Culture

Une plongée à 360 degrés dans le N°5 de Chanel

Antigone Schilling, mis à jour le 26.05.2013 à 8 h 02

Ambitieuse, l’exposition consacrée au mythique parfum par le Palais de Tokyo plonge dans les liens qui l'unissent à la culture et laisse libre cours à un vagabondage où se jouent des résonances entre mouvements picturaux et relectures plus contemporaines.

N°5, Extrait, Chanel (Daniel Jouanneau - Didier Roy).

N°5, Extrait, Chanel (Daniel Jouanneau - Didier Roy).

De Coco Chanel, Cocteau disait en 1954: «Elle a, par une sorte de miracle, opéré dans la mode suivant les règles qui semblaient ne valoir que pour les peintres, les musiciens, les poètes. Elle imposait au tapage mondain la noblesse du silence.» Jean-Louis Froment, le commissaire de l'exposition consacré au N°5 qui se tient jusqu'au 5 juin au Palais de Tokyo, s’est sans doute inspiré de cette citation pour introduire le célèbre parfum aux visiteurs:

«Ce parfum est un art du silence. [...] Il n'est porteur d’aucune temporalité définie puisqu’il ambitionne le temps avec lequel il se confond dans un présent perpétuel que seul un objet de culture a l‘audace de renouveler.»

Sans hésiter objet de culture, le N°5 est sans doute le grand oeuvre de Gabrielle Chanel. Né en 1921, il est lancé dans un environnement artistique foisonnant. Futurisme et cubisme sont apparus depuis une vingtaine d’années et l’art abstrait s’impose.

Le choix d’un numéro est une audace, le nom échappe aux modes orientales, aux évocations amoureuses, à la botanique... Juste réduit à un nombre, il est pure abstraction. Fruit du hasard d’une numérotation aléatoire et chiffre qui va bien à Coco Chanel —à son défilé du 5 mai 1921 répond, en miroir, la date du début de l’exposition.

Création d’Ernest Beaux, le N°5 ajoute aux plus belles qualités de matières premières de rose et de jasmin des notes synthétiques d’aldéhydes qui dynamisent la fragrance. Du parfum, Chanel disait:

«Je veux lui donner un parfum artificiel, je dis bien artificiel comme une robe, c’est à dire fabriqué. Je suis un artisan de la couture. Je ne veux pas de parfum à odeur de rose, de muguet, je veux qu’il soit composé.»

Dans cette phrase figure l’essentiel: un parfum est une composition orchestrée par l’homme et non pas une odeur, aussi belle soit-elle, offerte par la nature.

Passerelles avec la culture

La nature, l’entrée de l’exposition y baigne, avec un jardin imaginé par Piet Oudolf (auteur notamment de la High Line de New York). Un alignement de vitrines simple et sobre, à l’image de l’épure du flacon, s'offre aux regards. Pas de cartels, mais est offert aux visiteurs un catalogue précis avec photos et détails des oeuvres exposées.

Le cheminement suit la vie de Coco Chanel et jette des passerelles entre la culture de l’époque et le N°5. Arthur Capel, dit Boy, mort dans un accident en 1919, fut le grand amour de Chanel: le N°5 est sans doute un hommage indirect à l’amour disparu. En écho, Absences d’Eluard.

Artistes et créateurs sont proches de Chanel: un calligramme d’Apollinaire, des dessins cubistes de Picasso, Gris. Chanel était modiste à ses débuts: figure une femme au grand chapeau de Modigliani. Venise, l’Orient, la ville de Marco Polo seraient aux antipodes du style Chanel? Non, la créatrice s’interrogeait: «Pourquoi est-ce que tout ce que je fais devient byzantin»? Demandez le programme: Diaghilev et la période russe.

Dada est très présent avec Tristan Tzara, Picabia, Cocteau, des portraits de Chanel par Man Ray. Parfum imaginaire,  L’Eau de voilette respire dans un flacon de Belle Haleine orné d’un portrait d’un Marcel Duchamp travesti. Masculin-féminin, comme la révolution Chanel en mode, période garçonne.

Tête de Kiki couchée sur une table yeux fermés à côté d'un masque africain, par Man Ray (1926).

Sobre, épuré, le flacon du N°5 est repris par Dali et s’esquisse facétieusement un autoportrait à moustaches. Sur des collages (Liubov Popova, Max Ernst, Picabia...) figure le chiffre porte-bonheur. Un cheval immobile, superbe Marino Marini.

Collage de Max Ernst

Le flacon du N°5 revu par Salvador Dali

Brancusi et sa Muse endormie renvoient au visage de Catherine Deneuve photographiée par Avedon pour le N°5. Même ovale avec Noire et blanche de Man Ray. Correspondances.

Les incarnations du N°5

Elle-même égérie de son parfum en 1937, Coco Chanel pose dans un portrait de François Kollar. Lui succèderont de nombreuses stars (les films sont visibles dans l’espace du premier étage). Ali McGraw, avant Love Story, en fut l’image dans les années 60. Deneuve incarna le N°5 aux États-Unis.

Le discours s’adressait aux femmes: «Ne changez rien, Chanel N°5 ne l’a pas fait.» Dans cette vision marketing à l’américaine s’affiche le prix de vente sur le produit.

Dans les années 80, les productions deviennent cinématographiques. Carole Bouquet et Ridley Scott passèrent de Monument Valley à La Star, au bord d’une piscine. En 1994, pour Bettina Rheims, Carole Bouquet joue et séduit: «Tu me détestes?» Avec Jean-Paul Goude s‘opère la fusion entre Marilyn Monroe et Carole Bouquet dans une séance de cinéma et de morphing incroyable.

En 1998, Estella Warren est un exquis petit chaperon rouge pour Luc Besson. En 2004, c'est Nicole Kidman pour un Baz Luhrmann très Broadway. En 2009, Audrey Tautou et Jean-Pierre Jeunet prennent l’Orient-Express pour Istanbul. Jusqu’à l’«Inevitable», dernière campagne (2012) avec Brad Pitt signée Joe Wright.

Au premier étage se dressent des bibliothèques thématiques et un jeu de correspondances entre des lieux (31 Rue Cambon, Place Vendôme, Biarritz...) qui ont jalonné la vie de Coco Chanel et les matières premières (rose, jasmin, ylang-ylang, aldéhydes, vanille,...) qui composent le N°5. Des tiroirs herbiers avec les plantes. En vidéos, de petits films réalisés par Ange Leccia autour d’une symbolique imaginaire de couleurs. Sans oublier un atelier olfactif pour adultes ou enfants. Bref, une exposition à 360° pour plonger dans le N°5.

Antigone Schilling

Jusqu’au 5 juin au Palais de Tokyo. Entrée gratuite.

Antigone Schilling
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