Culture

Comment je n'ai pas interviewé Michael Jackson

Slate.com, mis à jour le 27.06.2009 à 10 h 54

Si vous êtes journaliste— et un journaliste d'un certain âge— faire un sujet sur Michael Jackson signifiait concilier vos sentiments d'enfant à l'égard du Roi Ganté, tout en écrivant sur ce qui s'apparentait de plus en plus à un scénario d'horreur. Parce que, il faut bien l'admettre, dans les dernières années, jusqu'à sa mort hier à l'âge de 50 ans, c'était bien un scénario d'horreur. C'était la garde de «Wacko Jacko»: arriverait-il au Tribunal en pyjama? Mettait-il vraiment du rouge à lèvres? Pensez-vous que c'était le cas? Tout ce talent, tout ce génie, presque assombris par tous ces mélodrames.

Une âme tellement tourmentée. Pour un si grand talent.

Je me souviens d'avoir suivi Michael en 2004, en tant que journaliste du service culturel du Washington Post. Il était en tournée à Capitol Hill, à Washington, séduisant le Caucus noir du Congrès américain, parlant du sida en Afrique, de philanthropie, etc, etc. Non pas que le public n'ait été au courant de tout ça. «Suivre» Michael Jackson sur le capitole revenait à rester là, à attendre des heures et des heures, et des heures encore, à interviewer des fans qui l'avaient longtemps adulé, mais qui n'étaient plus tout à fait sûrs qu'il était encore un modèle respectable. Garder un oeil rivé sur la porte, tenter de l'approcher. Se sentir un peu ridicule.

Et puis ce jour-là Michael s'est envolé et je me suis retrouvée dans une poursuite haletante. J'étais à la fois journaliste intrépide, et étudiante entichée de la star, courant dans les halls de marbre du bâtiment officiel, galvanisée par toute cette excitation, dépassant les gardes de sécurité qui faisaient barrage, dépassant les autres reporters. Je courais jusqu'à l'ascenseur, dans l'arrière duquel il se tenait, caché par son entourage. Je me souviens d'avoir crié son nom. De la façon dont il a regardé autour de lui, scrutant les visages au-dessus des épaules, et de la façon dont son regard s'est porté juste sur moi. A travers toute cette agitation, il semblait vouloir établir une sorte de connexion. Je suis sûre qu'il croyait que j'étais une fan, et d'une certaine manière, je l'étais, bien que postée là avec mon carnet de notes et mon enregistreur. Je prenais tout: sa peau extrêmement pâle, les airs de groom infiniment soigné, aux cheveux luisants et artificiels. Les mains décharnées, tachetées, qui se levaient pour écarter ses cheveux, le rouge à lèvre durci. Que dire, lorsque l'on est confronté à l'idole de son enfance? Et que l'on est censé être objectif?  «Quand partez-vous en Afrique?»

Sa réponse, juste avant que les portes de l'ascenseur ne se referment violemment «Bientôt j'espère». Pas mon instant le plus subtil.

Les chats et la souris

Mon amie Regina Jones l'avait rencontré beaucoup plus tôt. En tant qu'éditrice de Soul Magazine, elle fut la première journaliste à offrir aux Jackson 5 une couverture nationale, dans les années 70. «Nous savions qu'ils allaient devenir des superstars», explique-t-elle. Et elle vit Michael grandir, d'un enfant timide, devenir un jeune homme charismatique et extraverti sur la scène, et de nouveau un homme timide, déterminé à récupérer l'enfance qu'il n'avait jamais eue. Elle était un jour arrivée pour une interview, et Michael avait annoncé qu'il ne parlerait qu'à travers son interprète: sa soeur Janet. Michael avait 13 ans; Janet était encore plus jeune. «J'avais des enfants du même âge, alors pour moi, il n'était qu'un enfant jouant un jeu de rôle amusant,» se souvient Regina Jones. «Ça passait, c'était assez mignon, et c'était aussi un peu agaçant. Il m'expliqua par la suite que ce n'était pas un jeu, que c'était réel, qu'il avait peur. Il avait le sentiment que si sa petite soeur était là, les questions lui sembleraient plus faciles.»

Même à cet âge-là, Michael avait une relation très compliquée avec la presse. Au fil des années, cette complexité ne fit que s'accroître, et le chanteur jouait bien souvent avec les médias au chat et à la souris. Il semblait à la fois désirer l'attention—se montrant, pour l'une de ses nombreuses comparutions devant le tribunal, sur le toit de sa voiture, esquissant l'un des mouvements de danse qui le cractérisaient— et la fuire. Et il y eut cette interview malavisée avec Martin Bashir, lorsqu'il annonça qu'il lui arrivait souvent de passer la nuit avec de jeunes garçons et que «la chose la plus tendre qui soit, est de partager son lit avec quelqu'un». «Je suis Peter Pan» expliqua Michael à Bashir. «Mais vous êtes Michael Jackson.» «Dans mon coeur, je suis Peter Pan.»

Et il l'était. Mais à jouer Peter Pan, Michael affaiblit l'impact de son propre génie, comme si son propre pouvoir était trop lourd à porter. Pendant son âge d'or, il n'y avait pas plus grand, pas mieux que Michael Jackson. Vous ne pouviez pas vendre plus de disques, mieux danser, vous ne pouviez pas faire de clip vidéo plus imaginatif, vous ne pouviez pas non plus inspirer une attention plus soumise de la part des fans. Vous pouviez croire que vous chantiez mieux, mais personne au monde ne pouvait parvenir à la hauteur de cette douleur qu'il avait dans la voix.

Et dans les années qui suivirent, personne au monde ne pouvait arriver à la hauteur de cette absolue excentricité qu'incarnait Michael Jackson: les procès, le bébé suspendu en l'air, les déguisements étranges, le visage—ce visage en constante transformation.

L'idiot savant de la pop

Tout cela signifiait que dans la presse, dans les dernières années, il était le plus souvent traité comme l'idiot savant de la pop. Bien peu d'articles étaient consacrés à l'homme et sa musique. Mais il est vrai que sur la fin, il n'y avait pas tellement de quoi écrire sur sa musique. Il y avait en revanche un homme ferré d'ennuis, et sur ça, c'est triste à dire, il y avait de quoi écrire des romans.

Il y a sept ans, Michael accepta de faire la couverture de «Vibe». A l'époque, il évitait la presse. A l'exception d'Oprah Winfrey et Diane Sawyer, il ne parlait à personne. Mais pou une raison quelconque, il dit oui à «Vibe»—à une condition: Regina Jones devait faire l'interview. Jones se rendit donc au Pays Imaginaire, qui était, selon son souvenir, une grosse maison amusante. Michael était mignon et semblable à un enfant, raconte-t-elle, faisant des blagues sur leur passé commun. Jusqu'à ce qu'elle pose une question qui le dérangea. Elle l'interrogea sur la chirurgie esthétique qu'il avait subie.

«Sa réponse immédiate et hostile fut 'C'est une question idiote', se souvient Jones. Puis il continua de parler 'Nous sommes une famille: pourquoi me poser une question pareille? Est-ce que tu n'as pas honte? Je ne pardonnerai jamais ça.' Et j'eus honte de moi, et je le lui dis. Mais je lui dis aussi que j'étais là pour faire une interview»

Vers la fin de sa vie, Michael se remit à chercher de nouveaux la lumière des projecteurs, essayant sans conviction de reconquérir sa gloire passée.» Il renvoya son équipe de managment et engagea son agent d'un jour, Raymone Bain—qu'il renvoya lors de son procès pour pédophilie, en 2005—comme directeur artistique. Je fis un portrait de Bain pour le Washington Post. Michael était en Irlande à l'époque—bien qu'il n'ait pas dit qu'il s'y trouvait—et par l'intermédiaire de son assistant personnel, il accepta de me parler au téléphone. On convint d'un rendez-vous. Mais son assistant m'appela pour me dire que Michael préférait parler par fax. Sauf que le fax s'avéra être en panne. Son assistant finit par m'envoyer les réponses à mes questions par e-mail. Je ne crois pas une seconde que Michael ait jamais jeté un regard sur mes questions. Le jeu du chat et de la souris. Michal l'emporta.

Je ne pus donc jamais interviewer Michael, à moins que l'on ne compte cette rapide minute devant un ascenseur. Maintenant je ne pourrai jamais le faire. Mais écrire ces lignes me ramène à ma première vraie rencontre avec Michael, ma première vraie histoire avec Michael Jackson.

C'était en 1970, et j'étais une petite fille métisse de Staten Island, dans l'Etat de New York, une enfant de l'intégration, en proie avec une multitude de questions identitaires. J'étais un grain de raisin dans un bol de flocons d'avoine. Jusqu'à ce que mes parents me ramènent un disque à la maison: «ABC» des Jackson Five. Je pris la pochette du disque, fixant ces charmants garçons métisses aux superbes coupes afros. Il se pourrait même que j'ai embrassé la photo de Michael: je l'aimais tellement. Et puis j'ai mis le disque sur les platines, et j'ai dansé, dansé, dansé jusqu'à m'effondrer sur le sol. J'ai toujours vu une certaine ironie dans le fait que le garçon qui m'a fait comprendre la beauté du noir, soit devenu un homme incapable de saisir cette beauté en lui.

Teresa Wiltz

Cet article, traduit par Charlotte Pudlowski, a été publié sur The Root (SlateGroup)le 26 juin 2009.

crédit: Reuters/ Michael Jackson 5 mars 2009

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