Sports

L’amortie, l’arme blanche du joueur de tennis

Yannick Cochennec, mis à jour le 02.06.2013 à 14 h 40

Dans les arabesques de la terre battue, un coup se rappelle alors à notre bon souvenir: l’amortie, qui n’est jamais plus dangereuse que par temps chaud sur une surface de jeu devenue une patinoire de poussière.

Le Chilien Fernando Gonzalez tente de retourner une amortie du Russe Igor Andreev lors d'un match de Coupe Davis à La Serena le 9 février 2007, REUTERSIvan Alvarado

Le Chilien Fernando Gonzalez tente de retourner une amortie du Russe Igor Andreev lors d'un match de Coupe Davis à La Serena le 9 février 2007, REUTERSIvan Alvarado

Lorsque reviennent les tournois sur terre battue, la rétine du spectateur amateur de tennis doit s’habituer à un autre rythme soudain plus lent. Les échanges, devenus déjà bien longs sur des surfaces considérées pourtant comme plus rapides, peuvent s’inscrire alors dans une progression encore plus extrême à laquelle il est difficile de se réaccoutumer.

Heureusement, les événements y deviennent, eux, vite familiers grâce à l’habituelle domination des mêmes champions comme Novak Djokovic et surtout Rafael Nadal, dont le style se marie si efficacement avec cette surface et ce jeu au ralenti renforcé parfois par la précaution avec laquelle les joueurs récupèrent entre deux points (Nadal est un expert de ces lancinants instants).

Sur terre battue, le décor change radicalement et le déplacement n’a plus rien à avoir avec celui utilisé sur les courts en dur. La maîtrise de la glissade, sur plusieurs mètres, devient une technique obligatoire que Nadal possède à la perfection tout comme Federer d’ailleurs.

«L’art de la glissade c’est avant tout une histoire de timing, souligne Thierry Tulasne, ancien n°10 mondial. C’est arriver à frapper la balle à l’exact bon moment en fin de glissade  afin de repartir immédiatement dans le sens inverse pour se replacer. La clé se trouve dans une coordination, presque innée, qui détermine l’instant où le joueur lance sa course et la glissade pour aller chercher la balle. Pete Sampras, qui ne savait pas se mouvoir terre battue, frappait son coup et glissait après. Si bien qu’il perdait deux mètres à l’aller et deux mètres au retour. Il s’usait ainsi.»

Un coup redoutable par temps chaud

Dans ces arabesques de la terre battue, pour peu que celle-ci soit particulièrement sèche et donc très glissante et propice aux dérapages, un coup se rappelle alors à notre bon souvenir, même s’il est utilisé sur d’autres revêtements, mais avec moins de régularité: l’amortie qui, en effet, n’est jamais plus dangereuse que par temps chaud sur une surface de jeu devenue une patinoire de poussière.

Ce coup, fait pour casser les pattes, va complètement à rebours de l’évolution récente du jeu, principalement basé sur la puissance. Soudain, le toucher et la subtilité jaillissent par le biais d’un bref mouvement du poignet qui cisaille la balle en la coupant afin de raccourcir brutalement sa trajectoire, avec l’espoir de la voir tomber comme une feuille morte de l’autre côté du filet.

Lors de l’actuel tournoi de Roland-Garros, le Français Benoît Paire l’a employé avec beaucoup d’obstination. Le Polonais Jerzy Janowicz ne s’en est pas privé non plus. «Je n’ai jamais joué au tennis pour m’ennuyer, sourit Paire. J’ai toujours aimé tenter des choses. L’amortie est super de ce point de vue. Bon, parfois, c’est vrai, c’est carrément n’importe quoi.»

Jadis, une amortie était appelée «une carotte», terme qui signifiait, selon les dictionnaires de l’époque, «balle vicieuse, destinée à tromper l’adversaire». Comme le souligne l’ancien Mousquetaire Henri Cochet dans son ouvrage Tennis coécrit avec Jacques Feuillet en 1980, «l’amortie fut longtemps considérée comme un coup peu élégant, même déloyal, indigne d’un gentleman, tenu de manifester sa valeur par de grands drives et de puissants services.»

L’amortie est l’arme blanche du joueur de tennis. Un coup de poignard capable de briser le rythme de l’adversaire et de l’épuiser physiquement et nerveusement.

Retour en grâce

En effet, rien de plus frustrant que de traverser le terrain à toute vitesse et en équilibre incertain, de finir son sprint le nez quasiment dans la terre battue et d’arriver trop tard parce que la balle a déjà rebondi deux fois. Mais c’est un coup qui est dur à réaliser et nécessite un parfait usage de sa raquette comme un stylo ou une pince à sucre selon la jolie expression de Philippe Bouin, ancien journaliste de L’Equipe, pour caractériser la prise d’Henri Leconte, particulièrement inspiré lorsqu’il s’agissait d’exécuter une amortie.

L’amortie a toujours été plus ou moins au goût du jour, mais elle a connu un passage à vide à cause, en partie, de la transformation du matériel et notamment des cordages devenus exclusivement synthétiques alors que le boyau, qui a aujourd’hui disparu, offrait davantage de sensations et de toucher. La prolifération des revers à deux mains l’a rendue également moins fréquente.

Néanmoins, elle connaît un retour en grâce depuis quelque temps, y compris auprès des joueurs dotés d’un revers à deux mains, qui savent slicer leur revers à une main sur le modèle d’Andy Murray, fortiche dans l’amortie masquée –celle que l’on ne voit pas du tout venir.

«Les grands joueurs comme Laver ou Rosewall savaient faire de très bonnes amorties, se rappelle Georges Deniau, ancien entraîneur de l’équipe de France de coupe Davis. Mais le coup a fini par se raréfier à cause de la transformation du jeu avec d’abord l’apparition du gros lift dans les années 1970 –il est très difficile de couper une balle liftée- et ensuite l’avènement de la puissance. Mais la parade est arrivée car certains ont commencé à s’apercevoir que les joueurs qui tapaient fort se tenaient globalement assez loin derrière leur ligne de fond de court, notamment sur terre battue comme les Espagnols. Et l’amortie peut être un vrai antidote à ce type de jeu.»

L’un de ceux à avoir découvert ce petit remède (parfois) miracle a été Roger Federer, guère convaincu au début de sa carrière dans la mesure où il pensait qu’il s’agissait d’un coup qui ne pouvait être exécuté que dans un moment de panique et donc de défense ultime. Puis face aux gauche-droite de Nadal qui étaient autant de coups de poing pour lui, il a compris que l’amortie pouvait être en fait une manière de contre-attaquer et de rompre le tempo infernal de son rival majorquin.

Attention à l'abus d'amortie

Car l’amortie est essentiellement un coup d’attaque, une manière de brouiller les cartes à l’image d’un coup de bluff au poker. «Mais c’est un coup qu’il a fallu que je travaille vraiment, a admis le champion suisse. Avant, je ne me risquais à le tenter qu’à 40-0 quand le score m’apparaissait sans conséquence.»

Novak Djokovic, Rafael Nadal, Andy Murray ne la dédaignent pas à l’occasion. En revanche, très rares sont les joueuses à l’employer sur un circuit féminin mécanisé et obsédé par la frappe de balle à tout prix. La Polonaise Agnieszka Radwanska, finaliste à Wimbledon en 2012, en est l’une des utilisatrices les plus habiles.

Mais à l’instar de Benoît Paire, très (trop) gourmand quand se présente cette friandise technique, l’erreur serait évidemment d’abuser de cette petite douceur dont raffole le public, qui y trouve manière à surprise et à extase comme lorsqu’un lob est parfaitement exécuté. L’amortie rétro, quand la balle repart vers l’arrière après le rebond, reste évidemment le nec plus ultra. «En aucun cas, l’amortie n’est une stratégie, remarque Georges Deniau. C’est un complément technique, un coup de déstabilisation qui ne doit intervenir qu’au bon moment.»

Une «campagne d’amorties», selon l’expression consacrée, peut aussi s’avérer désastreuse et piteuse surtout quand la balle termine au milieu du filet ou, horreur, quand elle finit par rebondir dans son propre camp parce qu’elle est restée «collée» à la raquette. Parfois aussi, il vaut mieux ne pas aller chercher une amortie quand elle vous paraît trop lointaine.

A Rome, en 2004, l’Américain James Blake se lança ainsi dans une course échevelée qu’il termina la tête la première dans l’un des deux poteaux soutenant le filet. Mis K.O. et transporté à l’hôpital, il mit des mois à s’en remettre et à revenir sur les courts.

Yannick Cochennec 

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Journaliste
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