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Secret Story, le grand labo de la manip'

Titiou Lecoq, mis à jour le 24.12.2009 à 14 h 52

L'émission vedette de TF1/Endemol n'est pas aussi stupide qu'elle en a l'air.

Depuis trois ans, l'été est une période d'ostracisme social pour une partie de la population à laquelle j'ai le mauvais goût d'appartenir. «Dîner vendredi soir? Oui... mais je vous rejoins après, plus tard.» Expliquer qu'on sera en retard, voire pas là du tout, parce qu'on regarde Secret Story est définitivement perçu comme un aveu honteux, un véritable handicap social. L'attaque la plus fréquente contre le programme de TF1 consiste à le taxer de summum de la bêtise. Certes, on peut faire moultes reproches à cette émission, mais cette critique-là ne peut être prononcée que par des béotiens.

L'émission n'est pas idiote. Elle est i- ou a-morale, ça dépend du point du vue, elle crée un univers où règnent le cynisme, la manipulation, le machiavélisme (la fin justifiant les moyens). Elle flatte les instincts les plus bas, on la regarde sans doute pour de mauvaises raisons. En partie par voyeurisme, par goût du feuilleton (Secret Story est la version moderne du feuilleton de l'été) et pour le plaisir de se positionner comme juge. La phrase de Bernanos «il y aura toujours plus à gagner à satisfaire les vices de l'homme que ses besoins» (in La France contre les robots) pourrait être la headline de Secret Story. Mais pour autant, les créateurs de l'émission font preuve d'une imagination et d'une inventivité rare dans le paysage audiovisuel français.

Une des grandes forces d'Endémol, c'est d'avoir compris ce qu'était la télé-réalité, à savoir un jeu d'épreuves avant tout psychologiques, de l'assumer et de mener l'expérience jusqu'à l'extrême. Secret Story, c'est l'hyperbole de la télé-réalité. Dans son concept même, l'émission est entièrement scénarisée, c'est son unique postulat méthodologique. Plutôt que de privilégier un rapprochement sexuel entre deux candidats à l'aide de «et tenez une piscine, et tenez de l'alcool à gogo, et tenez des capotes», «La Prod» annonce carrément à deux participants «vous, vous êtes ensemble». Dans cette émission, non seulement on parle de «La Prod» à longueur de temps comme d'une sorte de maître du jeu, symbolisé par la voix et l'œil, mais on va jusqu'à assumer d'avoir un agent infiltré au sein du programme. C'est le grand concours national du meilleur manipulateur.

Manipulation des candidats entre eux

A priori, le but premier de l'émission. En tout cas, un ingrédient inhérent au jeu. Le fait de savoir que chacun des colocataires a quelque chose à cacher suffit à rendre tout le monde paranoïaque et incite les participants à ne jamais se laisser aller à la spontanéité voire à manipuler au maximum les autres joueurs. Une suspicion permanente qui s'est déclarée dès la première heure du programme. Miss France 2007, Rachel Legrain-Trapani, a en effet intégré incognito la maison, grimée par «La Prod», sous le nom de Rosa.

Outre qu'il faudra un jour que la télévision comprenne qu'une paire de lunettes n'a jamais suffi à déguiser quelqu'un, la Miss n'a pas su conserver son secret plus de sept secondes. Ce qui aurait dû la démasquer a fait s'interroger les autres candidats persuadés d'avoir été mis volontairement sur une fausse piste. Bref, on est loin des dégoulinants débordements d'affection des minots de la Star'Ac. Il est évident qu'Endémol veut rendre hommage à l'œuvre d'Alfred de Musset en illustrant cette citation: «Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées; le monde n'est qu'un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange» (in On ne badine pas avec l'Amour, Acte II, scène V).

Manipulation des candidats par «La Prod»

Le premier jour, par exemple, deux jeunes filles entrent dans la maison des secrets en pensant avoir le rôle de complice de «La Prod» au sein du jeu. Mais elles ont découvert qu'elles allaient devoir faire croire aux autres candidats qu'elles étaient de vieilles copines d'enfance. Le hic: elles l'étaient effectivement jusqu'au jour où l'une des deux a tenté de se taper l'ex de l'autre. C'est le ressort principal de l'émission. Une sorte de guerre psychologique qui se joue moins entre les candidats eux-mêmes qu'entre les candidats et Endémol. Les premiers sachant que la seconde va tout faire pour les mettre dans des situations inextricables.

C'est notamment le but des missions. Contre une somme d'argent, un candidat doit remplir une mission. Mais les missions ne relèvent pas de la performance physique. Il s'agit clairement d'emmerder les candidats. A un amoureux on demandera de ne plus adresser la parole à sa chérie pendant 24h sans un mot d'explication.

Les candidats sont des «personnages réels» au sein d'une fiction - au sens d'univers artificiel. Nombre d'éléments rappellent le dispositif des séries. Une voix off présente un résumé des épisodes précédents, de la musique ponctue les moments forts, chaque quotidienne finit sur un cliffhanger et Benjamin Castaldi, l'animateur, est une sorte de narrateur omniscient. «La Prod» se comporte aussi comme un dieu qui mettrait à l'épreuve ses fidèles. Relève de cette catégorie, le principe de la voix qui parle aux candidats mais également la récurrence des sept péchés capitaux. La voix insiste sur la paresse de l'un, la gourmandise de l'autre, l'avarice d'un troisième, la colère et évidemment la luxure.

Manipulation de «La Prod» par les candidats

Précisons «tentative» puisque le rapport de force interdit aux candidats de faire la nique à Endémol.

C'est là où le profil des candidats de Secret Story tranche sur celui des participants aux autres jeux. Ne vous fiez pas à leur musculature luisante ou à leurs avantages mammaires, ils sont par définition des monstres de cynisme qui se méfient de «La Prod» comme de la peste. Pour le coup, on peut dire que l'effet de Hawthorne fonctionne à plein régime. Mais alors que, en règle générale, ce phénomène se manifeste par une plus grande motivation et docilité des participants, il semble fonctionner à l'inverse dans Secret Story. Ainsi, la candidate Emilie qui dès sa première interview, a mal parlé à Benjamin Castaldi pendant le direct du prime «ouais bin c'est bon, on a compris».

Mais fondamentalement, on peut se demander si les signes de désobéissance des candidats vis-à-vis de «La Prod» et des règles de l'émission ne sont pas des expressions d'une plus grande soumission à l'autorité. Ils savent en effet, parce qu'après dix ans de télé-réalité chacun en a intégré le fonctionnement, qu'Endémol attend d'eux qu'ils répondent, qu'ils s'énervent, voire qu'ils pètent les plombs le plus souvent possible. C'est ce qu'on attend d'eux. Ce n'est pas pour autant qu'il faut les considérer comme des abrutis. Leurs réactions sont celles de la majorité des individus face à toute autorité et ils pensent servir leur intérêt personnel. Ils viennent pour ramasser de l'argent et acquérir une micro notoriété qu'ils monétiseront en revendant des photos et interviews.

C'est ce qu'ont fait l'année précédente Cyril, John-David et Alexandra - tous trois présents sur le prime de vendredi au titre des «anciens». Et Cyril justement a twitté le direct. Le décalage entre sa position de potiche, disons-le, les anciens n'ayant pas eu une seconde la parole, et le contenu de ses tweets rappelait précisément le fonctionnement du jeu. «Dur pour miss france. Je vous rassure, coup prevu par la prod» ou «Les 2 amies/ennemies: intox, fausses histoire, cinema de con. On parie ?» et sur le plateau, on voyait Cyril sourire sagement, son blackberry à la main - comme un bon petit soldat qui s'apprêtait à trahir son commandant.

Titiou Lecoq est journaliste indépendante et blogueuse sur Girls and Geeks.
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Titiou Lecoq (196 articles)
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