Monde

De l’utilité du scandale en politique

David Weigel, mis à jour le 16.05.2013 à 16 h 37

Comment les trois affaires qui embarrassent Obama (Benghazi, Associated Press et l'IRS-gate) pourraient sauver la réforme de l’immigration et du système social américain.

Barack Obama, le 15 mai 2013 à Washington. REUTERS/Kevin Lamarque

Barack Obama, le 15 mai 2013 à Washington. REUTERS/Kevin Lamarque

Partisans d’Obama inquiets par les scandales qui planent autour du Président américain, rassurez-vous: le sénateur John McCain a une bonne nouvelle à vous annoncer.

«L’affaire Iran-Contra n’a jamais empêché Reagan de travailler avec le Congrès, a-t-il déclaré mardi aux journalistes. Des lois ont été passées, etc.» Le scandale avait passionné le monde entier et «tout le monde pensait que ça nuirait à Reagan, mais ce n’a pas été le cas».

N’est-ce pas réconfortant? Sur l’échelle de Richter, l’addition de ces trois affaires aux répercussions différentes équivaudrait au final au scandale qui a failli détruire la présidence Reagan. L’investigation acharnée des Républicains sur Benghazi, l’administration fiscale (IRS) qui admet avoir harcelé les groupes Tea Party, le département de la Justice qui espionne les relevés téléphoniques d’Associated Press… tout est mélangé dans cette grande histoire de crise présidentielle.

D’ailleurs, lors de sa rencontre hebdomadaire avec les journalistes, Steny Hoyer, le leader du groupe démocrate à la Chambre des représentants, a confondu l’affaire de l’IRS avec celle d’Associated Press, en répondant au sujet de l’une avec les réponses qu’il avait préparées pour l’autre. Il s’en est excusé. Puis il l’a refait une seconde fois.

Ce n’est, évidemment, pas la bonne manière d’aborder le problème. Certes, une impression générale de crise s’est emparée du Congrès. Beaucoup d’analystes ont ressorti le poncif de la «malédiction du second mandat», mais c’est un peu facile: tout gouvernement au pouvoir s’émousse au fil du temps. Pour décrire ce qui se passe, mieux vaudrait peut-être employer le terme d’«omnishambles», soit une situation qui semble «pourrie, quel que soit l’angle sous lequel on la regarde». Car, ici, les angles de vue comptent beaucoup. Les trois scandales mettent différentes formes de pression sur différentes parties du gouvernement (et, dans un cas, sur différentes personnes). Je les ai classés par ordre croissant de dégâts politiques.

Benghazi

Cela ne fait vraiment de mal qu’à Obama et Hillary Clinton. Et, étonnamment, cela n’est pas sorti des divisions partisanes. Rasmussen Reports, un institut de sondages qui donne assez régulièrement des résultats favorables aux Républicains, a montré que la colère des électeurs et leur connaissance de l’histoire (de l’attentat aux discours de plus en plus pynchonesques de l’administration Obama) n’avaient pas changé après les auditions de la semaine dernière. Les Républicains ne cessent de réclamer la formation d’un comité spécial du Congrès pour s’attaquer au scandale. Les Démocrates n’ont de cesse de les ignorer.

Assez étonnamment, ce statu quo permet au gouvernement de progresser vers l’un de ses objectifs. Deux des partisans du projet de loi sur l’immigration au Sénat, Lindsey Graham et John McCain, comptent également parmi les plus obsédés de Benghazi. Lorsque l’attention se porte sur l’un des sujets, cela a une sorte d’«effet matador», qui fait oublier l’autre aux conservateurs fulminants. J’ai pu le constater de mes yeux, lors d’un conseil tenu récemment par McCain en Arizona, où les questions hargneuses sur l’immigration succédaient aux questions hargneuses sur Benghazi. «Ce qui m’a fait marquer des points auprès de mes électeurs, c’est que les gens se sont souvenus du Lindsey de l’impeachment, ils n’ont pas oublié celui qui menait la charge pour les causes conservatrices, a affirmé Lindsay Graham à Politico la semaine dernière. [Benghazi] et ce qui tourne autour du deuxième amendement, c’est là-dessus que je suis bon.»

«Cela fait plus de mal à Obama que des problèmes similaires n’en avaient fait à Bush en son temps, parce que la philosophie progressiste repose en grande partie sur la croyance en l’efficacité du gouvernement, a affirmé Paul Begala, ancien conseiller de Bill Clinton. Cela lui permet peut-être, d’une manière détournée, de faire travailler les Républicains à sa cause au sujet de l’immigration... mais au final, la quasi-totalité du programme d’Obama est fondée sur la confiance du peuple envers le gouvernement et ces scandales amenuisent cette confiance.»

Associated Press

C’est le moins dangereux des trois pour Obama, mais il ne présente aucune utilité, sauf s’il encourage le vote d’une nouvelle «loi bouclier». Il trouve son origine dans un autre scandale, qui a éclaté après que des Républicains ont laissé entendre que des secrets touchant à la sécurité nationale avaient fuité de manière sélective afin de favoriser la réélection d’Obama. En réponse, une enquête fut finalement diligentée par le département de la Justice auprès de deux procureurs fédéraux, les menant à ordonner la saisie secrète des relevés téléphoniques d’Associated Press, à l’heure où les règlements fédéraux appellent à plus de transparence.

Mais il ne faut pas oublier où l’affaire trouve son origine. Les Républicains, comme le sénateur John Thune, du Dakota du Sud, sont aujourd’hui bien contents d’ironiser sur «la présidence la plus transparente de l’histoire», mais l’enquête qu’ils avaient réclamée n’a mis au jour aucun problème. McCain, pour prendre l’exemple de l’un des Républicains qui s’étaient plaints des fuites, a omis de mentionner cette partie «scandaleuse» de l’histoire lorsqu’il a été interrogé à ce propos.

IRS-gate

C’est un vrai cauchemar à la Wes Craven pour les Démocrates. Et ils ignorent totalement quand ils pourront se réveiller. Mardi dernier, un reporter pugnace du Missouri clamait avoir été «matraqué» par l’IRS (Internal Revenue Service, le fisc américain), Franklin Graham (fils du célèbre télévangéliste Billy Graham) a affirmé que son association caritative avait été harcelée par l’administration fiscale et la National Organization for Marriage a annoncé qu’elle irait en justice pour découvrir d’où venait la fuite de ses documents confidentiels. Aucune de ces affaires n’est directement liée avec celle du Tea Party, mais c’est sans conteste cette dernière qui leur a ouvert la voie.

Les Républicains surfent sur la vague en déclarant que l’IRS n’est plus digne de cette tâche qu’il n’a, de toute façon, jamais vraiment acceptée. Quelle tâche? La mise en application de l’Affordable Care Act, bien sûr!

«Lorsque les gens s’inscrivent pour un échange d’assurance, les renseignements qu’ils fournissent vont non seulement à la sécurité sociale, mais aussi à l’IRS et à la sécurité intérieure, a déclaré John Barrasso, sénateur du Wyoming, médecin et numéro 4 du Parti républicain. L’IRS demande qu’on lui attribue 15.000 agents supplémentaires afin d’appliquer ce mandat, que la population n’approuve pas, et de prendre des décisions sur les crédits d’impôt. Aussi, il me semble que toute application injuste de la loi faite par l’IRS ne fait qu’assombrir encore un peu plus toute la question de l’assurance maladie. Je pense que beaucoup de gens vont préférer ne pas faire l’échange. Je pense que ça va être un vrai naufrage pour plusieurs raisons, mais surtout je doute que les gens aillent accepter d’envoyer des informations à l’IRS en sachant les abus de pouvoir dont cette institution est capable. Ils ne voulaient déjà pas les envoyer avant!»

Les Démocrates ont tenté de renverser la tendance, en demandant à chacun de s’interroger sur les raisons pour lesquelles l’IRS s’intéressait tant au Tea Party. Une succession de décisions de la Cour suprême a permis de simplifier la règlementation régissant les institutions dispensées d'impôts –statut dit 501(c)(4). Ces dix dernières années, ces groupes sont devenus de vrais mastodontes qui utilisent d’importantes donations dont l’origine demeure inconnue pour mener des campagnes –pardon, pour «éduquer la population»– sur le système de santé. Pour les Démocrates, c’est là que réside le problème pour l’IRS et afin d’y remédier, ils proposent de simplement renforcer les règles qui le régissent. Tel était l’argument du chef de la majorité au Sénat, Harry Reid, mardi dernier, alors qu’il tournait en dérision l’idée de Karl Rove qui se posait en défenseur du «système de santé». Ron Wyden, sénateur de l’Oregon, a déclaré que ce scandale devrait inciter les sceptiques à s’intéresser de nouveau à son Follow the Money Act, rédigé en collaboration avec Lisa Murkowski, sénatrice de l’Alaska.

«C’est le genre de problème qui s’installe en l’absence de règles claires et applicables, a déclaré Wyden. Si vous ne disposez pas d’une réglementation claire et applicable, la bureaucratie se charge de l’inventer au fur et à mesure.»

En cherchant encore un peu, les Démocrates pourront trouver un autre point de réconfort. La dernière fois qu’un président démocrate a semblé mis à mal par un scandale, c’était en 1998. Ce fut une brève parenthèse dorée en matière économique, le moment idéal pour entamer des réformes sociales. Les Républicains s’étaient escrimés durant toute l’année à lancer une procédure d’impeachment contre Bill Clinton pour avoir menti dans l’affaire Lewinsky.

Les progressistes se souviennent de cette époque avec une étrange nostalgie. Les partisans du compromis s’en souviennent avec aigreur. Alors qu’elle se rendait à une réunion, mardi, Susan Collins, sénatrice du Maine, a expliqué aux journalistes la possibilité de lancer des négociations sur les dépenses sociales, quelque chose qui pourrait remplacer les compressions budgétaires de mise sous séquestre. Je lui ai demandé si les nouveaux scandales pouvaient remettre cela en question.

«Aussi grave et préoccupant soit-il, je ne crois pas que le scandale de l’IRS empêchera les négociations sur le budget, l’immigration ou tout autre sujet.»

C’est exactement ce que je voulais dire!

David Weigel

Traduit par Yann Champion

David Weigel
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