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Les Latinos sont débiles? De l'idiotie d'une thèse fondée sur le QI

Los Angeles, 2012. REUTERS/Lucy Nicholson

Los Angeles, 2012. REUTERS/Lucy Nicholson

Un «brillant» docteur diplômé de Harvard a développé un raisonnement plus que contestable concernant les immigrés aux Etats-Unis.

«L’indicateur que l’on appelle quotient intellectuel (QI) permet d’évaluer de manière fiable l’intelligence. Le QI moyen des immigrés aux Etats-Unis est considérablement inférieur à celui de la population native de race blanche[1]. Il est probable que cet écart persiste sur plusieurs générations. Les conséquences sont un manque d’assimilation socioéconomique chez les immigrés au quotient intellectuel faible, des comportements propres aux couches sociales basses, moins de confiance sociale et une hausse du nombre d’ouvriers non qualifiés sur le marché du travail américain. La sélection d’immigrés ayant un plus fort quotient intellectuel pourrait atténuer ces problèmes que connaissent les Etats-Unis et profiter en même temps à des immigrés potentiels qui sont plus intelligents, mais qui accèdent difficilement à l’éducation dans leur pays d’origine.»

Vous venez de lire le résumé de la thèse doctorale qu’a présentée Jason Richwine à l’université de Harvard en 1999, et qui a été approuvée sans aucune critique par un jury composé de trois éminents professeurs d’université de Harvard. Cette thèse parle des immigrés en général, mais ses conclusions reposent essentiellement sur l’analyse du (faible) quotient intellectuel des Latinos.

Armé de ce prestigieux travail, le brillant docteur Richwine débute sa carrière dans ce qu’à Washington on appelle l’«industrie de l’influence». Deux importants think tanks conservateurs se sont attaché ses services; il a publié des articles dans des journaux et des revues spécialisées; il a donné des conférences…

Quand l’ex-sénateur Jim DeMint, l’un des principaux chefs de file du Tea Party et, depuis peu, président de la Fondation Heritage, a dû faire réaliser une étude qui servirait de fer de lance dans la bataille visant à empêcher la réforme de la politique migratoire des Etats-Unis, il a engagé Jason Richwine. Ce dernier est, avec Robert Rector, le co-auteur du rapport commandé par Jim DeMint. Et tout était rose pour Richwine... Jusqu’au 8 mai.

Dylan Mathews, journaliste au Washington Post, est tombé sur la thèse de Richwine, et en a révélé l’essentiel de la teneur. Les réactions n’ont pas tardé à fuser tous azimuts. La Fondation Heritage s’est contentée de se défendre en arguant que Richwine avait exprimé ses idées controversées à Harvard et non pas devant la Fondation. Deux jours plus tard, le Dr Richwine a démissionné.

Diplômé de Harvard?

Cette affaire recèle un certain nombre de surprises, mais la plus importante tient peut-être aux critères de l’université de Harvard en ce qui concerne la délivrance du titre de docteur. La thèse de Jason Richwine établit un rapport de cause à effet entre deux phénomènes difficiles à mesurer: l’intelligence et la race.

Les spécialistes des sciences sociales ne s’accordent pas sur l’objet de l’évaluation des tests de quotient intellectuel. Mesurent-ils vraiment l’intelligence? Ou plutôt la capacité à répondre correctement aux questions de ce type de test? Et quand bien même ils permettraient de mesurer l’intelligence, de quelle forme d’intelligence s’agit-il? Nous connaissons tous des génies qui cartonnent aux tests de ce genre, mais dont la vie personnelle et professionnelle frôle la catastrophe. Certains finissent par être un poids pour leur famille et pour la société.

Où est la rigueur scientifique?

Nous connaissons aussi des personnes qui ne brillent pas par leur intellect, mais dont les apports à la société sont inestimables. Et si l’intelligence est difficilement mesurable, comment évalue-t-on ce que Jason Richwine appelle les «Hispanos»? Il ne s’agit pas du tout d’une catégorie scientifique, mais d’une définition qui s’est généralisée aux Etats-Unis, car employée par les services de recensement (ils utilisent en effet les termes «Hispanos» ou «Latinos» pour désigner des «personnes d’origine cubaine, mexicaine, portoricaine, centraméricaine ou sud-américaine, ou originaire d’une autre région de culture espagnole, indépendamment de leur race»). De toute évidence, assimiler les «Hispanos» à une catégorie de gens génétiquement ou biologiquement homogène est pour le moins contestable.

Et les failles de la thèse de Richwine ne s’arrêtent pas là. De ses conclusions, il émet l’idée que pour adopter une bonne politique migratoire, il faudrait soumettre les immigrés à des tests d’intelligence. Or, c’est une proposition davantage animée par une idéologie que par une méthode scientifique.

Mais si l’on veut jouer à se fier à des études qui se fondent sur les tests de QI, il convient d’en mentionner une, très intéressante, pointée par le journaliste Jon Wiener. En 2012, la revue Psychological Science rapporte qu’une étude menée à grande échelle au Royaume-Uni portant sur près de 16.000 personnes sur plusieurs années a révélé que «les plus faibles niveaux d’intelligence dans l’enfance annoncent un racisme plus fort à l’âge adulte».

En d’autres termes, les adultes racistes n’étaient pas bien forts aux tests de QI lorsqu’ils étaient enfants. Par conséquent, si vous croyez que les Latinos sont bêtes, vous devez également considérer que les racistes le sont aussi. Raisonnement purement scientifique.

Moisés Naím

Traduit par Micha Cziffra

[1] NDLR: nous employons le mot «race» dans sa compréhension anglo-saxonne, c’est-à-dire pour désigner l'origine ethnique, bien qu'en France l'utilisation de ce mot fait débat. Il n’y a pas chez les Américains de connotation raciste à l’emploi du mot. Retourner à l’article.

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