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Marche des fiertés: les plumes au placard

Cord Jefferson, mis à jour le 27.06.2009 à 20 h 35

Les militants gays devraient-ils s'inspirer de Martin Luther King?

CC FLickr/[NIV]. Marche à Tel-Aviv, en Israël.

CC FLickr/[NIV]. Marche à Tel-Aviv, en Israël.

Aujourd'hui samedi 27 juin, la marche des Fiertés passe par Paris. Thème de la manifestation 2009, la commémoration des émeutes de Stonewall à New York, il y a quarante ans, premier mouvement de contestation contre la répression policière. Nous publions ci-dessous le point de vue de l'écrivain américain Cord Jefferson, publié la semaine dernière sur «The Root», un site édité par Slate pour les internautes de la communauté afro-américaine.

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La communauté gay a toutes les raisons de lutter pour ses droits civiques. Mais Martin Luther King et Bayard Rustin [activiste pour les droits civiques des Noirs et des homosexuels] ne portaient pas des costumes-cravates uniquement pour le plaisir. Alors que les homosexuels vivent une page décisive de leur histoire, les strings et les paillettes ne font plus le poids.

Il existe une photographie célèbre, prise par Charles Moore, de Martin Luther King en train d'être traîné en prison par deux policiers à Montgomery, dans l'Alabama. King s'était rendu coupable de «vagabondage» [délit puni par les lois raciales], c'est-à-dire qu'il avait pris place dans un restaurant réservé aux Blancs. Le cliché est frappant à plusieurs égards: visage impassible des policiers; buissons paisibles qui contrastent avec la violente tension de la scène; mouvement apaisant de la main qu'adresse King à une personne hors cadre, comme pour dire: «Laisse-les faire leur boulot. Ça va aller.»

Un autre détail saute aux yeux de quiconque a déjà passé un été dans le «Sud profond» américain: le jour où la photo a été prise, le 3 septembre 1958, il faisait 32 degrés à l'ombre, à Montgomery, pour un taux d'humidité écrasant de 81%. Le genre de chaleur qui vous colle à la peau et vous empêche de dormir la nuit.

A voir King, cependant, on pourrait croire que la photo a été prise en hiver. Aussi bien vêtu qu'une vedette de cinéma dans son costume de tweed gris et sa chemise blanche impeccable, il garde un regard calme sous son feutre blanc. Cette mise de gentleman, qu'il arbore souvent lors de ses apparitions en public, est ce qu'il peut y avoir de plus inconfortable en ces journées d'une moiteur implacable, qui plus est dans une cellule humide.

Revenons, un demi-siècle plus tard, au mouvement des droits civiques qui occupe aujourd'hui le devant de la scène américaine: celui du LGBT [Lesbian, Gay, Bisexual, Transgender ; lesbien, gay, bi et trans] qui, depuis quelques semaines, fait de la montagne russe. Car malgré des avancées indéniables (droit au mariage homosexuel reconnu dans six États américains), de gros problèmes demeurent (dans l'armée, la politique du «don't ask, don't tell» est maintenue [«Ne rien demander, ne rien dire», qui permet aux homosexuels de s'engager à condition de cacher leur orientation sexuelle]). Ce mois-ci dans le monde, des centaines de milliers de femmes et d'hommes vont défiler dans les rues lors des marches des fiertés, en gage de visibilité et de solidarité. Comme Luther King avant eux, les manifestants du LGBT revendiquent les droits fondamentaux accordés aux autres citoyens: droit au travail, à la sécurité et à l'égalité.

Mais contrairement à Luther King, peu seront ceux qui défileront en complet-veston.

La critique la plus concise des marches des fiertés modernes se retrouve peut-être dans un article de 2001 du journal satirique The Onion, «Gay-Pride Parade Sets Mainstream Acceptance of Gays Back 50 Years« [«La Gay Pride fait régresser de 50 ans l'acceptation des homosexuels». La parole était donnée à une femme hétérosexuelle qui assistait à la Gay Pride à Los Angeles: «Je croyais que les homos étaient des gens comme les autres, comme vous et moi, et que les présenter comme des êtres hédonistes et obsédés par le sexe était un stéréotype destructeur.» Avant de déclarer : «J'avais tout faux».

Si cette citation, et l'article en soi, sont exagérés, ils mettent le doigt sur un point essentiel: avec leur débauche de déguisements tape-à-l'œil et de mises en scène hyper-sexualisées, les marches des fiertés sont en effet de grandes manifestations de joie, d'excitation et d'humour paillard.

Mais, au risque de passer pour un homophobe coincé, je me demande souvent s'il y a vraiment de quoi être fier.

En définitive, ces défilés annuels provoquent deux effets contraires: tandis qu'ils amusent ceux qui, homos ou hétéros, soutiennent sincèrement la cause de l'égalité des droits pour la communauté LGBT, ils confortent les préjugés des puritains, ceux-là mêmes qui redoutent les chefs scouts homosexuels et considèrent le mariage gay comme «déviant». Le LGBT lutte pour ses droits en toute légitimité; mais en cette année cruciale pour la communauté gay, il est peut-être temps de s'inspirer des mouvements pour les droits civiques d'antan.

Martin Luther King ne s'habillait pas ainsi uniquement parce que «c'était l'époque». Il s'habillait ainsi pour la même raison qui le faisait répéter consciencieusement ses discours et répondre à la violence par la paix: parce que ses détracteurs l'attendaient au tournant. King et ses collègues savaient que malgré leur étroitesse d'esprit, les réactionnaires possèdent une mémoire remarquable, et redoutable pour broder à l'infini sur un unique dérapage. Si le chef de la NAACP [National Association for the Advancement of Coloured People, association américaine pour les droits des personnes de couleur] apparaissait éméché en public, la chemise tachée et la langue grivoise, un raciste pouvait décréter une fois pour toutes que, décidément, les Noirs étaient de bien vicieux païens. C'est pourquoi les chefs afro-américains des mouvements pour les droits civiques faisaient tout pour ne pas tendre le bâton pour se faire battre, quitte à défiler de Selma à Montgomery [87 km de distance] en costards et tailleurs, sans oublier la cravate.

Sachant que certaines personnes, qui sont autant d'électeurs qui ont le pouvoir de leur refuser leurs droits, peuvent les juger sur l'exubérance de leur accoutrement lors d'un défilé, pourquoi les gays n'ont-ils pas décidé de mettre le bémol?

Contacté dans le cadre de cet article, Earl Fowlkes, président de l'International Federation of Black Prides [Fédération internationales des fiertés noires], estime qu'on ne peut pas comparer les marches afro-américaines des années 1950 et 1960 aux marches des fiertés d'aujourd'hui: «Les marches pour les droits civiques avaient pour but d'attirer l'attention sur la souffrance des Noirs américains», déclare-t-il depuis son bureau, à Washington. «A l'inverse, les gay prides sont des manifestations festives.»

Fowlkes reconnaît que les marches des fiertés ont aussi pour but d'éveiller les consciences, mais il pense que s'il faut les comparer à une chose au sein de la communauté noire, ce n'est pas au mouvement des droits civiques mais aux fêtes du Juneteenth, qui célèbrent chaque année aux États-Unis l'abolition de l'esclavage [au Texas, en 1865]. Il souligne par ailleurs que les Noirs homosexuels participent peu aux gay prides, justement à cause de la réputation sulfureuse qu'elles ont acquise au fil des ans. «Nous sommes nombreux à ne pas être à l'aise avec la façon dont nos homologues blancs expriment leur sexualité. Être blanc autorise à beaucoup de choses, ce qui n'est pas le cas quand on est noir, homosexuel ou hétérosexuel», conclut-il.

Cette dernière remarque m'a rappelé une chose qu'avait coutume de me répéter mon père dans mon enfance. Quand il m'obligeait à faire mes devoirs ou à lire un gros livre, il me disait sévèrement : «En tant que personne de couleur en Amérique, il faudra parfois que tu en fasses deux fois plus que les Blancs. Ce n'est pas juste, mais c'est la vie.»

J'aimerais pouvoir affirmer que les puritains n'utiliseront pas l'image de quelques hommes en string à San Francisco pour dénigrer toutes les lesbiennes et tous les gays et transsexuels du pays, mais je ne peux pas. L'heure est décisive, les mentalités sont sur le point de basculer vers les droits et l'acceptation. Peut-être, juste pour cette fois, le LGBT devrait-il laisser au vestiaire ses tenues légères et ses démonstrations libertines pour «en faire deux fois plus.» Peut-être les homosexuels devraient-ils défiler dans les grandes villes habillés comme tous les jours, pour montrer ce qu'ils sont vraiment: des gens comme les autres. Ce serait moins drôle qu'avant, et ce n'est pas juste. Mais pour l'instant, ainsi en va la vie.

Cord Jefferson

Article traduit de l'anglais par Chloé Leleu

Image de une: CC FLickr/[NIV]. Marche à Tel Aviv, en Italie.

A voir aussi les clichés des photographes de Magnum sur quarante années de «Fiertés».

Cord Jefferson
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