Monde

Vivre du pétrole canadien

Michael A. Levi, mis à jour le 23.08.2010 à 19 h 21

Sécurité énergétique ou catastrophe climatique: choix inéluctable aux Etats-Unis?

Au fin fond de l'Alberta du Nord, une surface de plus de 80.000 kilomètres carrés de forêt boréale cache des réserves de ce que les Canadiens appellent les «sables bitumineux». Il s'agit d'un mélange de sable, d'argile et d'une forme de pétrole qui ressemble à de l'asphalte que l'on peut transformer en pétrole de synthèse. Avec une production de sables bitumineux qui dépasse 1,2 million de barils par jour, le Canada, qui produit également du pétrole conventionnel, est progressivement passé devant l'Arabie Saoudite pour devenir le fournisseur numéro un des Etats-Unis. Les analystes du gouvernement américain prévoient que cette production est susceptible de tripler de nouveau d'ici à 2030, diminuant ainsi la dépendance des Etats-Unis vis-à-vis des sources de pétrole provenant du Moyen-Orient. Selon un scénario extrêmement optimiste, les sables bitumineux pourraient finir par représenter jusqu'à 37 % du brut importé aux Etats-Unis.

Indépendamment de l'utilité des sables bitumineux dans la fourniture d'énergie, leur exploitation demeure le projet pétrolier le plus controversé au monde. Son impact sur l'environnement au niveau local —en termes de déforestation, de demande en eau et de déchets toxiques —varie en fonction des dizaines de projet d'extraction en cours, mais il est souvent grave. Et, d'un point de vue global, le secteur des sables bitumineux émet une telle quantité de gaz à effet de serre que Greenpeace l'accuse du «plus grand crime jamais commis en matière de réchauffement climatique».

En d'autres termes, les décideurs américains sont maintenant confrontés à un défi de taille: trouver le juste équilibre pour renforcer la sécurité énergétique sans aggraver le changement climatique, surtout alors qu'il s'agit d'une ressource qui ne leur appartient pas. Pour l'administration Obama et le Congrès américain, la question est on ne peut plus d'actualité. Au mois de février, lorsqu'il a visité son homologue canadien, Barack Obama s'est vu forcé à aborder ce dossier. Cette semaine, le secrétaire américain à l'Energie, Steven Chu, a soulevé la question dans une réunion avec le Premier ministre de l'Alberta, Ed Stelmach. Dans le même temps, les législateurs doivent décider des suites qu'ils donneront à une série qui risquent, à terme, de limiter la consommation américaine de sables bitumineux. Visiblement, ce problème n'est pas près d'être réglé.

Il y a plusieurs mois, j'ai décidé d'étudier de près la question des sables bitumineux (qu'on appelle parfois «sables pétrolifères») pour chercher un moyen de les exploiter sans entraîner de risques au niveau du climat. J'ai interviewé des scientifiques, des responsables politiques, des industriels et des écologistes. J'ai parcouru des tonnes de documents de recherche sur le sujet et fait mes propres calculs. J'en ai conclu que les avantages en matière de sécurité énergétique, mais aussi les inconvénients de l'exploitation des sables bitumineux, avaient été exagérés. En effet, une augmentation de la production de sables bitumineux satisferait plus facilement notre besoin irrépressible de pétrole et retarderait nos efforts visant à nous en séparer. Les retombées climatiques seraient alors plus graves que si l'on exploitait d'autres sources de pétrole. Mais il est inutile de se soumettre à ce dilemme qui oppose la sécurité des Etats-Unis sur le plan énergétique et le salut de la planète.

En premier lieu, l'argument stratégique le plus répandu pour défendre l'utilisation des sables bitumineux repose sur un postulat erroné. Celui qui consiste à dire que les malfaiteurs des Etats pétroliers du Moyen-Orient cesseront de vendre du brut aux Etats-Unis. Les marchés pétroliers mondiaux, soutenus par la Réserve stratégique de pétrole, rendent quasiment impossible pour quiconque d'interrompre les livraisons de pétrole aux Etats-Unis. Si les Etats-Unis se retrouvaient tout à coup dans l'impossibilité d'acheter du pétrole à un pays en particulier, ils pourraient toujours se tourner vers n'importe quel autre pays (même s'ils paieraient plus cher). Dans ce sens, acheter davantage de pétrole canadien permettrait de remédier à un problème qui, dans une large mesure, n'en est pas un.

Pourtant, l'augmentation de la production de sables bitumineux présenterait certains avantages pour la sécurité des Etats-Unis. Un accès facilité au pétrole a tendance à faire baisser les cours mondiaux du brut. Ainsi, les recettes pétrolières des adversaires de l'Amérique comme l'Iran, la Russie et le Venezuela diminueraient. Si les prix du pétrole restaient stables face à la montée en puissance de la production canadienne, ce serait le fait de pays comme l'Arabie Saoudite, qui auraient anticipé la situation et réduit leur production (acceptant une contraction de leurs revenus). L'avantage en matière de sécurité énergétique est limité et indirect, mais il est bien réel.

L'épouvantail écologique

L'argument écologique absolutiste qui sert à fustiger l'exploitation des sables bitumineux s'appuie sur des chiffres diffusés dans les médias. Or, bien que ces chiffres donnent le tournis, ils sont trompeurs. L'extraction et la transformation d'un baril type de pétrole brut de synthèse en Alberta génère près de 200 % d'émissions de gaz à effet de serre de plus que l'extraction correspondant à un baril de pétrole moyen consommé aux Etats-Unis. En contexte, cette statistique semble moins grave qu'elle n'en a l'air. Les émissions totales du pétrole issu des sables bitumineux d'un bout à l'autre de la chaîne (c'est-à-dire les gaz à effet de serre dégagés lors de sa production, de son raffinage et de son utilisation éventuelle comme carburant dans un véhicule) ne sont que 20 % supérieures. Si vous toquez une Toyoya Camry contre une Toyota Prius et passez en même temps au pétrole des sables bitumineux, vos émissions de gaz polluants chuteraient tout de même de 60 %. Ainsi donc, les sables bitumineux ne sont pas sans danger pour le climat - au contraire, plus le temps passera, plus il faudra faire attention -, mais cela suggère que la suppression pure et simple du pétrole issu des sables bitumineux ne doit pas être la meilleure stratégie pour maintenir les émissions de CO2 à un faible niveau.

En effet, la production de sables bitumineux représente actuellement moins d'un dixième d'un pour cent des émissions de gaz à effet de serre dans le monde. (Pour comparaison, l'industrie papetière rejette quatre fois plus de gaz polluants.) Et même si ces chiffres devraient augmenter à l'avenir, on imagine difficilement dans cinquante ans une situation où la production de sables bitumineux puisse être responsable de ne serait-ce qu'un pour cent des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Si l'énergie au charbon disparaissait du jour au lendemain, on aborderait le problème climatique d'une façon radicalement différente. Mais si on éliminait les sables bitumineux, une grande partie du pétrole produit à partir de cette matière serait remplacée par du pétrole issu d'autres sources. Et le défi climatique resterait dans une large mesure inchangé.

Aux yeux de beaucoup d'analystes, il y a plus inquiétant. Ce sont les autres impacts environnementaux largement avérés qui sont liés au développement des sables bitumineux. Ce secteur, qui utilise des grandes quantités d'eau douce, se débarrasse de ses déchets dans des «bassins de réception des résidus» toxiques très difficiles à nettoyer. Les acteurs locaux sont donc en droit d'exiger que le développement de ce secteur se fasse de manière responsable, même si cela implique une expansion plus lente. Mais il s'agit-là de questions à caractère local qui doivent être résolues par les Canadiens. Les responsables politiques américains, eux, doivent se concentrer sur les problèmes qui touchent le climat dans un cadre plus large, car les gaz à effet de serre, quelque soit l'endroit où ils sont émis, entraînent des dangers climatiques au niveau planétaire.

Les Etats-Unis ont d'autres problèmes

Si les sables bitumineux étaient quasi indispensables à la sécurité énergétique des Etats-Unis ou extrêmement nuisibles au climat de la planète, les décideurs du Congrès et de l'administration Obama auraient à établir leur priorité dans les initiatives diplomatiques auprès du Canada. Mais dans la mesure où les enjeux ne sont pas aussi importants qu'on a largement voulu le faire croire, il n'est pas nécessaire de choisir entre d'une part, faire cesser la production de sables bitumineux ou, d'autre part, défendre une politique climatique d'exemption pour les carburants issus des sables bitumineux. Pour que le secteur des sables bitumineux en Alberta ne meure pas, il faut lui appliquer les mêmes mesures de base qui sont envisagées pour les autres secteurs économiques des Etats-Unis et du Canada: une taxe constante sur le carbone qui inciterait simplement les entreprises à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre sans remettre en cause tout leur processus de développement. C'est là-dessus que les responsables politiques doivent concentrer leurs énergies.

Un tel système permettrait de récompenser financièrement les producteurs de sables bitumineux qui réduisent les émissions liées à la production d'un baril de pétrole et, à terme, de pénaliser plus sévèrement ceux qui se contenteraient de poursuivre leur activité comme si de rien n'était. Ainsi, les Etats-Unis et le monde pourraient jouir de la sécurité que leur offre la production canadienne fiable. Et, en même temps, on inciterait les émetteurs de gaz à effet de serre à acheter une conduite.

Le Congrès et l'administration Obama pourraient alors se concentrer sur le problème plus urgent des propres émissions des Etats-Unis, qui sont 200 fois plus importantes que celles des sables bitumineux. Parallèlement, la meilleure approche à long terme pour renforcer la sécurité énergétique du pays doit s'articuler autour de la réduction de la consommation de pétrole aux Etats-Unis (et dans le monde) et de la promotion des énergies alternatives.

Les sables bitumineux ne sont pas une donnée sans importance de l'équation énergétique. Mais prétendre qu'ils jouent un rôle central dans la sécurité énergétique ou qu'ils sont particulièrement destructeurs est une dangereuse erreur.

Michael A. Lévi

Cet article, traduit par Micha Cziffra, a été publié sur Slate.com le 19/06/2009

crédit: wikimedia CC: province d'Alberta Canada lac Upper Kananaskis

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