Life

Les bears sont de mauvais poil

Yannick Cochennec, mis à jour le 30.11.2013 à 15 h 17

Cette communauté homosexuelle déplore que le concept soit désormais devenu fourre-tout.

REUTERS/Ilya Naymushin

REUTERS/Ilya Naymushin

Ces jours-ci, le poil tient salon en Europe. Première étape à Cologne, du 28 novembre au 1er décembre. Deuxième rendez-vous à Madrid, du 4 au 9 décembre. En effet, à l’heure où la barbe serait devenue tendance au point de ressusciter le métier de barbier à Paris et en Province, la communauté homosexuelle fête ceux qui ont un système pileux plus ou moins développé (et ceux qui les aiment) en Allemagne et en Espagne.

Mais pour les gays, il ne s’agit pas de faire honneur à une mode dernier cri, dans la mesure où le poil fait partie de leur culture depuis bien longtemps. A Cologne se déroule la «Bearpride» et à Madrid se tient la «Mad Bear», deux événements importants relativement anciens et bien installés de la communauté gay sur le Vieux Continent et organisés en succession afin de marquer une continuité dans ce mouvement très international. La «Mad Bear», où plusieurs centaines de bears convergent des quatre coins du monde pour s’amuser au gré de soirées très chaudes, reste probablement l’événement européen de référence en la matière en raison de son énorme fréquentation et du fait que l’Espagne demeure le pays le plus intégré à cette communauté spécifique.

Les bears –ne dites pas birses mais bères malheureux!– ou les ours (appellation francisée de la «race»), sont des homosexuels, en principe, à la toison développée ou qui portent au minimum la barbe. Selon leur définition première, ils n’ont pas non plus le souci trop rigoureux de leur ligne.

Les premiers de l’espèce seraient sortis de leur tanière à la fin des années 1980 aux Etats-Unis où il s’agissait, pour ses initiateurs, de prendre le contre-pied de la représentation mainstream gay en s’ouvrant à ceux qui pouvaient s’y retrouver sous représentés: les hommes assumant leur virilité brute, leur âge et leurs éventuelles poignées d’amour loin des stéréotypes des icônes aux corps glabres et musclés.

A un poil de la caricature

A l’origine, le bear était plutôt un «blue collar», c’est-à-dire issu du mouvement ouvrier. D'où un des «uniformes» de cette communauté, qui a mis du temps à traverser l’Atlantique et à arriver notamment en France où elle est timidement sortie du bois à l’orée des années 2000: la large et épaisse chemise à carreaux et le jean portés par beaucoup de ces travailleurs aux Etats-Unis.

Au fil du temps, le mouvement bear, qui compterait près de deux millions d’adeptes aux Etats-Unis avec des hauts lieux traditionnels de rassemblements comme Provincetown, près de Boston, a fini par inventer ses propres codes quitte, parfois, à se caricaturer lui-même.

Il dispose ainsi d’un drapeau aux couleurs différentes de l’habituel arc-en-ciel gay universel. La patte d’ours est devenu sa signature pour estampiller ses manifestations. Il pousse un cri de ralliement: woof. Il adore les hugs. Il a fait une incursion récente au cinéma par le biais de Bear City, un film «grand public» qui compte déjà deux opus.

Il a développé, bien sûr, son cinéma porno. Il a créé sa propre presse. Il a engendré un début de littérature et a tenté de faire émerger son univers musical à l’occasion de soirées comme la très courue Beardrop à Paris ou en province à laquelle participe parfois l’une des prétendues égéries de la communauté, l’actrice espagnole Rossy de Palma. Il a aussi inspiré ses artistes comme les peintres Guy Thomas et Jordan Samper. Et il a évidemment bâti son économie à travers des lieux spécialisés comme des sites Internet et des bars qui se sont multipliés comme ont fleuri les désormais très nombreuses «prides».

Dans le paysage commercial, des croisières, avec des bateaux spécialement affrétés pour les bears, sont également apparues plus récemment. Comme le bear n’est pas franchement un loup solitaire, il aime aussi les virées entre potes en moto qui peuvent faire partie du catalogue de ses divertissements.

Pour aller jusqu’au bout du «cliché» le concernant, il aime souvent le cuir et ne dédaigne pas un cigare à l’occasion. On ajoutera qu’il s’est adapté à la mondialisation: la Turquie, où on sait porter la moquette, est devenue l’une de ses nouvelles destinations préférées, même si l’Espagne reste son pays préféré. La station balnéaire de Sitges, près de Barcelone, est son Saint-Tropez incontournable.

Un peu après tous les autres pays, la France, qui élit chaque année son «Mister Bear» lors de sa Fierté Ours, a surfé à son tour sur cette nouvelle vague velue qui, toutefois, se serait perdue en cours de route parce qu’elle ne serait plus en adéquation avec l’idée originelle contenue dans le lancement du mouvement.

Comme à l’étranger, certains déplorent que le bear soit désormais devenu un concept fourre-tout, capturé par le milieu branché, et qu’un ours n’y retrouverait plus tout à fait son ourson, le pseudo bear ayant envahi le paysage avec une barbe en guise de cache-misère et un polo Fred Perry sur le dos qu’il aime porter, par exemple, sur le trottoir du Cox, haut lieu de la «bearosphère» dans le Marais.

Querelles moins vaines qu’elles en ont l’air. Le milieu bear exclurait à son tour et se serait fragmenté de l’intérieur. Il est ainsi admis que le gentil nounours pourrait avoir tendance à sortir ses griffes à l’approche d’une créature qui ne lui ressemblerait pas, à commencer par celui communément appelé crevette, c’est-à-dire un homosexuel fin et imberbe pas toujours désiré dans certaines tanières.

«Le phénomène a fini par se perdre»

Selon les experts, le vrai bear guincherait au Bears’Den, premier bar bear parisien vraiment identifié avec le Café Moustache, et celui en peau de lapin boirait son coup au Cox.

«En fait, il existe désormais autant de types de bears que de types de gays, résume Vincent, un habitué du milieu bear français. Au début, le mouvement a fait du bien parce qu’il a permis à certains gays de se sentir enfin visibles et acceptés bien loin des clichés habituels des mecs sortant du Club Med gym avec leur sac Fred Perry. Mais en France, le nombre de vrais bears n’est en rien en adéquation avec le nombre astronomique de fêtes organisées désormais sous leur label. Le phénomène a débordé leurs frontières et a fini par se perdre.» 

Avis partagé par Laurent, barman à ses heures dans un bar bear de Toulouse et observateur des évolutions des pratiques du milieu:

«Nous assistons ces derniers temps à une récupération du mouvement, de la notion même de "bear". On pensait se libérer du carcan qui nous dictait d'être tous jeunes et beaux pour être simplement nous-mêmes et malheureusement, on retombe dans ce même travers au vu de dernières manifestations qui ont vu arriver tout un tas de jeunes éphèbes au visage velu qui dansaient à moitié nu. Bref, ce n’est plus nous du tout.»

L’ours serait donc de mauvais poil ces jours-ci. Ce qui correspond, à peu près, à la définition de son personnage, si l’on en croit le dictionnaire.

Frédéric, à l’origine de bear3w, le principal site de rencontres en France de ladite communauté, est partagé sur l’identité du mouvement dans nos frontières.

«En fait, je ne sais pas dire s'il y a vraiment une culture bear en France. Il y a une communauté de personnes qui se trouvent plus à l'aise dans le milieu bear que dans le milieu gay en général parce qu’ils y jouissent d’une plus grande tolérance et d’une meilleure convivialité. Mais sur bear3w, on pense que tout le monde peut faire partie du milieu bear. Avoir la bear attitude peut être en chacun de nous. Les seules personnes non acceptées sont celles qui sont intolérantes envers les gens qui sont différents d'eux-mêmes ou de ceux qu'ils aiment. Le jeune minet qui déteste les gros ou les seniors n'a rien à faire sur le site. Il y a tant d'autres sites sur la Toile pour ceux-là.»

A Cologne et Madrid, villes à côté desquelles Paris fait figure de parent pauvre de la fête (et la fête bear en particulier), tout le monde a pris, heureusement, l’habitude de se caresser dans le même sens du poil pour le plaisir de tous...

Yannick Cochennec

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
poilsParisoursmoustachesmadrid
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte