Culture

Michael Jackson, la marque

Jacques Braunstein , mis à jour le 26.06.2009 à 16 h 34

Le roi de la pop est le symbole de la mondialisation.

Michael Jackson, premier artiste global aussi connu en Afrique qu'en Europe, aussi populaire aux Etats-Unis qu'au Japon, aura été la première star mondialisée. Pour y parvenir, le chanteur mort à 50 ans d'un arrêt cardiaque n'aura pas ménagé sa peine: plus de 40 ans de carrière, de ses premiers pas sur scène avec ses frères les Jackson Five en 1965 à la tournée qu'il préparait pour cet été.

La rencontre d'une névrose et d'une époque

Michael Jackson est le symbole culturel du plus grand phénomène économico-social du XXe siècle: la mondialisation. Il est devenu une marque, exportable, adaptable sur tous les continents, en laquelle les gamins de Bombay comme les ados de Kinshasa ou les yuppies de Francfort peuvent s'identifier. Jackson, c'est comme Coca-Cola ou Mac Do, présent partout, fredonné, dansé, copié aux quatre coins de la planète.

Pour cela, il aura fallu la rencontre d'une névrose et d'une époque. Celle d'un petit gamin malheureux aux rêves de grandeur, ni vraiment blanc, ni vraiment noir, ni enfant, ni adulte, ni homme ni femme, un personnage hybride capable d'incarner un monde de plus en plus métissé et brassé.

A 12 ans, alors qu'il récolte ses premiers hits avec ses frères («I Want You back» et «ABC» notamment sont numéro un des ventes aux Etats-Unis ce qui ne s'est jamais vu) les cinq garçons deviennent les héros d'un dessin animé pour enfant qui fait le tour du monde. Avant sa puberté, il est déjà une marque internationale.

Pourtant, à partir de 1972, le succès du groupe ralentit. Désormais, non seulement il voudra renouer avec cette popularité initiale, mais il voudra faire mieux. Ne plus être numéro 1 aux USA mais dans le monde. Ne plus être le petit prince de la soul, mais le «King of pop».

C'est son cinquième album solo («Off the wall») qui l'impose comme star internationale en 1979 (il n'a que 21 ans). Pour se faire, il adopte un look de crooner: smoking et cheveux brillantinés, qui évoque plus Frank Sinatra que Stevie Wonder. Le premier de ses trois albums produits par Quincy Jones se vend à plus de 12 millions d'exemplaires. C'est à cette époque qu'il commence ses modifications corporelles qui en feront un être factice et reconstruit.

Fin 1982, il frappe son grand coup et «Thriller» impose le son synthétique typique des années 80. Ce n'est plus un disque de soul, c'est un album mutant, mixant toutes les tendances porteuses du moment: pop, funk, disco, musique africaine et même hard rock. Pour défendre cette impressionnante collection de tubes, Michael Jackson tourne une série de clips dans lesquels il démontre son génie de la danse et adopte des pauses christiques (Les dalles qui s'éclairent sur son passage dans celui de «Billie Jean»...). Après s'être fait éclaircir la peau et défriser les cheveux, il devient le premier artiste noir diffusé sur MTV, la chaîne musicale retransmise pas le câble dans tous les pays qui vient de naître. «Thriller» est, et demeurera, le disque le plus vendu de tous les temps. 25 millions d'exemplaires à l'époque et sans doute une centaine à l'heure qu'il est. Le son de Michael Jackson plaît partout et à tout le monde. De Duran Duran à Lionel Richie et de Queen à Madonna, on retrouve les sonorités étrennées sur «Thriller».

En 1985, «We are the world», gigantesque opération caritative en faveur de l'Ethiopie pour laquelle il enrôle toute la crème du show biz américain, parfait sa stature de megastar planètaire. Le titre même du morceau en fait l'hymne de la mondialisation heureuse. L'opération marketing frise la perfection.

L'elfe androgyne

L'ironie de l'histoire, c'est que la schizophrénie qui lui réussit si bien artistiquement rend sa vie impossible. Il veut être une star mondiale, mais a une peur panique de la foule. Il subit un nombre impressionnant d'opérations et craint les microbes au point de se promener avec un masque à oxygène. Sexuellement, il demeurera toujours un mystère. On l'aurait vu dans les bars gays de Greenwich Village à la fin des années 70. Ensuite, dans les années 90 et 2000, il est au centre d'au moins deux procédures pour détournement de mineurs (qu'il stoppe à coup de millions). Et puis, finalement, il se marie (deux fois, dont une avec la fille d'Elvis Presley, un de ses modèles) et fait même des enfants (trois au total). Même ses tourments serviront son succès: ni homo, ni hétéro, il est en mesure de plaire à tous. De la même façon, son rapport complexe à l'enfance, en font une vedette trans-générationnelle. Lui qui a grandi trop vite, toujours en tournée et en studio, se réfugie dans son ranch de Los Angeles peuplé d'animaux, Neverland, et se prend (vraiment) pour Peter Pan.

Sa pathologie personnelle rejoint le mouvement du monde. Il incarne la mondialisation jusque dans sa chair. Tout le monde peut s'identifier à Michael Jackson qui par ses costumes, ses vidéos, son mode de vie a décidé d'incarner un univers féerique sans frontière et sans nationalité... Le clip du titre «Black or White» (1991) sonne d'ailleurs comme un manifeste de cette démarche mondiale. Toutes les (dance) cultures de la planète y sont représentées dans leur version la plus directement appréhendable. Et il s'achève par un des premiers exercices de morphing: la rousse devient un noir qui devient un asiatique, qui se change en femme, qui se transforme en un Michael Jackson désormais absolument diaphane.

Musicalement, après «Thriller», chaque album semble la caricature du précédent: le son est toujours plus métallique, la voix comme hachée, l'émotion absente. A vouloir plaire à tout le monde, il a fini par accoucher d'une musique parfaitement aseptisée qui certes convient à tous les marchés mais a perdu de sa magie. C'est la standardisation, revers de la mondialisation.

Poule aux œufs d'ors, Michael Jackson a fait des émules. De Justin Timberlake à Beyoncé, bien des artistes ont adopté ses méthodes pour parvenir à un succès global. Des rumeurs prétendaient qu'il avait un cancer de la peau. C'est finalement le cœur qui aurait lâché. Ses fans ont perdu un petit frère qui n'arrivait pas à grandir, un drôle d'ami imaginaire comme on s'en invente enfant et comme savent si bien en créer les productions hollywoodiennes. Un elfe androgyne. Et, contrairement à la légende, les elfes ne vivent pas très vieux.

Jacques Braunstein

crédit: pochette de l'album de Michael Jackson History DR

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