Monde

Nouvelle provocation des évêques intégristes

Henri Tincq, mis à jour le 27.06.2009 à 20 h 36

Relevés de leur excommunication par Benoît XVI, les évêques intégristes ordonnent de nouveaux prêtres aux Etats-Unis, en Allemagne, en Suisse, malgré les mises en demeure du Vatican. Le pape est désavoué.

Qui pouvait sérieusement croire que la levée de leur excommunication allait assagir les évêques intégristes de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X? Ceux-ci se livrent à un nouveau coup de force en ordonnant de nouveaux prêtres de leur bord. Aux Etats-Unis, Mgr Bernard Tissier de Mallerais a consacré à la prêtrise treize hommes, le 19 juin, au séminaire intégriste de Winona, dans le Minnesota.

Ordination «illégitime» pour le Vatican: ces nouveaux prêtres ne pourront officier dans ce diocèse, ni aucun autre à travers le monde. A grand renfort de foule et dans l'antique tradition de l'Eglise, deux autres cérémonies identiques sont prévues ces jours prochains. Mgr Alfonso de Galarreta, le 27 juin à Zaitzkofen (Allemagne) et Mgr Bernard Fellay, supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X, le 29 juin à Écône (Suisse), procèderont à l'ordination d'un total d'une vingtaine de nouveaux prêtres.

Benoît XVI se trouve ainsi désavoué, voire offensé, par des évêques qu'il avait pourtant réhabilités le 21 janvier 2009, au prix d'une polémique mondiale soulevée par la présence, parmi  les quatre intégristes relevés de leur peine d'excommunication, de Mgr Richard Williamson, qui nie l'existence des chambres à gaz et l'ampleur des victimes de la shoah. Depuis, Williamson s'est répandu en demi-regrets et en fausses excuses, mais rien n'indique qu'il ait changé sur le fond. Ainsi, les naïfs qui avaient confondu le geste d'apaisement du pape envers les quatre évêques excommuniés avec la promesse d'un assouplissement de leur part se sont-ils largement trompés. Rien ne fera plier les intégristes. On avait tort de penser qu'une politique de concessions les conduirait à se repentir, se prononcer en faveur des réformes du dernier concile Vatican II (1962-1965) et conformer leur attitude aux positions doctrinales et disciplinaires de l'Eglise catholique.

La Fraternité sacerdotale saint Pie X plaide la bonne foi. A ses yeux, la levée des excommunications des quatre évêques ordonnés par Mgr Lefebvre en 1988 vaut autorisation implicite de procéder à de nouvelles ordinations de prêtres. «Nous avons besoin de respirer. Et, en définitive, si le pape a été assez bon pour lever les excommunications, c'est qu'il ne souhaite pas notre mort», expliquait son supérieur général, Mgr Fellay, à l'agence de presse vaticane ZENIT. La Fraternité a longtemps feint d'ignorer le désaccord de Benoît XVI avec ces ordinations sauvages et se félicitait encore, début juin, de n'avoir reçu aucun «signal négatif» du Vatican selon lequel ces actes seraient contraires au droit canon de l'Eglise catholique.

Mais, devant les protestations d'évêques allemands et suisses concernés par les ordinations intégristes de Zaitzkofen, le 27 juin, et d'Ecône, le 29, le Vatican s'est vu contraint de rappeler clairement la position du pape. Il vient de publier à nouveau les propos sans ambiguités exprimés par Benoît XVI dans sa lettre du 10 mars aux évêques catholiques qui s'étaient étonnés de sa bienveillance envers les intégristes: «Tant que les questions en débat concernant la doctrine catholique ne sont pas éclaircies, la Fraternité n'a aucun statut canonique dans l'Église et ses ministres n'exercent, de façon légitime, aucun ministère dans l'Église. Les ordinations seront donc toujours considérées comme illégitimes», souligne t-il.

Explication de texte: les quatre évêques dont l'excommunication a été levée n'ont pas encore été réintégrés dans la «pleine communion» catholique. Bien que consacrés validement, en 1988 par Mgr Lefebvre, mais sans mandat du pape Jean Paul II (donc dans l'illégalité), ils ne peuvent toujours pas être considérés comme évêques officiels de l'Église catholique. Leur statut et celui de la Fraternité Saint-Pie-X restent suspendus à des discussions doctrinales annoncées depuis janvier et qui devraient prochainement s'ouvrir.

Autrement dit, les quatre évêques relevés de leur peine, mais non réintégrés, n'exercent validement dans l'Eglise aucun ministère. Ils ne peuvent donc procéder à l'ordination de nouveaux prêtres. Par conséquent, aux yeux de Rome, les nouveaux prêtres ordonnés des Etats-Unis, d'Allemagne et de Suisse seront, selon la formule consacrée, «suspens a divinis », c'est-à-dire à leur tour interdits d'administrer des sacrements tant qu'ils n'auront pas été officiellement réintégrés.

Quelle chance y a t-il pour qu'une issue soit trouvée à ce conflit qui ne se réduit pas à une simple question de droit canon? Le pape Benoît XVI vient de retirer à la commission Ecclesia Dei du Vatican la gestion des questions intégristes dont elle avait la charge depuis 1988. C'est un désaveu. Cette commission fait les frais des dérapages multiples intervenus avant et pendant la levée des excommunications. Trop proche des intégristes ou manipulée par eux, elle est accusée en particulier de ne pas avoir informé le pape de la situation personnelle de l'évêque négationniste Richard Williamson. C'est désormais la congrégation pour la doctrine de la foi - que le cardinal Ratzinger devenu Benoît XVI a longtemps présidé sous le pontificat de Jean Paul II et connaît bien - qui aura en charge ce dossier brûlant.

Les leçons semblent donc avoir été tirées de la récente crise. L'heure est enfin venue d'exiger de la Fraternité Saint-Pie X une clarification de ses positions doctrinales et disciplinaires. Comme le rappelait Benoît XVI le 10 mars, «les problèmes qui doivent être traités à présent sont de nature essentiellement doctrinales et regardent surtout l'acceptation du concile Vatican II et du magistère post-conciliaire des papes». Il le soulignait encore récemment devant des évêques autrichiens venus le rencontrer à Rome après avoir critiqué ses abus de faiblesse devant les intégristes: le pape a rappelé «l'urgence d'approfondir la foi et la fidélité intégrale au concile Vatican II et au magistère postconciliaire de l'Église, ainsi qu'au renouvellement de la catéchèse à la lumière du nouveau Catéchisme de l'Église catholique». C'est clair. Ceux qui avaient des doutes quant à la fidélité de Benoît XVI à Vatican II devraient être ici quelque peu rassurés.

Malgré ces mises au point, les intégristes n'ont aucunement l'intention de revenir sur leur intention d'ordonner les 27 et 29 juin, et après, de nouveaux prêtres. Ils feignent aujourd'hui d'être la victime de campagnes remontant jusqu'à Rome. «Quoi que nous fassions, nous sommes toujours des brebis galeuses», feint de se lamenter Mgr Bernard Fellay, supérieur de la Fraternité Saint-Pie X, pour qui ces ordinations ne sont pas un acte de rébellion, mais de «survie». Mais, dans leur intérêt même et l'attente d'un règlement global sur le fond, le bon sens aurait voulu que les évêques intégristes respectent la volonté du pape de calmer le jeu et ne procèdent pas, ce week-end, à ces nouvelles ordinations sauvages.

Henri Tincq

Crédit photo:  Reuters

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