Monde

Le souvenir de la guerre de Kippour au-dessus d'Israël et de la Syrie

Jacques Benillouche, mis à jour le 15.05.2013 à 20 h 01

L'éventuelle décision russe de livrer des missiles sol-air à Bachar el-Assad est un danger pour Israël qui n’aurait plus la maîtrise des airs et pourrait pousser l'Etat hébreu à renoncer à sa neutralité dans le conflit syrien.

Vladimir Poutine et Benjamin Netanyahou dans la résidence du Président russe à Sotchi, sur la mer Noire, ce 14 mai. REUTERS/Maxim Shipenkov/Pool

Vladimir Poutine et Benjamin Netanyahou dans la résidence du Président russe à Sotchi, sur la mer Noire, ce 14 mai. REUTERS/Maxim Shipenkov/Pool

2013 sera-t-elle l’année du remake de la situation qui existait au Proche-Orient à la veille de la Guerre de Kippour? Cette année, comme en 1973, les avions de chasse israéliens règnent en maîtres au-dessus des espaces aériens syrien et libanais, que ce soit dans le cadre d’opérations de renseignement militaire ou de frappes préventives contre les convois de missiles à destination du Hezbollah libanais. Mais les Russes, qui veulent garantir leur accès à la mer Méditerranée avec leur base navale du port syrien de Tartous et craignent que la chute du régime d’Assad ne remette en cause cette présence, pourraient bien changer la donne.

Des grands navires de débarquement de la Flotte du Pacifique russe feront escale dans le port syrien de Tartous, à la fin mai, où se trouve la base logistique de la marine russe. A priori, précise l’état-major russe, pour des «missions de formation et de combat par le groupement de la marine dans la Méditerranée».

Mais ce port sert à aussi débarquer le matériel utilisé par l’armée syrienne et il représente une pièce importante dans le dispositif de soutien logistique de plus en plus marqué des Russes à l’égard du dictateur syrien. Ce port est d’ailleurs considéré par les Israéliens comme intouchable et Israël se garde bien d’intervenir dans le conflit entre le régime de Bachar el-Assad, soutenu par la Russie, l’Iran et  le Hezbollah, et les rebelles soutenus par les occidentaux, al-Qaïda et ses djihadistes, ou encore l’Arabie saoudite et ses salafistes.

La possible décision des Russes de doter la Syrie de missiles sol-air S-300 dans le cadre de la coopération militaire et technique entre les deux pays inquiète donc logiquement Israël: les dernières versions du S-300, qui ont une portée de 150-200 km, peuvent en effet neutraliser des avions et même des missiles de croisière furtifs.

Guerre psychologique

C’est ce même scénario, à quelques évolutions techniques près, qui a été réalisé dans les années 1970. En effet en 1969, les États-Unis avaient décidé de fournir à l’aviation israélienne des F-4 Phantom qui s’étaient distingués dans les combats au Vietnam et qui devaient tailler en pièces les adversaires égyptien et syrien. Il fera des merveilles dans des missions de guerre psychologique avec comme seule arme employée le bang supersonique provoqué à faible altitude au-dessus des villes. Après plus de 116 victoires dans le ciel pour une quarantaine d’avions perdus au combat, Israël dominait le ciel proche-oriental. Certes l’Etat juif n’avait aucun mérite car l’aviation égyptienne avait été décimée durant la Guerre de Six-Jours.

Mais pour contrer ces avions de combat, les Soviétiques décidèrent de doter l’armée égyptienne de Mig-23 et de missiles sol-air SA-6 qui avaient réduit de manière notable la suprématie israélienne dans les airs. Ils avaient du même coup favorisé l’esprit de revanche des Egyptiens qui n’ont eu de cesse que de planifier une nouvelle guerre contre Israël.

Les plans militaires israéliens prévoyaient cependant une attaque préventive si Israël devait se trouver en incapacité d’agir et de voler dans le ciel égyptien car la sécurité de ses frontières n’était plus assurée. Informé d’une guerre imminente, le gouvernement israélien a préféré temporiser car Henry Kissinger avait prévenu que, si Israël attaquait en premier même de façon préventive, alors aucune aide ne viendrait des États-Unis.

La livraison de S-300, si elle devait être confirmée, serait considérée comme un véritable danger par Israël car il n’aurait plus la maitrise des airs. Il mesure aussi le risque de voir certains de ces missiles atterrir entre les mains du Hezbollah. Dans son discours du 9 mai à l’occasion de l’anniversaire des 25 ans de sa radio, le leader du Hezbollah avait laissé entendre que si Israël avait certes détruit des fusées Fatah-110 qui lui étaient destinées, de nouveaux types d’armement étaient attendus en provenance de Syrie, sans donner de calendrier précis:

«La résistance contre Israël est prête à accepter des armes sophistiquées, même si elles devaient briser l'équilibre dans la région. Nous sommes dignes d'avoir de telles armes et nous aimerions les utiliser pour défendre notre peuple et notre pays et nos lieux saints.»

Est-ce une insinuation au S-300?

Le jeu des Russes

Le ministre russe des affaires étrangères a assuré de son côté qu’il n’existait aucun projet de vendre un système avancé de défense aérienne et que son pays se contentait s’assurer les termes d’un vieux contrat concernant un système techniquement moins évolué. En fait, ces contrats n’ont jamais fait l’objet d’une réalisation complète car la Syrie était dans l’impossibilité d’assurer le paiement du matériel. La Russie serait-elle prête aujourd’hui à faire des efforts financiers pour garantir la survie du régime de Bachar Al-Assad?

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, conscient du dilemme, s'est même rendu en Russie mardi mai pour convaincre Vladimir Poutine de surseoir à sa livraison de S-300 à la Syrie. Il s’était déjà entretenu par téléphone avec le président russe qui l’a invité à en discuter de vive voix. (Il devait en profiter aussi pour aborder avec lui le problème du nucléaire iranien.)

L’introduction de S-300 en Syrie sera considérée par Israël comme un casus belli qui le pousserait à renoncer à sa neutralité dans le conflit syrien avec toutes les conséquences militaires que cela entraine pour la région.

Jacques Benillouche

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