France

Quand l'égalité symbolique masque les inégalités réelles

Eric Dupin, mis à jour le 27.05.2013 à 11 h 50

D'inégale importance, trois mesures qui viennent d'être adoptées par la gauche de gouvernement sur le mariage, la représentation cantonale et la «race» contrastent avec son impuissance à traduire sa passion égalitaire sur le terrain économique.

Un portrait de Marianne dans une mairie. REUTERS/Eric Gaillard.

Un portrait de Marianne dans une mairie. REUTERS/Eric Gaillard.

Ce sont trois mesures d’inégale importance qui viennent d’être votées par la gauche au pouvoir. Portant sur le mariage, la représentation cantonale et la «race», elles ont en commun d’avoir suscité la polémique. Mais aussi, et surtout, d’avoir été prises au nom du beau principe d’égalité, quand bien même elles sont le produit de raisonnements divers voire contradictoires.

L’Inter-LGBT organisait à Paris, le 21 mai au soir, un grand concert pour célébrer le vote du «mariage pour tous» sous le mot d’ordre «Vive l’égalité!». «Je me réjouis que mon gouvernement ait fait avancer l'égalité», se félicitait, en un tweet, Jean-Marc Ayrault, le 17 mai. «Egalité!» ont scandé les députés socialistes après le vote définitif de cette réforme. L’égalité dont il est ici question s’établit entre couples de sexes opposés et couples de même sexe.

On peut alors parler d’égalité par équivalence entre les sexes. Au bout de cette logique de négation de leur spécificité, la filiation pour tous suppose de recourir, un jour ou l’autre, au diverses formes de procréation assistée ou déléguée. C’est ce que l’Inter-LGBT a en tête lorsqu’elle exige d’aller «au bout de l’égalité».

Equivalence ou complémentarité des sexes?

Une autre mesure mise en oeuvre par la gauche gouvernante concrétise cependant d’une toute autre manière l’égalité des sexes. Il s’agit du nouveau mode de scrutin des assemblées départementales créant d'étranges «binômes» de candidatures homme-femme. Nous voici dans un cas d’égalité par complémentarité des sexes.

Au nom de la féminisation des anciens conseils généraux, effectivement hauts lieux de masculinité politique, la différence sexuelle devra être physiquement représentée dans le moindre canton. Elle n’est plus niée, ou noyée dans une théorie des «genres», mais sacralisée au point d’être garantie mathématiquement.

Le vote, par les députés, d’une proposition de loi du Front de gauche visant à supprimer le mot «race» de notre législation offre une troisième variation autour de la quête d’une symbolique égalitaire. C’est paradoxalement pour renforcer le combat anti-raciste que cette censure du vocabulaire est prônée. François Hollande s’était laissé aller au même type de raisonnement en promettant, au cours de sa campagne présidentielle, de réviser l’article 1er de la Constitution pour le purifier de ce gros mot.

Ce genre d’initiatives et de débat a de quoi faire rire au-delà de nos frontières, où le mot «race», qui peut parfaitement être entendu au sens d’ethnie, ne provoque pas de telles pudeurs sémantiques. Elles font également peu de cas des connaissances scientifiques qui valident l’existence d’une diversité humaine biologique même si celle-ci est concrètement peu opérante et si les différences au sein du genre humain sont avant tout culturelles.

«L'étoile polaire de la gauche»

Aussi futiles puissent-elles paraître, ces diverses manifestations d’hommage à l’égalité abstraite remplissent pourtant de réelles fonctions. Comme l’a justement souligné le philosophe Norberto Bobbio, l’égalité est «l’étoile polaire de la gauche». Le candidat Hollande l’avait fort bien compris dans son fameux discours du Bourget. «L’âme de la France, c’est l’égalité», proclama-t-il en reliant ce concept central de l’identité de gauche à la tradition de la patrie de la Révolution de 1789.

Tout le problème vient de ce que la gauche de gouvernement se révèle de plus en plus impuissante à nourrir cette passion égalitaire dans les faits. Ayant renoncé à transformer un système économique fondé sur une dynamique inégalitaire, elle s’emploie désespérément à compenser cet abandon par une surenchère d’égalité formelle.

On le sait, les inégalités sociales se creusent tendanciellement et on ne voit guère comment une politique économique et sociale désormais placée sous le signe de la «compétitivité» pourrait inverser la tendance. Les affichages égalitaires montrent vite leurs limites, y compris dans les domaines qu’ils privilégient.

Les mots et les choses

L’égalité hommes-femmes? Le gouvernement est strictement paritaire mais aucunement l’appareil technocratique des cabinets et de la haute administration qui pèse tant sur la réalité du pouvoir. Un bel arsenal juridique est déployé pour viser l’égalité salariale entre les sexes mais les femmes continuent à être rémunérées un quart en-dessous des hommes.

Quant aux «races», il est plus facile de biffer un mot que des remédier à la segmentation d’une société où la hiérarchie sociale croise dangereusement les différences «ethniques». Le prolétariat d’aujourd’hui est massivement allogène. 42% des étrangers et 40% des immigrés sont ouvriers contre 24 % pour les Français de naissance, d’après l’enquête emploi 2004 de l’Insee. Plus précisément, les fils d’immigrés maghrébins peinent particulièrement à profiter d’une promotion sociale.

De même est-il plus aisé d’agiter, de manière sporadique, le droit de vote des étrangers —toujours au nom de l’égalité— plutôt que de s’employer à réduire la distance croissante qui sépare des classes populaires désabusées du débat public. La gauche qui se paie de mots a peu de chances d’avoir raison d’un réel réputé pour son entêtement.

Eric Dupin

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Journaliste
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