Sports

Roland-Garros, c'est (parfois) mieux sous la pluie

Yannick Cochennec, mis à jour le 28.05.2013 à 12 h 57

Entre son influence –discutée– sur les conditions de jeu et les scénarios des matchs et son impact sur l'attitude du public, elle pimente presque chaque année la quinzaine parisienne.

Des employés de Roland-Garros évacuent la pluie tombée sur les bâches, lors de l'édition 2010. REUTERS/Pascal Rossignol.

Des employés de Roland-Garros évacuent la pluie tombée sur les bâches, lors de l'édition 2010. REUTERS/Pascal Rossignol.

Cette année, il aura fallu attendre seulement la troisième journée, mardi 28 mai, pour voir les premières gouttes interrompre le jeu à Roland-Garros. Pas sûr cependant que la pluie perturbe autant le tournoi que l'an dernier, quand elle avait eu raison (ou presque) de la finale: pour la première fois depuis 1973, le match au sommet du simple messieurs n’avait pu se terminer un dimanche. Revenus sur le court le lundi, Rafael Nadal et Novak Djokovic avaient joué les prolongations l’espace d’une petite heure jusqu’à l’officialisation du septième triomphe du Majorquin.

Après être passés entre les gouttes pendant 39 ans, les Internationaux de France, qui avaient au moins échappé à la petite noyade de 1973 quand la dernière balle avait été disputée... un mardi entre Ilie Nastase et Nikki Pilic, peuvent néanmoins s’estimer heureux au regard des mésaventures humides de l’US Open, dont la finale masculine, comme frappée de malédiction, a été reportée ces cinq dernières années du dimanche au lundi, avec des conséquences non négligeables, notamment en termes d’audiences télévisées.

Heureusement pour eux, l’Open d’Australie, dont le central est muni d’un toit amovible depuis 1988, et Wimbledon, qui a coiffé son Centre Court d’un même chapeau métallique en 2009, ne connaissent plus ce genre de désagrément météorologique au moment de rendre leur verdict et sont désormais «sauvés des eaux».

En attendant la construction de son toit, rendue quelque peu hypothétique par les batailles judiciaires actuellement engagées (prévu en 2016, ledit toit semble désormais plutôt programmé pour la Saint-Glinglin) et en scrutant avec un peu d’inquiétude le ciel de ce printemps d’automne, les organisateurs de Roland-Garros doivent donc continuer à composer avec Dame Nature qui, toutefois, ne leur a pas été trop défavorable au cours de l’histoire du rendez-vous parisien. En effet, selon les statistiques officielles, deux washout seulement, comme il est dit de l’autre côté de la Manche –c’est-à-dire aucune balle échangée une journée entière à cause de la pluie— auraient été comptabilisés, en 1930 et 2000.

En 25 ans de présence officielle sur le site, Météo France peut désormais dresser une mémoire météorologique assez précise de Roland-Garros. Parmi les éditions les plus humides et les plus fraîches, celle de 1992 se détache nettement (de la pluie neuf jours sur quatorze, avec un pilonnage de grêlons endommageant le central le premier lundi), devant celles de 2000 et 2008.

Parmi les plus sèches, celle de 1996 est imbattable puisque pas une goutte de pluie n’était tombée, l’épreuve se concluant même par des températures de quasi-désert. Sur la terre battue sèche, deux vrais attaquants (c’est-à-dire des vainqueurs du tournoi de Wimbledon), Pete Sampras et Michael Stich, s’étaient ainsi glissés parmi les demi-finalistes, Stich s’inclinant en finale contre le Russe Yevgeny Kafelnikov.

Un facteur moins important?

L’événement n’était pas anodin. En effet, à Roland-Garros, le temps influe beaucoup sur les conditions de jeu (et l’humeur du tournoi). Sous le soleil, la terre battue s’accélère et convient, dit-on, aux joueurs plus offensifs comme Sampras et Stich. Dans l’humidité ambiante, elle s’alourdit, se ralentit et fait le bonheur de ceux qu’on appela longtemps les «crocodiles» de fond de court.

En résumé, un Roland-Garros chaud augmenterait les chances de Roger Federer l’attaquant et un Roland-Garros arrosé ou frais ferait les affaires de Rafael Nadal le défenseur. Sauf que les choses ne sont pas aussi simples que cela, comme l’analyse Thierry Tulasne, ancien n°10 mondial et entraîneur de Gilles Simon jusqu’à récemment:

«Par temps chaud ou sec, les effets donnés à la balle sont multipliés sur terre battue, surtout le lift, et celui de Nadal devient encore plus bondissant et met davantage Federer à la torture, notamment sur son revers. A rebours, une surface ralentie permet à Federer de pouvoir davantage jouer ses coups à hauteur de hanche car la balle gicle moins, ce qui lui convient davantage. Et il faut savoir aussi que lorsque les courts sont bâchés, ils se durcissent et deviennent donc plus favorables aux joueurs plus offensifs. Il y a donc beaucoup de choses fausses dites sur la météo.»

Dans le passé, Federer s’est imposé plusieurs fois sur la terre battue lourde du tournoi de Hambourg, aux températures souvent quasi hivernales. «Aujourd’hui, comme tout le monde joue pratiquement de la même manière, en attaquant du fond du court, tous ces facteurs sont moins importants qu’à l’époque de McEnroe ou d’Edberg, adeptes du service-volée assez systématique, qui passèrent si près de faire triompher les attaquants en finale en 1984 et 1989», nuance Thierry Tulasne. «Cela dit, quand il fait chaud, la balle circule, c’est vrai, plus vite dans l’air et les gros serveurs en tirent donc parti.»

Les deux finales d'Agassi

Dans un autre registre, plus mental, la pluie joue encore un rôle non négligeable sur les parties lorsqu’elle les interrompt. Celui qui a l’avantage avant le retour forcé au vestiaire n’est pas celui forcément qui triomphera à l’arrivée, une fois recadré par son entraîneur lors de ce temps mort imposé où de nouvelles stratégies se mettent en place.

A Roland-Garros, lors de deux finales, Andre Agassi a connu, par exemple, des sorts complètement contraires à cause de la pluie et du retour au vestiaire qui s’ensuivit. En 1991, face à Jim Courier, alors qu’il menait 6-3, 3-1 quand vint l’averse, il se retrouva complètement désarçonné à son retour sur le Central face à la nouvelle tactique de son adversaire, inspirée par son entraîneur Jose Higueras.

L’idée était de reculer pour mieux relancer le service d’Agassi. «Je pense que s’il n’avait pas plu, j’aurais gardé l’avantage», maugréa ce dernier, dominé en cinq manches.

A l’inverse, lors de la finale de 1999 contre l’Ukrainien Andreï Medvedev, Andre Agassi trouva un peu de son salut lors de la pause d’une vingtaine de minutes due à une ondée après la perte du premier set. Si les conseils de Brad Gilbert, son entraîneur, ne firent pas de l’effet immédiatement puisqu’il céda aussi la deuxième manche, ils finirent par infuser pour permettre à l’Américain de Las Vegas de triompher au bout des cinq sets.

«Comme sur le court, il y a les bons et les moins bons, les forts et les faibles, indique au sujet des interruptions Mats Wilander, dont les propos sont repris dans le Dico culture illustré de Roland-Garros. Chez ceux qui ne sont là que pour essayer, dans le meilleur des cas, de gagner une ou deux rencontres parce que leur niveau ne leur permet pas d’espérer mieux, cela peut avoir un effet très perturbant. Parfois même dévastateur.» Mais il ne croit pas que cela ait une réelle portée chez les meilleurs.

Roland au crépuscule

A Roland-Garros, la pluie a le chic aussi pour métamorphoser radicalement le décor du tournoi. Les tribunes transformées en terrasses de bronzage parfois assoupies sous les rayons peuvent muer, pour ne pas dire muter brutalement dans la fraîcheur humide quand, collés les uns contre les autres, les spectateurs se réchauffent au bord du court pour peu que crépite un bon match de fin de soirée.

Généralement, c’est d’ailleurs dans ces ambiances mouillées et frigorifiées que le central, en partie déserté par le public, devient un kop en présence des véritables mordus, enfin débarrassés des m’as-tu-vu venus se montrer l’espace d’un après-midi, mais vite repartis à la première averse les sacs pleins les mains de leurs achats dans les boutiques de la Griffe. Il arrive même que le jeu puisse se poursuivre sous une fine bruine, comme ce fut le cas en 1995 lors d'une rencontre entre Stich et Arnaud Boetsch, disputée dans des conditions dantesques, qui avaient créé une atmosphère très spéciale.

Lors d’un autre match humide, un quart de finale homérique contre le Suédois Nicklas Kulti, en 1992, Henri Leconte fut également l’un des artificiers majeurs de ces débuts de soirée magiques filmés à la bougie. Inoubliable flambée rugissante de flammes sorties de centaines de gorges à la fois. Au fond, rien ne vaut peut-être Roland-Garros au crépuscule par seulement 12°.

Yannick Cochennec

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Journaliste
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