Sports

Sport français: un printemps de Toussaint

Yannick Cochennec, mis à jour le 22.05.2013 à 16 h 50

Ligue des champions marseillaise et premier titre en trente ans pour Saint-Etienne en football, Coupe d'Europe de basket de Limoges, Roland-Garros de Noah... En ce printemps pourri, les commémorations s'accumulent. Mais si le sport est une nostalgie, il ne dit pas non plus exactement qui nous étions à l’époque.

Bernard Tapie, alors président de l'Olympique de Marseille, et ses joueurs fêtent leur victoire en finale de la Ligue des champions face au MIlan AC, le 26 mai 1993. REUTERS.

Bernard Tapie, alors président de l'Olympique de Marseille, et ses joueurs fêtent leur victoire en finale de la Ligue des champions face au MIlan AC, le 26 mai 1993. REUTERS.

Pour le sport français, ce printemps 2013 est bigrement celui des commémorations. Au CSP Limoges, ressuscité à la Une des journaux à la faveur du 20e anniversaire de son titre européen, et à l’AS Saint-Etienne, sorti de sa tombe par le biais d’une victoire dans la Coupe de la ligue encensée dans une sorte d’«overtsdose» de souvenirs émus, ont succédé les célébrations au sujet des retours du FC Nantes et de l’AS Monaco en Ligue 1.

Inutile de préciser que Canal Plus a déjà coché l’hypothétique FC Nantes-AS Saint-Etienne comme l’un de ses incontournables rendez-vous du dimanche soir lors de la saison 2013-2014… Et préparons-nous à sortir nos mouchoirs dans les jours à venir à l’occasion des 20 ans du triomphe de l’OM en Ligue des champions (commémoration qui a fait la une de L’Equipe Magazine le week-end dernier) et des 30 ans du succès de Yannick Noah sur la terre battue de Roland-Garros.

Dans l’état psychologique actuel du pays, ce revival frénétique de «nos plus belles années» tombe à pic, comme un hasard bienfaiteur, à l’heure du «déclinisme» et de la prétendue perte identitaire d’une France qui remâche sa gloire passée. En effet, nous voilà soudain ramenés de manière plus ou moins inconsciente à une France qui aurait été heureuse, à cette France qui gagnait par la grâce des héros sportifs de notre histoire qui ressortent de la naphtaline pour nous rappeler que nous fûmes grands un jour.

Cette avalanche d’images jaunies (attendez-vous à prendre cher avec Yannick Noah au moment de Roland-Garros) semble accélérée, et justifiée, dans cette déprime collective et il est probable qu’elle ne déferlerait pas avec la même force si la France allait mieux ou bien. Mais reste à savoir si la France a eu bon moral un jour…

Un passé pas vraiment meilleur

C’est l’un de leurs gentils travers: les journalistes sportifs, et j’en fais partie, adorent raconter leur jeunesse à travers ces papiers sur les événements et les champions qui ont tissé leur future fibre professionnelle. Ces contes et légendes, j’en suis sûr, cassent les pieds des plus jeunes générations qui ne les lisent pas en attendant de devenir des vieux cons à leur tour demain, quand ils narreront les exploits de 2013, en 2033 ou 2043.

Si le sport est une nostalgie, il ne dit pas non plus exactement qui nous étions à l’époque. Réussir à ranimer et à revendre la marque «les Verts» sous le label «winners» pour la 18.567e fois depuis 40 ans est déjà un bel exploit quand on se rappelle que l’histoire de cette équipe vedette reste accrochée à une maudite cage et à des poteaux carrés d’un stade de Glasgow qui fut le cimetière d’un groupe plus célèbre, soyons honnêtes, pour ce moment de lose contre le Bayern de Munich que pour sa domination du championnat de France. Sacrée distorsion d’un passé fantasmé.

Car enfin, étions-nous plus heureux à en ces temps-là? En descendant dans la cave aux souvenirs au gré -eh oui- de recherches sur Yannick Noah en 1983, je me suis fait peur en me plongeant dans le récit de ces mois obscurs qui ne nous renvoient pas, loin de là, à la prétendue éclate des années 80 et de leurs heures disco.

En 1983, nous eûmes donc droit au tournant de la rigueur orchestré par Pierre Mauroy, alors Premier ministre. A un franc dévalué de 2,5% et à un mark réévalué de 5,5%.

Mémoire sélective

A un emprunt forcé sur les ménages payant plus de 5.000 francs d’impôts, sorte de réplique d’un précédent sous la Révolution (le milliard sur les riches de 1793). A l’annonce par le groupe Peugeot-Talbot d’une suppression de 7.371 emplois, soit 9 % des effectifs du groupe.

A l’arrivée en force, pour la première fois, du Front national lors d’une municipale partielle à Dreux où Jean-Pierre Stirbois obtint plus de 17% des voix. Oh, chouette, à la découverte du virus du sida. En résumé, si quelqu’un vous dit qu’en 1983, c’était l’extase à l’instar de celle de Noah, riez-lui bien au nez.

Ne vous laissez pas manipuler non plus par ceux qui magnifieraient ce joli temps où un club de foot français, l’Olympique de Marseille, était capable de remporter la Ligue des Champions. 1993, première année de récession pour la France dont le PIB avait reculé (de 1%) pour la première fois depuis 1974, année de la légalisation du droit à l’avortement qui valut les pires insultes à Simone Veil dans l’hémicycle d’une Assemblée nationale bien plus que frigide, littéralement glaçante. 1974, saison d’un doublé championnat-coupe de France pour les Verts sensés incarner la très supposée parenthèse enchantée des années 70.

Non, en histoire comme en sport, ce n’était pas forcément mieux avant sauf que le sport, grâce aux jolis moments qu’il nous fait vivre, réussit à nous le faire croire. De ce point de vue, ce printemps 2013, aux allures de Toussaint sportive, est une jolie trouée dans l’épaisse grisaille.

Yannick Cochennec

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