Sports

Nous sommes tous des footballeurs allemands

Yannick Cochennec et Jean-Marie Pottier et Jean-Marc Proust, mis à jour le 04.07.2016 à 18 h 38

Avant, pour les Français, le footballeur allemand était moustachu, brutal et toujours vainqueur. Mais ça, c'était avant.

VINCENZO PINTO / AFP.

VINCENZO PINTO / AFP.

Ce dialogue à trois voix autour de la relation footballistique franco-allemande a été publié avant la finale de Ligue des champions 100% Deutschland de 2013. Nous le republions à l'occasion du quart de finale France-Allemagne de l'Euro 2016.

Avant, le footballeur allemand était moustachu, brutal, gagnait toujours à la fin et était détesté des Français.

Mais ça, c’était avant: aujourd’hui, tout le monde ou presque aime le foot allemand.

Pour débattre de quarante ans de vision du fussball en France avant la finale de Ligue des champions entre le Bayern Munich et le Borussia Dortmund à Wembley, samedi 25 mai, Slate a réuni un germanophile acharné, Jean-Marc Proust, un footeux oscillant entre agnosticisme et affection pour le foot allemand, Jean-Marie Pottier, et un sceptique marqué au fer rouge du souvenir, Yannick Cochennec.

La première guerre: Séville, castagnettes et casques à pointe

Jean-Marc: Je suis un ado qui a découvert le foot assez tard. En 1980 précisément, lors du Championnat d’Europe. Cette année-là, la RFA l’emporte et je deviens fan des Allofs, Rummenigge, Schuster et Hrubesch... Une passion durable. En 1982, je suis supporter de la RFA. Et, lors de la demi-finale, peut-être le seul Français à souhaiter la défaite de l’équipe de France.

Comme beaucoup, je me souviens très bien de cette soirée. Dans mon village, il y a une seule télé couleurs. On regarde le match à plusieurs, chez un voisin. Tout le monde soutient —bruyamment— la France. Je suis un gamin et n’ose pas m’affirmer pro-Mannschaft. Je vis le match en silence, soutenant de toute mon âme les «ennemis...»

Jean-Marie: Je suis né treize jours après Séville, et ma mémoire utérine n’en a évidemment gardé aucune trace...

Jean-Marc: Pas sûr !

Jean-Marie: ... mais, comme les vieux albums des 60-70s, cela fait évidemment partie des souvenirs qu’on se refile de génération en génération: pas besoin de l'avoir vécu en direct, seulement d'en connaître la geste. Dans L'Etrange défaite, le grand historien Marc Bloch écrit: «Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France: ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération.» On peut sans doute ajouter à cette phrase la nuit de Séville et la façon dont elle a imprimé la psyché française.

De défaitisme, bien sûr: lors de la Coupe du monde 98, j'ai vu comment, pour des gens plus âgés que moi, le but de Suker en demi-finale valait déjà défaite, ou que l’on pouvait encore avoir peur à 2-0 pour la France à la 90e en finale… Mais aussi d'une vision des joueurs allemands comme violents —d'ailleurs partielle et partielle quand, dans cette demi-finale, on ne voit que le coup de genou de Schumacher et on oublie l'extérieur du pied au laser de Breitner sur le premier but allemand ou le très beau retourné de Fischer.


France-RFA 1982

Jean-Marc: Bon, il faut parler de Schumacher? Sur le moment, personne n’a rien vu, tout le monde suivait le ballon. C’est après, lorsque Battiston est resté à terre et que Schumacher, indifférent, mâchait son chewing-gum que le drame s’est cristallisé.

Autour de moi, c’était l’indignation. En mon for intérieur, j’étais soulagé que le ballon ne soit pas rentré. Pas très élégant certes, mais un supporter ne l’est jamais. Et s’il y avait eu but, les Français auraient hurlé de joie, la cervicale de Battiston serait passée par pertes et profits.

Yannick: Je reste sans voix devant la cruauté de ton récit, sadique Jean-Marc. Ruhe, Bitte! Car j’ai fait allemand première langue. J’avais 14 ans et je n’ai pas dormi cette nuit-là. Mon souvenir est tellement vivace que je me rappelle presque physiquement de la nuit chaude en Bretagne, de ma rage sur le balcon de la maison familiale que tentait d’adoucir de quelques coups de langue ma chienne, Landa, qui, heureusement, n’était pas un berger-allemand mais un setter anglais.

Ce coup de genou, nous l’avions tous pris dans l’estomac, dans le plexus, dans les gencives, dans les c... et ça faisait très mal. Elle était si belle cette équipe de France. La détresse de Marius Trésor m’avait anéanti. J’adorais Marius Trésor qui reste, pour moi, l’un des plus beaux visages du foot français.

Jean-Marc: Le genou, ce n’est pas que de la brutalité. C’est aussi un côté bourrin que j’adorais. La Fête de la bière et des Allemands ultra-dominés qui, en contre-attaque, marquaient un but du genou, du dos, du cul, dans un cafouillage assez dégueulasse, et l’emportaient sans avoir vraiment convaincu.

J’étais fan de cette théâtralisation du match où c’est toujours Iago qui triomphe d’Othello, de manière parfaitement injuste. Curieusement, je n’ai jamais apprécié l’équipe d’Italie, pourtant excellente pour patienter 90 minutes dans sa surface en cassant des tibias avant de porter l’estocade. Sans doute le souvenir détestable de 1982...

Yannick: J’ai l’impression que tu vivais sur la planète Mars, Jean-Marc, mais je ne connais pas, il est vrai, le passé de ta famille. En 1982, nous étions alors seulement 37 ans après la Seconde Guerre mondiale et j’avais ma grand-mère qui me racontait sans cesse ses souvenirs, pas très gais, de ce temps-là. Son mari revenu des combats complètement ravagé et qui ne s’en remit jamais jusqu’à sa mort en 1971. Sa rencontre avec un soldat allemand dans sa cour, qui lui réclamait de l’eau qu’elle lui refusa face au fusil.

Jean-Marc: Dans ma famille aussi, il y a ces récits. Mais j’ai grandi dans les Cévennes, au milieu de hippies, où les Allemands en bus Volkswagen étaient nombreux. Comme ils étaient nudistes, je ne les imaginais guère en uniforme!

Uli Stielike et Horst Hrubesch à Séville. STAFF / AFP.

Yannick: Et tu déshabilles l’histoire! Tout ça était encore très frais dans les esprits de l’époque et l’Allemand, pour ne pas dire le Boche, terme utilisé par beaucoup alors, on ne l’aimait pas vraiment d’autant qu’il y avait ce monstre, Hrubesch, tout droit sorti d’un film d’horreur. Mon Dieu, quelle laideur.

Jean-Marc: Horst Hrubesch! J’adorais prononcer ce nom! Horst! Horst! Je dois être bochophile...

Yannick: Franchement, il me faisait carrément peur. Pour moi, il symbolisait l’aspect lourd et brutal de l’Allemand que je pouvais voir dans La Grande Vadrouille avec ce militaire hurlant «Herr Kappelmeister! Herr Kappelmeister!» Je sais, c’est du cliché, mais à part toi, marabouté dans les Cévennes, nous étions encore loin de considérer les Allemands comme des amis loyaux.

Jean-Marc: Pourtant, l’Allemagne a accompli un travail de mémoire sur son passé que la France est loin d’avoir mené. Et son sentiment pro-européen me semble bien plus marqué que le nôtre.

Yannick: Sincèrement, cette équipe d’Allemagne, elle n’était pas folichonne en comparaison de ce beau jeu français. Lors de la finale, j’étais vraiment derrière l’Italie et leur succès avait cicatrisé (un peu) ma blessure.

Au fond, cette Coupe du monde avait été somptueuse, mais les deux plus belles équipes, le Brésil et la France, étaient tombées face au cynisme le plus traître. N’oublions pas ce lamentable Allemagne-Autriche de 82, match arrangé sur le dos des Algériens.

Jean-Marc: Nul n’est parfait...

Yannick: Mais personne n’est obligé d’être aussi nul, à l’image de leur match de la honte. Non, cette Allemagne, franchement, beurk. Rien à sauver.

Jean-Marc: Chaudes larmes après la défaite face à l’Italie (s... de Ritals!). Je me souviens de l’étonnement que cela avait suscité chez un ami de mes parents, Klaus, qui ne comprenait pas comment un Français pouvait soutenir l’Allemagne...

L'escarmouche originelle: Glasgow 1976

Jean-Marie: Si vous avez suivi, vous l'aurez deviné: j'avais moins six ans. Donc quand j'ai commencé à m'intéresser au foot, au début des années 90, Glasgow paraissait encore plus lointain que Séville.

D'autant qu'à l'époque, non seulement Saint-Etienne avait régressé, mais même le Bayern trouvait le moyen de se ridiculiser en s'autoéliminant de la Coupe d'Europe sur un but contre son camp à la dernière seconde —nous privant au passage d'un duel franco-allemand en finale. Après cela, comment croire au froid réalisme allemand?

Kolossale Katastrophe: l'élimination du Bayern Munich contre l'Etoile Rouge de Belgrade en demi-finale de la Coupe d'Europe en 1991

Yannick: Notre «détestation» des Allemands trouvait écho aussi, bien sûr, dans cette autre injustice ressentie en 1976. J’ai un très vague souvenir de la finale, mais je sais que je l’ai vue. Bizarrement, je me rappelle de l’attente de la rencontre, tout un mercredi après-midi où, avec les copains (j’avais huit ans), nous avions joué le match au moins dix fois dans le champ tout près, Saint-Etienne triomphant à chaque fois. Je me souviens aussi du magazine Onze, que j’avais gardé pendant longtemps.

Etrangement, nous avons célébré cela comme une victoire en descendant les Champs-Elysées alors que pour moi, Saint-Etienne reste, en y repensant, le symbole de la lose absolue. Rétrospectivement, c’est incompréhensible et cela n’a rien à voir avec 82, bien plus héroïque et tragique. Je n’ai jamais adhéré à ce concept de l’ange incarné par Rocheteau même si le foot allemand, c’était clairement le diable avec cette efficacité méthodique dont on nous rebat toujours les oreilles, comme un cliché.

Jean-Marc: En 1976, le foot est bien loin de mes préoccupations. En fait, je n’ai découvert les malheurs de Saint-Etienne qu’en 1980, commençant à regarder dans le glorieux rétroviseur germanique. J’ai rêvé de 1954 et 1974 et suis tombé en adoration devant le Borussia Mönchengladbach et, surtout, le Bayern Munich de Franz Beckenbauer.

Autant dire que les poteaux carrés ont largement contribué à ma satisfaction rétrospective. D’autant plus que, dans la cour de récré, engager la conversation sur les Stéphanois conduisait rapidement à des échanges godwinesques, avec force accents teutons (made in Cévennes), mais c’est moi qui jubilais. Pour le gamin que j’étais, le réalisme allemand et les poteaux carrés fusionnaient en une sorte de potion magique irrésistible.

Yannick: Borussia Mönchengladbach! Et pourquoi pas l’Eintracht de Francfort, éliminé au passage par Sochaux en 1980 lors de la coupe de l’UEFA, tu t’en souviens? Reste à savoir ce que tu as pensé du 5-0 de Saint-Etienne à Hambourg avec Michel Platini en maître d’oeuvre, mais ce n’était pas la finale, donc tout cela n’avait pas la meme saveur, j’en conviens. M’enfin, c’était bon à prendre et tellement rare. D’autant que Jupp Derwall s’était méchamment moqué de Platini avant.

Jean-Marie: «Un général qui regarde son armée de l'arrière avec des jumelles.» Une petite mention de la ligne Maginot et on avait un point Godwin, dommage.

Jean-Marc: No comment sur Hambourg. J’aurais tellement aimé être malade le lendemain pour ne pas aller en classe et subir les quolibets de mes copains à la récré...

Yannick: C’est déjà bien si tu en avais quelques-uns en dépit de ta propension à regarder vers l’Est.

Jean-Marc: Je précise que ma tonte est naturelle.

La seconde guerre: Guadalajara 1986, le remake

Yannick: Je n’ai gardé aucun souvenir de la demi-finale qui, je crois, avait été un match terne et sans saveur. Nous n’avions pas été proches de gagner contre la RFA. Nous avions tout et trop donné, jusqu’au bout de l’angoisse, lors de ce sublime France-Brésil quelques jours plus tôt. Je crois que c’était la meilleure équipe de France de l’histoire, avec un milieu de terrain complètement génial.

Je dois dire aussi que l’Allemagne commençait à trouver grace à mes yeux à cause de Boris Becker, qui venait de réussir le doublé à Wimbledon à seulement 18 ans. Il était sympa, Boris, à plonger un peu partout et sur tout avec beaucoup de générosité. Boris, ce n’était pas l’Allemand classique. Il a beaucoup fait pour le rayonnement du sport allemand, comme Steffi Graf. Je suis sur que le foot teuton en a bénéficié à ce moment-là.

Jean-Marc: Pas faux. Je dois avouer qu’en bon wagnérien, j’étais aussi heureux d’une victoire de Becker ou Graf que d’un Grand prix gagné par Michael Schumacher —alors que je ne regarde jamais la F1, à mes yeux le sport le plus emmerdant qui soit.

Yannick: Sebastian Vettel, fourbe vainqueur du récent Grand Prix de Malaisie aux dépens de l’Australien Mark Webber, tu dois donc aimer.

Jean-Marc: Si c’est fourbe, j’adore.

La détente (1990-2006)

Jean-Marie: Si contrairement à vous, les glorieux anciens combattants, je n'ai connu ni 82 ni 86, ma découverte du football coïncide avec celle du fussball. Comme Séville, c'était un 8 juillet, mais en 1990: finale de la Coupe du monde RFA-Argentine, à Rome. Match terne et victoire étriquée (un penalty de Brehme au ras du piquet, à cinq minutes de la fin) mais dans une compétition globalement laide et face à un adversaire, ce soir-là, très brutal et avec un Maradona éclopé.


D’où une vision des Allemands un peu différente de celle de la génération Séville, faite de respect distant plutôt que de détestation —que résume bien la citation, qui date de cette époque, de Gary Lineker et qui est devenue une tarte à la crème du débat sur le football allemand: «Le football est un jeu qui se joue à onze contre onze et où l’Allemagne gagne à la fin.»

Jean-Marc: <3

Yannick: Le jour de la finale 90, je suis à Wimbledon, pour Tennis Magazine, où j’assiste à la défaite de Becker contre Edberg. Deutschland pas complètement über alles ce dimanche-là.

Jean-Marc: Je n’ai vu aucun match de cette Coupe du monde. Mais j’en garde un souvenir ému, avec la saison 3 de Heimat, le très beau feuilleton d’Edgar Reitz, largement consacrée à la réunification. Politiquement, c’est une période euphorique pour l’Allemagne et la victoire de 1990 apparaît comme une consécration.

Jean-Marie: C'est aussi la décennie du rapprochement footballistique franco-allemand, avec la signature de plusieurs stars qui vont briller en France (l'élégant Klinsmann à Monaco ou le renard Völler à Marseille), le passage éphémère de Beckenbauer à l'OM voire le rachat d'Adidas par Bernard Tapie, dont Christine Lagarde se souvient sûrement avec émotion.

Et à la Coupe du monde suivante, quand l'Allemagne est éliminée, on ne jubile pas vraiment puisque c'est par la Bulgarie de Kostadinov. Le même Kostadinov qui, en 1996, en finale de la Coupe de l’UEFA avec le Bayern Munich contre Bordeaux, envoie Lizarazu à l’hôpital avant de planter un but. Ce soir-là, on en voulait à Kostadinov, pas au Bayern...

Jean-Marc: Une victoire du Bayern, c’est toujours bon!

Yannick: Je me pince!

Jean-Marie: Le paradoxe, c’est que ces années-là, il aurait suffi d’une victoire un peu crade de l’Allemagne contre la France dans un match à enjeu et on en reprenait pour vingt ans. Mais elle n’a jamais eu lieu: la France n’a pas affronté l’Allemagne en match officiel depuis… 1986, là où, en rugby par exemple, par la force des choses, la rivalité avec l’Angleterre se revivifie chaque année...

Et le football de clubs n’a pas vraiment pris le relais: dans les années 90, le grand ennemi/rival c’était l’Italie (et notamment la Juve, qui élimine régulièrement les clubs français), pas l’Allemagne. Il y a bien eu la victoire de Dortmund contre Auxerre en 1993 —un Séville bis, une des plus poignantes défaites du football français en Coupe d’Europe, avec du tir sauvé sur la ligne et une défaite aux pénos au bout de la nuit, encore une fois— mais c’était un club plutôt sympathique, et qui remporte d'ailleurs la C1 de façon brillante quelques années plus tard.


Yannick: Notre période bénie a commencé au moment où l’Allemagne s’enfonçait, elle, dans la médiocrité. Dommage qu’on ne les ait pas joués lors d'un match à enjeu à ce moment-là. Histoire de régler quelques comptes et de passer à autre chose.

Jean-Marc: Je reconnais bien là l’esprit chevaleresque français!

L'intégration: l’Allemagne, c’est la France (2006-…)

Jean-Marie: Aujourd’hui, si tout le monde aime le football allemand en France, je pense que c’est, inconsciemment, parce qu’il nous fait penser au foot français des années 80, les gentils qui perdaient tout le temps. OK, l’équipe nationale et les clubs jouent souvent très bien, mais dans ce cas, que dire de l’Espagne, qui a remporté ces trois dernières grandes compétitions internationales et trois des six dernières Ligue des champions?

Jean-Marc: Ces types qui ont osé battre l’Allemagne? Qu’ils croupissent dans leur paella!

Jean-Marie: La différence est simple: là où l’Espagne a tout gagné tout le temps, l’Allemagne a presque gagné. Elle a presque gagné la Coupe du monde 2006 (mais elle perd en demi-finale), presque gagné l’Euro 2008 (mais elle perd en finale), presque gagné la Coupe du monde 2010 (mais elle perd en demi-finale), presque gagné l’Euro 2012 (mais elle perd en demi-finale).

A côté, la France des années 80 est un parangon de gagne. Et quand on ajoute la mythique finale de la Ligue des champions 1999 (les deux buts de Manchester dans les arrêts de jeu contre le Bayern) ou la finale de l’an dernier (le Bayern mène, dans son stade, et trouve le moyen de se faire égaliser en toute fin de match pour perdre aux pénos…), ça fait beaucoup. En fait, si on était un peu méchant, on pourrait dire que, pour qu’une équipe allemande gagne enfin un trophée, il fallait qu’elle joue une autre équipe allemande !

Jean-Marc: Tu as raison. Le drame, c’est que l’Allemagne est devenue parfaitement française. Depuis qu’elle est une perdante magnifique, elle est plus populaire, y compris de ce côté du Rhin. Enfin n’exagérons rien: à chaque match, on nous ressort les clichés des casques à pointe... Ce qui faisait son charme à mes yeux, un réalisme qui confinait au cynisme, a disparu.

N’oublions pas par ailleurs que l’Allemagne de la réunification s'est métamorphosée aussi dans son équipe nationale où apparaissent des Özil, Gomez, Podolski, Khedira... A l’image de la France black-blanc-beur de 1998, la Mannschaft est métissée, c’est l’ère du «Multikulti». Un joli pied de nez à l’histoire...

Yannick: Je ne sais pas pourquoi, mais je préfèrerais toujours une équipe latine, espagnole ou italienne, ou anglaise à une équipe allemande qui se fonde toujours, dans mon esprit étroit, sur l’idée de la mécanique très huilée et donc un peu prévisible. J’ai le sentiment que l’Allemand n’improvise jamais, n’en déplaise le travail fourni par Joachim Löw. Toujours le sentiment d’une grosse caisse très efficace.

Enfin, pas toujours, la finale de la Ligue des champions 1999 a prouvé le contraire de manière spectaculaire et j’en garde un souvenir ému. Mais il n’y a que des Anglais pour réussir cela pour une seule raison: eux, ils détestent vraiment les Allemands. Il n’y a qu’à lire les quotidiens populaires avant chaque rencontre importante.

Jean-Marie: Oui, ou le fameux chant «Two World Wars and One World Cup». D'ailleurs, le fait que cette finale 100% allemande ait lieu à Wembley (l'endroit du fameux but qui n'est jamais rentré de 1966) ne la rend que plus savoureuse.

Jean-Marc: Le foot est évidemment une continuation des guerres d’autrefois par d’autres moyens. Dans Mémoires allemandes, Gunter Gebauer montre combien le chauvinisme a été vécu différemment dans l’Allemagne dénazifiée, où le sentiment national a longtemps été interdit. En 1954, c’est la victoire des «sans-grade dans le rôle des héros». En 1974, c’est le départ de Willy Brandt avec l’Ostpolitik et les grands projets de réforme, une nouvelle génération: les Allemands osent enfin avoir une fierté nationale. En 1990, c’est l’ère du réalisme, de la sécurité: les années Kohl. J’espère qu’Angela <3 <3 <3 pourra bientôt entrer dans l’histoire... du football.

Yannick: L’attentisme est, c’est vrai, sa signature! Son parcours depuis quelques années en atteste. Les autres font le jeu à sa place, comme Schröder, et elle tire les marrons du feu en se payant en plus la tête des Français. Zzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz.

Jean-Marc: Il y a aussi un truc où l’Allemagne continuera de battre à plate-couture toutes les autres nations: elle a le plus bel hymne national. Et pour cause, il est issu d’un quatuor de Haydn: L’Empereur. C’est ce qui me console, les soirs de défaite.

Yannick: Tu devrais consulter Jean-Marc.

Jean-Marc: C'est prévu. D'ailleurs, même si aujourd’hui je m’intéresse très peu au foot, dès que l’équipe nationale ou une équipe allemande s’approche d’un titre, c’est plus fort que moi, je me débrouille pour regarder le match. Avec le sentiment terrible d’être le mistigri puisque, hum..., depuis 1980, je n’ai pas vu une seule victoire allemande mais j’ai assisté à toute les défaites ou presque. A tel point que j’hésitais à regarder Dortmund-Bayern, de peur que la compétition soit annulée... Finalement, je ne peux pas le regarder, donc l'Allemagne va gagner!

Yannick Cochennec
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Journaliste
Jean-Marie Pottier
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Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
Jean-Marc Proust
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Journaliste
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