Economie

Catastrophe de Dhaka: le low cost, l’éthique et la poudre aux yeux

Gilles Bridier, mis à jour le 23.05.2013 à 7 h 15

L’application de règles de sécurité requiert des investissements dont les donneurs d’ordre ne s’assurent pas dans des pays comme le Bangladesh et la responsabilité sociétale des entreprises qui travaillent avec les fournisseurs locaux est sérieusement remise en question. Au point de pousser à un renforcement des règles?

Une étiquette «made in Bangladesh». REUTERS/Mike Blake.

Une étiquette «made in Bangladesh». REUTERS/Mike Blake.

Un immeuble s’effondre, et plus de mille ouvriers du textile périssent. Ce n’est certes pas un hasard si on est au Bangladesh, dans la capitale Dhaka. Car il n’est pas question de fatalité, mais de low cost. Cette recherche de production au prix le plus bas induit des risques lorsque, pour réduire les dépenses et être plus compétitif, on renonce à la sécurité qui, elle, a un coût.

Pour que les pays riches puissent consommer plus sans dépenser plus, pour que le pouvoir d’achat progresse sans que les salaires augmentent, et pour que l’inflation soit maîtrisée dans ces pays, il faut qu’il y ait des pays pauvres qui le restent pour continuer à produire à bas coûts. 50% des 150 millions d'habitants du Bangladesh disposent de moins de 1,25 dollar par jour, selon le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA), ce qui place le pays parmi les 25 états ou territoires les plus pauvres de la planète selon l’organisation internationale. Et grâce à cette performance à l’envers, le Bangladesh est devenu le deuxième exportateur mondial pour le textile.

Concurrence et prime à la pauvreté

La fin, en 2005, de l’accord multi-fibres, qui fixait aux pays des quotas à l’exportation pour les produits textiles, est à l’origine de cette expansion. Cet accord protégeait non seulement cette industrie dans les pays riches, devenus non compétitifs, mais aussi dans les pays en développement qui n’avaient pas les coûts les plus bas. Avec son extinction, la compétition entre les différents pays producteurs n’a plus été encadrée, laissant le champ libre aux plus low cost.

C’est ainsi que l’industrie textile dans les pays du Maghreb, puis même en Chine, s’est délocalisée dans des pays encore plus compétitifs comme le Bangladesh.

Certes, les pouvoirs locaux peuvent introduire des règles de sécurité. Mais elles ont un coût… qui alourdirait les prix de revient des fabrications et rendrait le Bangladesh un peu moins attractif face à la concurrence internationale. Aussi, pour rester toujours performant et inonder le monde de ses productions, le pays doit rester pauvre, sous peine de voir ces productions passer chez plus pauvre que lui. C’est la prime à la pauvreté et la logique du low cost… dont personne, bien sûr, n’est responsable!  

Responsabilité et réalisme

Mais soyons réaliste: il serait hypocrite de s’en offusquer, alors que cette logique est connue de tous et que personne ne cherche à changer les modes de consommation. Ni du côté consommateurs, ni du côté distributeurs.

Il serait même dangereux de ne plus acheter de productions «made in Bangladesh»: le pays s’en trouverait plongé dans une pauvreté plus grande encore. Pour la bonne conscience, c’est parfait. Et tant pis si, à travers ces bas prix, les consommateurs ne paient pas les coûts liés à la sécurité ou à l’empreinte environnementale des produits.

N’y a-t-il alors rien à faire? L’exemple de la Chine, où les conditions de travail des salariés s’améliorent lentement, voire de la Corée, qui fut un pays low cost avant de se hisser au niveau des standards occidentaux, montre que l’émergence d’une classe moyenne et les pressions sur les pouvoirs locaux aboutissent progressivement à l’introduction de normes de sécurité contraignantes dans le travail des ouvriers.

Mais cette responsabilité des autorités publiques locales n’exonère pas les donneurs d’ordres, marques et distributeurs, de leurs propres responsabilités lorsqu’ils s’adressent à des fournisseurs. Il existe un mouvement en faveur de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE), auquel participent l’ONU et l’OCDE. Objectif: faire émerger une éthique des affaires.

Ethique des affaires et communication

La démarche est louable, même si les acteurs eux-mêmes ne sont pas tous d’accord sur le sens à donner à la RSE. Pour certains, il s’agit de responsabilité sociale. Pour d’autre, sociétale —ce qui recouvre un projet plus large englobant l’environnement, le développement durable, l’éthique, la finance responsable en plus du social…

Comment promouvoir un concept s’il n’est pas clairement défini? Qu’importe: les marques et distributeurs qui travaillent avec des fournisseurs au Bangladesh n’en sont pas à s’interroger sur la définition du concept. Pour avoir les prix les plus bas, ils ferment les yeux sur les conditions de travail. La RSE n’a pas cours dans le pays.

Pourtant, cette responsabilité des entreprises a fait l’objet d’une norme qui fixe un certain nombre de bonnes pratiques et est présentée par l’Observatoire de la RSE (l’Orse) comme un outil de management. Cette norme ISO 26000 a été adoptée en 2010 par le réseau international de normalisation qui regroupe les organismes de 157 pays, dont l’Afnor pour la France.

Mais, précise l’Orse, elle n’est pas certifiable et n’a donc aucun caractère obligatoire. Elle a juste une fonction indicative et les entreprises qui y adhèrent le font uniquement sur le mode déclaratif.

Dans ces conditions, elles peuvent être tentées d’adhérer juste pour l’image et la réputation, la RSE devenant un simple outil de communication «corporate» jouant sur une différenciation positive. Appliquées aux donneurs d’ordre qui travaillent avec les fournisseurs du Bangladesh, ces critiques ne sont pas dénuées de sens. La RSE, dans ces conditions, apparaît surtout comme de la poudre aux yeux.

Certes, les donneurs d’ordres internationaux dont les noms ont circulé suite à l’effondrement de l’immeuble à Dhaka ne sont pas en relation directe avec les ateliers qui y opéraient. Le système fonctionne sur la base d’une cascade de sous-traitants, et les fournisseurs de ces marques sont rarement ceux qui produisent. Toutefois dans une logique de RSE, ce n’est pas une raison, de la part des donneurs d’ordre, pour ignorer la façon dont les produits sont fabriqués.

Les distributeurs Primark et Mango ont reconnu travailler avec des ateliers de cet immeuble. D’autres, comme Benetton Carrefour, Wal-Mart ou C&A déclinent toute implication. Peut-être, simplement, ignorent-ils comment leurs fournisseurs les approvisionnent…

Irresponsable au plan éthique. Et dangereux pour l’image.  Car dans d’autres affaires, des marques phares comme Nike, Apple ou Disney ont été cloués au pilori pour n’avoir pas suffisamment vérifié les conditions de travail chez leurs sous-traitants.

Une norme RSE plus contraignante?

Tous les pays qui ont reconnu la norme ISO 26000 ne sont pas au même niveau pour inciter à son application. La France fait partie des pays les plus en pointe.

Depuis 2002, dans le cadre de la loi sur les nouvelles régulations économiques (NRE), les grandes entreprises doivent publier dans leur rapport «développement durable» des informations RSE sur les questions environnementales et sociales. Bien utilisées, celles-ci entrent dans le domaine de la gestion des risques. Les chartes éthiques ont la même fonction. Mais ces stratégies de long terme se heurtent aux logiques de court terme du low cost, qui sont celles des acheteurs.

Pour tenter de contraindre les entreprises à entrer dans des démarches de conformité, la Commission européenne travaille sur un projet de directive concernant l’adoption de la norme ISO 26000. L’attestation de conformité serait délivrée par des organismes habilités, et les entreprises ne pourraient plus faire l’impasse d’un investissement financier pour se mettre à niveau, ce qui les contraindrait à plus de rigueur dans les dispositions contractuelles vis-à-vis de leurs sous-traitants et à une plus grande surveillance. 

Mais pour avoir un sens face à la concurrence d’entreprises non européennes, il ne faudrait pas que ce projet soit limité à la seule Union européenne, sous peine de ne jamais être concrétisé. La RSE est décidément bien fragile. Au Bangladesh, elle aura été bien inopérante. Suite aux manifestations des salariés du textile, les salaires pourraient être augmentés et les usines inspectées: il aura fallu une catastrophe pour que les autorités locales réagissent.

Et pour qu’en France, on se préoccupe de faire progresser le respect des exigences sociales et environnementales dans le commerce international, la ministre du Commerce extérieur Nicole Bricq vient d’ouvrir un chantier sur la conduite responsable des entreprises multinationales et la portée de leur responsabilité dans la chaîne d’approvisionnement.

Gilles Bridier

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Journaliste
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