'abord, élargir leur champ d'action en France. La Poste passe à l'e-commerce. La SNCF vise «la mobilité» et, grâce aux smartphones et aux voitures électriques, va conduire les voyageurs un à un, étape par étape. Elle assurait un trafic de gare à gare, elle veut nous déplacer de maison à maison. Mais cette mutation interne est délicate parce que les marchés décroissent et que la concurrence imposée par Bruxelles lime dangereusement les marges. Il faut donc rapidement trouver un relais de croissance et de profit dans la conquête des marchés émergents. La SNCF réalise déjà 20% de son chiffre d'affaires à l'international, EDF 46%, France Télécom 53%. Mais, on l'aura deviné, l'ensemble de cette stratégie bute sur la question des moyens. Les marges intérieures qui se serrent empêchent les investissements, ici et ailleurs, qui seuls assureront la survie.

Des stratégies problématiques

Que peut faire l'Etat? La première stratégie est de tenter de bloquer la concurrence, en espérant que cela relèvera les marges. Mais cette stratégie va poser des problèmes incessants avec Bruxelles et, surtout, elle signifie renoncer à un important gain de pouvoir d'achat pour les consommateurs (10 milliards d'euros rien que pour les télécommunications). A l'heure de la récession, l'impératif macroéconomique est de ne pas choisir cette voie.

La seconde est d'aider les groupes à devenir des champions mondiaux. Les aider à gagner de l'argent ailleurs pour assurer au mieux leur mission restante de service public en France. Cela signifie un complet changement de mentalité gouvernementale: l'objectif n'est plus le «contrôle» de ces groupes, pour les raisons mêlant nationalisme à l'ancienne et ponction budgétaire maximale, mais de les pousser dans leur envol. En clair, l'Etat doit convertir ses dividendes en capital et accepter de se voir largement dilué par des levées de fonds conquérantes.

Le cas de France Télécom est alarmant. Après les atrophies de Bull et d'Alcatel, France Télécom est le dernier pion français du numérique. Le groupe est le seul opérateur capable de devenir un «champion», les trois autres (SFR, Bouygues et Free) n'en ont ni le désir ni les reins. Il est le seul qui peut sérieusement investir dans les réseaux des futures générations. Mais son avenir s'étroitise. Il peut jouer seul mais avec des moyens financiers en peau de chagrin. Il peut épouser Deutsche Telecom à la condition peu probable que Paris, Berlin et Bruxelles le veuillent. Il peut aussi, à cause de l'Etat actionnaire inarticulé, s'atrophier.

Eric Le Boucher

Article également paru dans Les Echos

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Cofondateur de Slate.fr
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