Economie

Le retour du Japon? Attendons un peu avant d'en créditer Abe

Gérard Horny, mis à jour le 24.05.2013 à 6 h 59

La politique mise en place par le Premier ministre Shinzo Abe élu il y a quelques mois déchaine l’enthousiasme des observateurs et des investisseurs. Décryptons-là avant d'en faire un modèle pour l'Europe.

Shinzo Abe salue le couple impérial lors d'une cérémonie, le 11 mars 2013, en souvenir des victimes du séisme et du tsunami de 2011. REUTERS/Junji Kurokawa/Pool

Shinzo Abe salue le couple impérial lors d'une cérémonie, le 11 mars 2013, en souvenir des victimes du séisme et du tsunami de 2011. REUTERS/Junji Kurokawa/Pool

Attention, le Japon est de retour. C’est du moins ce qu’essaie de nous faire croire le discours dominant sur les effets de la politique économique menée par le nouveau Premier ministre, Shinzo Abe.

Ce qui se passe actuellement au Japon a en tout cas de quoi redonner de l’espoir à beaucoup d’hommes politiques, y compris nos dirigeants. En septembre 2007, Abe avait dû annoncer sa prochaine démission, un an à peine après avoir accédé au poste de Premier ministre. Certes, son état de santé justifiait cette décision, mais ce n’était pas la seule raison: ses débuts à la tête du gouvernement n’avaient pas été un succès, sa cote de popularité était tombée au-dessous de 30% et ses ministres le quittaient tous les uns après les autres. Le successeur du vibrionnant Koizumi avait alors paru bien pâle.

Fin 2012, surprise: avant même d’avoir mené son parti, le PLD, à la victoire, Shinzo Abe déchaine l’enthousiasme des observateurs et des investisseurs. La bourse japonaise s’envole, les organismes internationaux relèvent leurs prévisions de croissance du pays et, sur le modèle de ce qu’on avait connu au temps de Reagan, on parle d’Abenomics!

Ce regain d’optimisme repose sur des éléments concrets: le futur Premier ministre avait annoncé un programme économique en trois points, ses «trois flèches» –relance budgétaire, nouvelle politique monétaire et réformes destinées à dynamiser la production- et, pour l’instant, il tient ses promesses, sans perdre de temps.

Une histoire trop belle pour être vraie

Elu en décembre 2012, il a annoncé dès janvier 2013 une rallonge budgétaire, puis il a mis en place une nouvelle équipe à la tête de la Banque du Japon avec pour tâche de combattre la déflation et, en juin prochain, les réformes de structure promises devraient être annoncées.

Au premier trimestre, le pays a enregistré une croissance de 0,9%, alors que la zone euro continuait de s’enfoncer dans la récession et que l’Allemagne réussissait tout juste à croître de 0,1%. Saluant avec enthousiasme ce nouveau départ de l’économie japonaise, certains ont cru y voir une leçon pour l’Europe. Ce serait merveilleux si c’était vrai: nous aurions alors un exemple à suivre. Malheureusement, dans cette belle histoire que l’on nous raconte, tout est faux.

La chronologie des événements suffit à le démontrer. Comme le rappelle l’économiste américain Michael Ivanovitch dans une chronique publiée par CNBC, l’annonce de nouvelles mesures de stimulation budgétaire a été faite le 11 janvier, pour l’année fiscale avril 2013-mars 2014; ces mesures n’ont joué aucun rôle au premier trimestre.

Il en est de même de la nouvelle politique monétaire: le changement d’équipe à la tête de la banque du Japon s’est produit le 20 mars, onze jours avant la fin du trimestre, soit un délai un peu court pour avoir un impact sur les statistiques. Quant aux réformes de structures, elles sont encore en préparation et leur impact ne pourra de toute façon être jugé que sur le long terme.

Un rebond à confirmer

Alors, que s’est-il passé au premier trimestre? Rien que de très classique au Japon, qui nous a habitués depuis deux décennies à une croissance très heurtée. Au troisième trimestre de 2012, son PIB avait chuté de 3,7% en rythme annuel; au quatrième trimestre, il avait amorcé un rebond et au premier trimestre de 2013, il a retrouvé son niveau antérieur après un rebond de 3,5% (en rythme annuel, cela correspond au 0,9 % précédemment cité).

Si l’on veut  trouver une explication, il faut plutôt la chercher dans la politique du gouvernement précédent et notamment dans le projet de hausse de la taxe sur la consommation (l’équivalent de notre TVA), dont le taux doit passer de 5 à 8% en avril 2014, ce qui incite les ménages à accélérer les dépenses les plus lourdes. On note en particulier une forte hausse des mises en chantier de logements.

Du mieux a été aussi enregistré à l’exportation, la baisse du yen commençant à porter ses fruits: même si les flux commerciaux ne se modifient pas du jour au lendemain, la même vente exprimée en dollars ou en euros rapporte aujourd’hui davantage exprimée en yen.

De fait, pour l’instant, les deux principaux succès de Shinzo Abe sont la hausse de la Bourse –plus de 70 % pour l’indice Nikkei depuis la mi-novembre— et la chute du yen –près de 20 % face au dollar en six mois. Ces deux phénomènes se sont déclenchés avant même les élections législatives, par anticipation de la victoire du parti libéral-démocrate et de la mise en œuvre d’une nouvelle politique.  Mais il reste à savoir quel sera l’effet concret et durable de cette politique.

La nouvelle politique? Un pari risqué

Concernant la politique budgétaire, on ne peut qu’être sceptique. Depuis la crise boursière et immobilière de la fin des années 80, on ne compte plus les plans de relance, qui ont fait la bonne fortune des bétonneurs, mais n’ont jamais permis d’enclencher une reprise durable. La rallonge budgétaire annoncée de 10.300 milliards de yens (1,5 point de PIB) permettra sans doute de gagner quelques dixièmes de points de PIB cette année et encore quelques-uns en 2014, mais, comme l’écrit Olivier Blanchard, conseiller économique du FMI, «il est risqué d’engager une relance budgétaire sans disposer d’un programme d’assainissement budgétaire à moyen terme».

Petit rappel : la dette publique japonaise dépasse largement 200% du PIB et, selon les estimations du FMI, devrait atteindre 255 % dans cinq ans.

Quant à la politique monétaire, elle se fixe pour objectif d’aller vers une inflation à 2 % dans deux ans au lieu de 1% (chiffre qu’elle ne réussit d’ailleurs pas à atteindre actuellement) et, pour cela, début avril, le nouveau gouverneur a annoncé un doublement de la quantité de monnaie mise en circulation par la banque centrale. Va-t-il réussir? Ce n’est pas sûr: l’inflation ne se décrète pas. Et s’il réussit, que va-t-il se passer? L’Etat pourra-t-il continuer à financer ses déficits à des taux ridiculement bas? Si le coût du service de la dette devait grimper fortement, la situation deviendrait vite ingérable.

Le FMI, au vu de cette nouvelle politique, a relevé ses prévisions de croissance pour le Japon: à 1,6% pour cette année, puis 1,4% en 2014. Avec le gouvernement précédent, la croissance avait été de 2% en 2012…

Une expérience à suivre tout de même

Il reste à voir quelles réformes de structure seront présentées en juin. S’il doit y avoir un domaine où l’Europe doit regarder avec intérêt ce qui se passe à Tokyo, c’est bien celui-là. Car le Japon est le premier à faire l’expérience d’une population vieillissante qui commence à décliner. Le point haut a été atteint en 2004 à 127,787 millions d’habitants; les dernières estimations, au début de ce mois de mai, donnaient un chiffre de 127,3 millions, mais le recul devrait aller très vite au cours des prochaines années: selon les données disponibles actuellement, la population japonaise tomberait à 90 millions en 2050 et 60 millions en 2100. Pas facile à gérer…

En attendant, l’exemple japonais pourrait nous donner des idées et nous inciter à rentrer nous aussi dans la bataille des monnaies plutôt que de se battre contre la concurrence internationale avec un euro toujours fort. Mais sur ce point, la BCE a peut-être raison d’être prudente: faut-il aller sur la voie du laxisme monétaire aussi loin que les Etats-Unis et que, demain, le Japon? La question mérite d’être discutée.

Gérard Horny

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Journaliste
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